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20/08/2012

UN ISLAM D'UNE TRÈS GRANDE DOUCEUR

 

PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME

 

Un islam d’une très grande douceur

 

Jacques André

 

En aucune façon ce titre du récit de Jacques André ne peut être lu comme un pléonasme. Il en serait de même si nous avions titré : Un christianisme d’une très grande douceur, tant ces deux univers monothéistes ont suscité de paysages ravagés, de visages frénétiques au cours de leurs histoires respectives. Que l’on songe aux guerres de religion du XVIe siècle européen, aux guerres de religion ou à résonance religieuse de ce XXIe siècle dans diverses régions du globe. Néanmoins, ces grands mouvements se réclamant du Dieu unique ont aussi offert au monde des paysages sublimes à travers l’art, des visages magnifiques à travers un Hillel en judaïsme, un François d’Assise en christianisme, un Ibn Arabien islam. Jacques André a rencontré l’islam dans les années cinquante-soixante en Afrique subsaharienne puis au Maghreb où il a été enseignant.

 

Aux confins du Sénégal, du Mali et de la Mauritanie, dans cette région du Sahel qui a subi  de front la grande sécheresse des annnées soixante-dix,  une communauté de quinze mille  âmes en dix villages, tout au long des rives du  Fleuve et de son affluent la Falémé : bel exemple africain d'un tuilage où s'entremêlent dans la fusion et les tensions, société soninké et peule, agriculteurs et pasteurs, chefferie traditionnelle et administration contemporaine, culture de l'oralité et maîtrise de l'écrit.

Les bribes de ce journal tentent de retracer les impressions d'un voyageur qui, ni ethnologue, ni spécialiste des religions, mais  simple passant, issu de la chrétienté occidentale, depuis quelques années séjourne dans ce pays du Sénégal oriental.

Les séjours  de ces quatre dernières années s'inscrivent dans le cadre d'une coopération décentralisée tripartite entre une communauté rurale sénégalaise et deux collectivités européennes, allemande et française ; l'intérêt de ce jumelage réside dans les relations directes et durables qui existent entre ces trois communautés humaines de, chacune, quinze mille âmes, pour mener ensemble des actions de coopération  dans les domaines de la santé, de l'éducation, de l'économie et de la culture.

Aux bords de trois fleuves, le Sénégal, le Rhin et la Loire, échange,  réciprocité, reconnaissance : voilà ce que souhaitent  vivre ces trois communautés.

C'est donc, petit à petit, dans un compagnonnage épisodique  que se sont dévoilés les entrelacs culturels, religieux d'une communauté  africaine riche de pratiques métissées dans le domaine quotidien de la culture, de la langue et de la religion.

Petit pays du Haut-Sénégal actuel où s'implanta l’Islam entre  XIe et XIIe siècle, à la faveur des relations marchandes entre les nobles soninkés de l’Empire du  Ghâna1 et les caravanes berbères des Almoravides2, le Gadiaga (ou Galam) se réfère au courant des confréries de la Qâdiriyyaa3fortement influencées par le soufisme4. Depuis le début du XIXe siècle, c'est l'influence  réformiste  des confréries de la Tijaniyyah5, issues du Maghreb, qui prédomine et c'est  à cette Tijaniyyah  que nos amis affirment se rattacher. Des tensions sociales et politiques, dues sans doute à des appréciations divergentes dans le rapport à la colonisation française, provoquèrent, dans certains villages, l'adhésion de  quelques clans minoritaires, aux confréries wahhabites6.

