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22/05/2015

PAYSAGES ET VISAGES DU MONOTHÉISME

le blasphème, la profanation et le sacrilège

 Foi sans raison n’est que ruine de l’âme 

PREMIÈRE PARTIE

 Le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRS) définit le blasphème comme « Parole, discours outrageant à l'égard de la divinité, de la religion, de tout ce qui est considéré comme sacré. », la profanation comme une « atteinte à une chose, ou plus rarement à une personne revêtue d'un caractère sacré, par un acte d'irrévérence ou un acte impie. », le sacrilège comme « Profanation de ce qui est sacré ; action impie envers les lieux, les choses revêtues d'un caractère sacré ; fait de porter atteinte à une personne revêtue d'un caractère sacré, de l'outrager gravement. »

Ces définitions marquent des nuances significatives entre ces trois expressions qui appartiennent au vocabulaire des trois monothéismes. Le blasphème est d’ordre purement oratoire ; la profanation franchit un pas puisqu’elle se traduit par un acte, mais celui-ci ne porte atteinte qu’à une chose ; le sacrilège franchit un pas plus conséquent puisqu’il recouvre un acte portant atteinte à une personne cette fois.

Ainsi, selon ce classement, les caricatures de Mahomet relèvent du sacrilège.

Normalement, le blasphème, la profanation et le sacrilège devraient laisser le chrétien indifférent, car le véritable, unique et ultime sacrilège fut commis il y a plus de 2000 ans lorsqu’un homme nommé Jésus qu’il reconnaît comme le fils de Dieu fut crucifié. Depuis lors, aucun sacrilège ne peut se mesurer à l’aune de cet événement qui a changé la relation entre les hommes et Dieu.

« Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. » (Georges Bernanos, Le Journal d’un curé de campagne)

Par son incarnation parmi les hommes qui ont pu pendant un temps historique le voir, le toucher ; par sa résurrection qui le rend éternellement présent en esprit, le Christ a aboli le sacré et, ce faisant, relégué blasphème, profanation et sacrilège au rang des accessoires religieux archaïques. En cela, le protestantisme de mouvance calviniste représente certainement la version la plus désacralisée du christianisme. Ne lui reproche-t-on pas d’avoir ainsi désenchanté le monde ? Dès l’instant que le sacré investit une religion, il lui confère un parfum de mystère enchanteur et l’expose simultanément à la trilogie décrite, génératrice de violences à double versant : celui des victimes, celui des fauteurs.

À sa sortie, le film de Martin Scorsese, La Dernière tentation du Christ,  fut violemment critiqué par des groupes de mouvance protestante aux États-Unis, de mouvance catholique en France. Le journal de l'AGRIF (Alliance générale contre le Racisme et pour le Respect de l'Identité Française), avait lancé un avertissement :

« Les salles de cinéma qui se prêteront au blasphème public doivent savoir à quelles réprobations actives elles s'exposent. »

L’avertissement fut suivi de plusieurs attentats dont celui à la bombe commis en 1988 dans le cinéma Espace Saint-Michel à Paris, qui projetait le film. Démonstration significative de cette violence à double versant : d’un côté il y eut des victimes au premier degré (les blessés), de l’autre des victimes au second degré (les fauteurs). Malgré notre répulsion bien naturelle et les apparences, il serait pertinent de reconnaître que ces derniers sont également victimes. Victimes de cette disjonction entre religion(s) et culture(s) constatée à l’échelle de la planète déjà depuis plusieurs décennies et particulièrement flagrante à l’égard de la modernité en marche. Nuisible devient toute religion glissant vers l’idéologie et toute idéologie glissant vers une religion. Au cours des siècles précédant le XXe siècle, le christianisme a connu le premier cas de figure ; au XXe siècle, le communisme a connu le second cas de figure.

Les adeptes des religions devraient avoir en permanence à l’esprit que le mot viendrait des verbes latins rélígàre : relier ; rĕlĕgĕre : relire. Relier les hommes à Dieu et les hommes entre eux ; relire les textes fondateurs. Deux verbes définissant parfaitement les trois versants du monothéisme (judaïsme, christianisme, islam) sinon dans leurs réalités respectives du moins dans l’idéal que chacun devrait atteindre.

Pour nous en tenir à ces trois monothéismes, nombreuses sont les aberrations commises depuis longtemps en leur nom par leurs adeptes. Par deux fois l’Europe  s’illustra dans ce sens de façon magistrale. Nous nous en tiendrons à la première illustration, la seconde étant connu sous le nom de guerres de Religion qui, de 1559 à 1598, opposèrent des Français contre des Français : d’abord des catholiques contre des protestants puis, à la fin, surtout des catholiques entre eux.

La première illustration donc tint en haleine l’Europe et le bassin méditerranéen pendant 195 ans, de 1096 à 1291. On aura reconnu l’épopée malheureuse des neuf Croisades qui se succédèrent, initiées par la chrétienté occidentale dans l’intention de libérer l’accès pour les pèlerins au tombeau du Christ, accès entravé depuis la prise de Damas par les musulmans turcs en 1076. Se souvient-on que sur environ 200.000 croisés 50.000 seulement parvinrent en Palestine ; que des enfants partis d’Allemagne et de France pour la croisade finirent comme esclaves.