Mais aussi le Gadiaga a gardé traces de son passé anté-islamique et de son appartenance à l’Empire du Ghana (ou Wagadu), à travers les récits des voyageurs arabes et  dans les dits épiques de ses griots, un passé agité, complexe, objet de controverses quant aux lieux d’origine — delta central du Niger, le Macina, ou plus au nord, les régions du Sahara méridional, le Tagant, l’Adrar, l’Awkar —  et  quant à l’implantation de la capitale de l’empire. La légende du Wagadu, la dispersion qui fit suite à sa destruction, est encore vivante dans les villages du Gadiaga. Se dit encore le mythe  fondateur de l’empire et de sa disparition à travers  l’histoire du serpent Biida, symbole de la fertilité dans l’univers culturel saharien, des rois de Kumbi, de Sya Yatabéré, la fille de Magan dernier roi de Kumbi, qui vainquit le serpent, mais provoqua ainsi  la grande sécheresse, la perte de l’or et la grande diaspora soninké aux quatre coins du Sahel.

L’adhésion à l’islam n’a point gommé la mémoire de cette geste  fondatrice. Les Soninkés sont encore très imprégnés des valeurs culturelles liées à ce passé : organisation sociale, rapports économiques, chants et danses y font souvent référence.

Ainsi s’est maintenue l’identité soninké.

Village après village, il s'agit donc ici de la notation brève, quotidienne et impressive, de moments, de rencontres, de paroles, qui ont trait à la manière de vivre l'islam.

 

dans les ruelles de Kounghani. mai 1993.

 Venant de Dakar, après avoir suivi pendant plus de onze heures la route du Fleuve, c’est ici, plus encore qu’à Bakel, que se fait l’entrée dans « mon » Afrique. Le taxi-brousse se glisse entre les collines de pierres  aiguës et noires qui dominent une étendue grisâtre d’arbustes épineux et de champs de manioc en jachère. Kounghani se devine bientôt dans le nord-est à ses palissades de bois qui ceinturent les enclos de troupeaux et à cette fracture d’horizon que l’on pressent comme l’annonce du Fleuve proche.

Kounghani, j'en ai toujours entendu parler comme de la « Ville Sainte » du Gadiaga. Y réside le clan des Tandjigora, nobles religieux soninkés dont l'influence est reconnue dans toute cette région du Sahel.

Un soir de saison sèche, après une lourde journée de palabres : nous descendons par la ruelle principale vers le Fleuve en quête d'un peu de douceur humide. Nous visitons la mosquée7  sertie dans un enclos de fraîcheur végétale, architecture qui s'inspire trop du roccoco maghrébin, oublieuse du style soudanais, pourtant proche, Djenné, Mopti… Nous allons jusqu'au Fleuve ; les femmes s'affairent dans les petits périmètres maraîchers, une noria continuelle de larges cuvettes émaillées ; l'eau est jetée sur les carrés de légumes !  Quand nous remontons, trois majestueux boubous, de parme, de vert et d'or, descendent à  notre rencontre. Salutations et présentations en soninké et en français :  le personnage central vêtu de l'or, c'est Ali Tandjigora l'imam8 de Khounghani, il a reçu visite d'allégeance de deux  autres imams voisins, le parme, du Mali, le vert de Mauritanie. II les raccompagne jusqu'aux pirogues et revient s'entretenir de notre voyage, de ce qui nous lie à sa communauté. Il nous invite à prendre le thé rituel dans sa concession. Nous parlerons longuement de Tierno Bokar9, il souligne qu'il est toujours bon de converser avec les gens d'une autre religion et que ceci ne peut qu'affermir sa propre foi. « Dès lors qu'un homme croit en Dieu, il est mon frère ! »

 

sur les bords du fleuve, à Golmy. avril 1994.

 Ce jour-là, la chaleur a été étouffante… Un mur épais. Au plein midi, il faut marcher très lentement dans ce feu mélangé de ciel et de terre. Sous les épineux, l'air est comme immobile et dur.

Au soir, j’ai proposé à mes compagnons de descendre au Fleuve, autant pour la brise légère qui court à sa surface que pour le plongeon dans l'eau tiède. Nous croisons de jeunes hommes qui remontent. « Salam ou Aleikoum  ! — Ou Aleikoum Salam ! » [Que la paix soit avec vous. Correspond au shalom alekhem hébreu]. Salutation qui m’est bien familière depuis mon long séjour maghrébin : j’explique à Hermann, mon compagnon de voyage, le sens de ce salut, en insistant sur le fait qu’il s’agit d’une salutation en langue arabe. Cheikhna, un ami émigré qui s'est joint à notre délégation, me reprend doucement sur ce dernier point en nous expliquant, que pour eux, Soninkés, ce salut n’a aucune connotation étrangère, contrairement au bonjour français qui leur rappelle l’occupation coloniale, mais qu’il s’agit d’une salutation religieuse qui pour eux n’a « rien à voir avec les arabes ».

Sa remarque me fait sourire et provoque un léger agacement ; je songe à l’aliénation, à la religion, « opium du peuple10 », qui fait accepter à cet homme que j’estime ouvert, les séquelles d’une occupation coloniale antérieure à la nôtre. J'en suis encore à penser que l’islamisation de ce pays s’est faite de façon conquérante : pour l'écolier que je fus, les Arabes à Poitiers [les combattants musulmans étaient en grande majorité des Berbères] ne sont pas loin… Je me promets de réviser mes leçons d'histoire !

 

la nuit du destin à Yaféra. février 1995.

 Les derniers jours du Ramadam11 furent passés à Yaféra ; à une certaine fébrilité dans les rues du village s’annonçait la préparation de la Korité12. Mais quelle en serait la date ? La nouvelle lune13 était prévue, par les calculs astronomiques pour la nuit du 1er mars au 2 mars, nuit encore totalement obscure. Mais, en islam, ce qui compte avant toute certitude scientifique, fut-elle tirée des tables astronomiques, c’est l’œil du croyant qui, le premier, verra apparaître — mais où, dans le ciel saharien  ? — la première lueur du mince croissant. En Égypte ? Au Niger ? Plus au nord, dans le Maghreb ? Chez le voisin malien ? L'écoute de tous les transistors de Yaféra est attentive.

Cette nuit-là, Gabriel14, l’Archange, révéla pour la première fois à Mohamed, la parole divine. Cette nuit-là, nuit fondatrice de la foi musulmane dans tous les pays d’islam, cette nuit-là est une longue nuit de prière : la communauté entière se rassemble dans et alentours de la mosquée. Au cœur de la nuit et jusqu’à l’aube, la psalmodie s’élève, humble et grave, plus riche que mille suppliques.

La célébration de la nuit du Destin15, la Layla-Al-Qadr, fut décidée par les anciens pour le 28 février. Ibrahima m’y invita. Je pris place tout au fond de la mosquée, au-delà du groupe des femmes.

Quand s'acheva la nuit, au sortir de la mosquée, beaucoup de gens vinrent m'étreindre les mains à l'africaine, la main gauche saississant l'avant-bras de la personne que l'on salue.

Le lendemain, dans la matinée, la radio sénégalaise nous apprenait que les gens de Yaféra avaient jeûné une journée de plus : la nuit du Destin étant le 27. La rupture du jeûne qui devait se fêter le soir, se fit à l'annonce même de la nouvelle, dans les rires et les plaisanteries à l'égard des anciens qui, une fois c'est excusable, n'avaient pas eu la vue très perçante.

Tard dans la nuit, tam-tam et danses : les danseuses soninkés, coiffées comme des reines, vinrent me toucher la main, façon de dédier à l'étranger la danse à venir. Au matin, c'était la Korité. Le pays entier bruissait du rire des enfants engoncés dans leurs vêtements neufs et chamarrés.

 

dans la mosquée de Baalu. mars 1995.

 Dans ce pays, si vous souhaitez quelques moments de solitude, il faut précéder le coq et le muezzin16. Mais, si, la veille, vous avez été invité au tam-tam, s'accumulent alors très vite courtes nuits et manque de sommeil.