Il est  vrai qu’une partie importante de la chrétienté a toujours  entretenu et continue d’entretenir une relation quasi charnelle avec la Jérusalem terrestre.

C’est ici que l’aberration commence, une aberration d’ordre théologique. En effet, quel sens peut avoir pour un chrétien l’acte de se recueillir sur un tombeau vide puisque Christ est ressuscité selon la profession de foi fondamentale de toutes les confessions chrétiennes. Sans la Résurrection point de christianisme. Christ est vivant. Tout est dit à ce sujet au chapitre XX de l’Évangile de Jean, un véritable reportage journalistique dont la teneur permet de considérer les pèlerinages au saint sépulcre comme un contresens. Le christianisme est fondamentalement une religion de la VIE. C’est ce dont les chrétiens orthodoxes témoignent merveilleusement lorsque, à Pâque, ils proclament « Christ est ressuscité ! »

Il est vrai qu’au Moyen âge les chrétiens ne lisaient pas les évangiles par analphabétisme mais quand bien même ils auraient su lire, ils n’auraient pas disposé de Bibles avant l’invention de l’imprimerie, en 1450. Passé cette date, voici ce qu’ils auraient pu lire :

 « Les disciples au tombeau

Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : “ On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis.” 

Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas. Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit. C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut. En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. Après quoi, les disciples s’en retournèrent chez eux.

 Marie de Magdala voit le Seigneur

Marie était restée dehors, près du tombeau, et elle pleurait. Tout en pleurant elle se penche vers le tombeau et elle voit deux anges vêtus de blanc, assis à l’endroit même où le corps de Jésus avait été déposé, l’un à la tête et l’autre aux pieds. “ Femme, lui dirent-ils, pourquoi pleures-tu ? ”  Elle leur répondit : “ On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais où on l’a mis. ” Tout en parlant, elle se retourne et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était lui. Jésus lui dit : “ Femme, pourquoi pleures-tu ? qui cherches-tu ? ”  Mais elle, croyant qu’elle avait affaire au gardien du jardin, lui dit : “  Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis, et j’irai le prendre. ”Jésus lui dit : “ Marie. ” Elle se retourna et lui dit en hébreu : “ Rabbouni ”,  ce qui signifie maître. Jésus lui dit : “ Ne me retiens pas ! car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. ” Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples : “ J’ai vu le Seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit. ”

 Les disciples voient le Seigneur

Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des autorités juives, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : “  La paix soit avec vous. ” Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. Alors, à nouveau, Jésus leur dit : “  La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. ”  Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : “ Recevez l’Esprit Saint ; ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. ”

 Le témoignage des disciples et la foi

Cependant Thomas, l’un des Douze, celui qu’on appelle Didyme, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : “ Nous avons vu le Seigneur ! ”  Mais il leur répondit : “ Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas ! ” Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d’eux et leur dit : “  La paix soit avec vous. ” Ensuite il dit à Thomas : “ Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi. ” Thomas lui répondit : “ Mon Seigneur et mon Dieu. ” Jésus lui dit : “  Parce que tu m’as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru. ”  »(Traduction œcuménique de la Bible).

 Comment après une telle lecture édifiante, les croisés auraient-ils pu trouver une justification à leurs Croisades ? De même, si les communistes avaient relu ou simplement lu Marx comment auraient-ils pu déifier Staline et Mao ? Souvenons-nous :

« Staline meurt le 5 mars 1953. Louis Aragon demande à Pablo Picasso un portrait du grand homme, qui est publié le 12 mars à la une des Lettres françaises, hebdomadaire intellectuel du Parti communiste français. Désastre. Picasso a dessiné une sorte de Staline jeune, la chevelure en forme de couronne, le regard un peu vague. Ce n'est pas le Staline des photographies officielles et des affiches, plus âgé, plus carré, plus souriant aussi. Ni les militants ni les cadres du parti n'acceptent ce dessin. Aragon se livre à un exercice d'autocritique en souplesse et désavoue Picasso qu'il avait lui-même sollicité. “ On peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes, mais notre Staline, on ne peut pas l'inventer. Parce que, pour Staline, l'invention même si Picasso est l'inventeur, est forcément inférieure à la réalité. Incomplète, et par conséquent, infidèle.” » (Philippe Dagen, Le Monde, culture, en ligne, 26.12.2012).

Picasso, qui disait lui-même qu’on allait au parti communiste comme on va à la fontaine, venait de commettre un sacrilège.

André Malraux aurait prophétisé que le XXIe s. serait religieux. Rien de plus naturel après ce que l’on appelé la mort des idéologies, devenues des religions, nous l’avons vu. Il y avait de quoi se réjouir. Mais voilà, on n’avait naïvement pas pensé que ce retour du religieux serait accompagné de son attribut le plus néfaste : le sacré et son corollaire, le sacrilège. Lequel sacrilège génère la violence, voire la guerre. La solution serait-elle de demander aux religions d’éradiquer le sacré de leur sein ?