J'allais demander à l'iman de Baalu, l'autorisation d'aller me « retirer » dans la mosquée. J'aime, à l'instar de nos églises, ces lieux de recueillement et de fraîcheur, meublés des seuls tapis qui couvrent toute la surface du sol ; on y entre pieds nus. Tout aussi roccoco que celle de Koughani, la mosquée de Baalu est au cœur du villag, mais son enceinte est plantée d'un épais rideau de nîmms, espèce d'accacia à l'ombre dense et fraîche. Le martèlement des pilons, le rire des enfants du village parviennent assourdis. Nous eûmes une longue conversation qui porta, comme à Kounghani, sur la fraternité que développait le jumelage entre nos trois communautés, sur les fils d'Abraham17 ; mais l'entretien s'imagea d'un arc-en-ciel qui ne doit sa beauté qu'aux nuances de ses couleurs : ainsi les voix des croyants qui, des quatre coins du monde, s'élèvent pour la louange de Dieu l'Unique18.

 La création des cieux et de la terre, la diversité de vos langues et de vos couleurs sont autant de Merveilles pour ceux qui pensent19.

En le quittant et pour le remercier, je demandai que la bénédiction de Dieu descende sur nous, l'imam inclina son front jusqu'à terre en murmurant

« Amin20 ! »

 

sur les terrasses de Djimbé. mars 1995.

 Ce n'est que dans l'instant qui précède le lever du soleil que ce pays est beau. Plus tard, l'incendie et la cendre !

Aux terrasses de Djimbé, l’aube y fut un instant de la naissance du monde. Splendeur de la lueur qui ocrait le vaste paysage de la savane jusqu'aux lointaines collines bleutées du Mali et dans les méandres verts de la Falémé. Nous dominions un monde d'une paix silencieuse et inouïe.

Les amis africains sortaient du sommeil abandonnant les nattes de la nuit pour les premières ablutions21 du matin. Ombres dans l'aurore, les mouvements des orants s'accordaient à la lente montée des lueurs surgies de l'est.

Assis sur la murette de terre, j'écoutais, pour la première fois depuis mon arrivée en ce pays, l'Officium defunctorum de Cristóbal de Morales22, curieusement soutenu par l'improvisation poignante d'un saxophone contemporain.

Le chant reprenait les paroles du prophète Isaïe [VIIIe s. av. è.c. Dans la Bible/Thorah, le prophète le plus proche de ce que pourrait devenir l’humanité dans une perspective messianique.]

 « Populus genuit qui ambulabat in tenebris,

vidit lucem magnam :

habitantibus in regione umbræ mortis

et lux orta est eis.

Multiplicasti gentem et magnifiscasti laetitiam23.  »

 

Sur la psalmodie funèbre, s'élevait la gloire de la lumière et nous sortions  des contrées de ténèbres.

 

funérailles à Sinthiou Djébékhoulé. Juillet 1995.

 Nous sommes à Amadji quand un messager de Djébékhoulé vient annoncer la mort soudaine de Samba Jallo, le conseiller rural du village. Il sera décidé dès que nous aurons achevé nos rencontres avec les groupements d’Amadji, d’aller présenter nos condoléances au village...

Ici, l'adage du Christ « Laissez les morts enterrer leurs morts »24 est pris à son opposé. Toutes affaires cessantes,  hommes et femmes, proches ou amis, prennent la route pour se rendre au village du défûnt. Les frontières n'existent plus quand la renommée du mort les a franchies de son vivant. On voit ainsi, entre Mali, Mauritanie et Sénégal, de longues cohortes chargées de baluchons se hâter à grands pas le long des pistes, et, s'il ne s'agit point d'aller à un mariage, c'est  bien pour aller porter ses condoléances au clan du défûnt que l'on chemine ainsi. Les funérailles durent entre trois et cinq jours, alternances de longues déplorations et de ripailles, la famille du mort se faisant un honneur de nourrir à satiété tous les visiteurs. Et quand un village triple sa population pour de telles occasions, on peut imaginer l'affairement des cuisinières et la collecte des offrandes.

C'est ainsi qu'un matin, toutes affaires… de coopération cessantes, je me suis retrouvé, mi-accroupi, mi à genoux, dans la poussière du cimetière de Sinthiou-Djébékhoulé, mes compagnes de délégation ayant été invitées à rejoindre les femmes dans la cour de la concession du mort. Nous étions bien quinze cents je fus invité à m'approcher de l'imam,, des mains amies dénouèrent mes bras croisés, m'invitant à me joindre à ce très beau geste d'imploration, paumes ouvertes vers le ciel. J'étais, pour un instant, admis dans la communauté, fils d'Abraham comme ce millier d'hommes qui m'entourait.

Quelques mois plus tard, en France, lors de la mort d'un jeune, emporté par le sida, Lassana Diarra, l'animateur de la campagne d'alphabétisation que nous soutenons dans la Communauté rurale, témoignant de l'amitié de sa communauté africaine pour le deuil des amis de France, psamoldira, dans l'indicible silence d'une église comble, cette même Fatiha [arabe : l’ouverture], prière quotidienne et ultime du croyant en terre d'islam :

 « Au nom de Dieu, le Bienfaiteur miséricordieux

Louange à Dieu, Seigneur des Mondes

Souverain du Jour du Jugement…» (Le Coran, 1, 1-4)

 

en allant à Kidira. Juillet 1995.

 Le Dakar-Niger, rame malienne, est prévu à 23 h 30, j’ai toute la journée pour atteindre Kidira, la gare frontalière. Partis de Bakel le matin avec la peugeot brinquebalante du boulanger, Ibrahima Timéra et moi, nous nous arrêterons dans quelques-uns des villages de la Communauté : derniers dossiers à règler, dernières salutations aux amis.

À Kounghani, pour la ènième fois, je rate mon rendez-vous avec Adrian Adams, cette ethnologue britannique qui, devenue « femme soninké », s'est établie depuis des années, aux bords du Fleuve; nos lettres et nos fax se croisent avec plus de bonheur ; je lui laisse cinq cents exemplaires d'une brochure sur la prévention contre le sida, qu'elle a traduite en soninké et que j'ai mise en page et fait imprimer ; elle est devenue, pour moi, « l'Invisible de Kounghani » — ce qui n'étonnera guère ceux qui connaissent ses réticences extrêmes à recevoir voyageurs, coopérants, agents de développement, étudiants qui, depuis quinze ans tentent le pèlerinage de Kounghani. Ce sera quelques mois plus tard et… sur les rives de la Loire que se fera la rencontre avec ce petit bout de femme au flegme et à l'humour plus britanniques que nature.

Mais, j'aurais pu échanger encore avec Jabé So, son mari, petit homme noueux et tout parcheminé, vieux militant paysan qui s'opposa dans les années soixante aux délirants projets gouvernementaux qui risquaient d'asservir ces fiers paysans et pasteurs en ouvriers agricoles à la merci de nouvelles grandes compagnies céréalières et cotonnières. Il créa la Fédération des Paysans Organisés qui me fait songer de façon émouvante aux Paysans-travailleurs de nos pays d'Ouest.

À Yaféra,  la matinée s'avance et monte la chaleur. Le verre d'eau tiré du canari que m'offre, plus rieur que jamais, l'ami Demba Tall, est la plus belle fraîcheur du monde.

Sera-t-elle moins douce l'eau offerte par Djibi Sow, l'infirmier, au plus fort de midi, au seuil du dispensaire de Baalu : il nous confie l'une de ses patientes qui est venue, la veille, de Kidira pour le consulter ! Djibi, plus  médecin aux pieds nus qu'infirmier de brousse, alliance de douceur peule et de compétence, de piété musulmane et de dévouement professionnel, à te revoir bientôt ! Salue tes filles : elles sont parmi les plus belles du monde.

Au plus aride de l'après-midi, Djimbé, dernière halte avant Kidira. Nous déposons cartons de bouquins et machine à écrire chez Demba Niang. Demba est là ; le matin, il a pêché sur la Falémé, il attend la tombée de la chaleur pour rejoindre son maraîchage. À peine descendus de voiture, déjà, nous sommes invités à nous étendre sur les matelas couverts de pagnes blancs brodés, dans l'ombre de la véranda. Le repas arrivera très vite : riz et petits poissons de la rivière délicieusement frits et croustillants. Aurions-nous été attendus que l'accueil n'aurait pas été plus chaleureux et attentif ! Trois années que j'attends de pouvoir m'entretenir avec cet homme Demba Niang, ancien travailleur émigré, revenu au pays depuis dix ans. Nous parlerons quatre heures durant de notre jumelage, de nos échanges, de ces rapports nouveaux qui s'ébauchent par delà la colonisation et les avatars des indépendances. Demba, paysan colossal au propre et au figuré, homme d'eau et de terre, homme du végétal et de la pierre, débordant d'idées et d'actes : irriguer, planter, pêcher, lutter contre l'érosion, comptabiliser, conseiller. La pensée qui laboure, plante et engrange !

Ce qui lie ces hommes, que j'ai côtoyés quelques heures, quelques jours, c'est certes la passion pour l'amélioration des conditions de vie de leurs communautés villageoises. C'est aussi, mais le mot peut paraître désuet, leur piété d'hommes, qui témoignent, sans ostentation, ni prosélytisme d'un attachement aux pratiques religieuses de leurs ancêtres. J'ai toujours admiré le fait qu'ils n'aient jamais interrompu un entretien, une séance de travail pour raison de « prière », qu'ils n'aient jamais eu parole de mépris ou de remontrances pour des jeunes qui abandonnent les rites qui ponctuent la vie d'un pieux musulman : la prière, le jeûne.

Voici quelques-uns de ces hommes qui vous réconcilient avec une Afrique qui s'annoncerait enfin bienheureuse !

Arrivés à Kidira, nous n'étions plus que des asséchés, poussiéreux et rompus. Je pensais être à Dakar à 15 h, le lendemain. Le Dakar-Niger, rame malienne, n'entrera en gare de Kidira qu'à 2 h du matin, pour en repartir à cinq, voie unique et croisement de la rame sénégalaise vers Bamako obligent ! Les fraîcheurs océanes de Dakar auront quelque retard.

 Si pressé que tu sois, tu ne peux dire à ton cul de te précéder

dit le Mandingue.

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Note. Les traductions du Coran, de l’arabe en français sont de Denise Masson. Les interventions placées entre crochets […] dans le texte de J. André sont de la rédaction du blogue ainsi que l’appareil de notes.

1. Situé au sud de la Mauritanie, cet ancien État ne correspond donc pas au Ghâna actuel. Avant son annexion à l’Empire du Mali au XIIIe s., il fut en relation commerciale du XIe au XIIe siècles avec les Berbères Almoravides qui exercèrent un rôle déterminant dans la propagation de l’islam dans la région.

2. Dynastie berbère musulmane, d’origine saharienne, dont la domination s’étendit de 1056 à 1147, sur l’Afrique du Nord, d’Alger à l’Atlantique, et sur le sud de l’Espagne. Marrakech est une  fondation almoravide.

3. Première confrérie soufie (tariqah) fondée par l’Iranien Abd al-Qâdir al-Jîlâni (1077-1166) à Bagdad. Celui-ci inaugura la tradition des confréries soufies de suivre l’enseignement d’un maître particulier tirant son autorité de son rattachement à une « chaîne de transmission » remontant au Prophète Mahomet lui-même.

4. Apparu au VIIIe s. le terme désigne la mystique de l’islam, une tradition spirituelle très riche et diverse propre au sunnisme, néanmoins marquée par des influences shiites. Ibn Arabi était soufi.

5. Fondées par Ahmad at-Tijâni (1737-1815). Les tijanis se distinguent des autres confréries en ce qu’ils déclarent que leur fondateur fut initié directement par le Prophète au cours d’une vision sans passer par la « chaîne de transmission » des maîtres de génération en génération, et que seule sa tariqah est authentique.

6. Fondé en Arabie par Abd al-Wahhab (1703-1787), le wahhabisme est une interprétation fondamentaliste de l’islam rejetant énergiquement le shiisme, le soufisme, le culte des saints. Son histoire est liée à celle de la dynastie saoudienne d’Arabie.

7. De l’arabe masjid,  lieu de prosternation.

8. Le mot ne recouvre pas le même sens s’il s’agit de l’islam shiite ou de l’islam sunnite, seul présent en Afrique noire. Dans ce dernier cas dont il est question ici, l’imam est celui qui conduit la prière commune en se tenant devant la rangée des croyants, face à la niche (mihrab) qui indique la direction de La Mecque. L’islam sunnite ne connaissant pas de clergé, cette fonction peut être en principe tenue de façon permanente ou occasionnelle par tout musulman.

9. 1875-1939. Fondateur d’une école coranique (zaouïa) au Mali, sous l’influence de la confrérie soufi Tidjaniya (voir note 5).

10. « La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. » (Karl Marx, Friedrich Engels, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel).

11. Arabe : grande chaleur. 9e mois du calendrier arabe et islamique consacré au jeûne diurne pour les personnes ayant atteint la puberté, sauf exceptions liées à certaines circonstances objectives (maladie, allaitement, voyage etc.). D’institution Coranique (2, 181), le Jeûne, constitue l’un des Cinq Piliers de l’islam. Il consiste à s’abstenir de tout plaisir des sens du lever au coucher du soleil afin de favoriser le contrôle de soi. Le Coran fut révélé pendant l’une des dernières nuits du Ramadan, nuit la plus sacrée du calendrier islamique .

12. L’Aït al-Fitr en arabe, fête qui marque la fin du jeûne musulman du mois de Ramadan,

13. Le calendrier musulman et basé sur le cycle lunaire d’où l’emblème du croissant.

14. Jibrîl en arabe. Les anges ont une place importante dans l’islam.  Ils sont messagers et  médiateurs entre Dieu et les hommes, car ces derniers ne peuvent voir directement Dieu. Ils peuvent apparaître sous des formes différentes. Jibrîl joue un rôle prépondérant auprès de Mahomet. Il l’assiste dès la première révélation, lui disant : « Lis (ou récite) au Nom de ton Seigneur qui a créé ! » (Coran 96, 1). La Tradition musulmane (Hadith et Sira) décrit Jibrîl comme celui qui a accompagné Mahomet toute sa vie.

15. Nuit survenue en 610 de l’ère commune, au cours de laquelle, selon la sourate 97, le Coran a été révélé dans sa totalité à Mahomet (voir note 11).

16. Celui qui est chargé d’appeler à la prière selon un rituel très précis.

17. Expression médiatique liée au mouvement apparu au XXe s. en faveur du dialogue entre les 3 religions monothéistes : judaïsme, christianisme, islam. Il s’agit bien en effet du prophète Abraham figurant à la fois dans le Coran et au chapitre de la Genèse de la Thora juive et de la Bible chrétienne, avec certaines différences d’interprétation. En Islam, un verset en particulier, institue Abraham, Ibrâhîm en arabe, comme modèle de la foi monothéiste originelle que Mahomet a pour mission de restaurer : « […] Dieu dit [à Abraham] : Je vais faire de toi un guide pour les hommes […] (Le Coran, 2, 124). Foi originelle, car, selon la chronologie présentée dans la Bible/Thorah, Abraham étant né en 1812 av. l’è.c., soit bien avant Moïse qui reçut la Thorah de Dieu et Jésus qui, selon l’expression en vigueur en Islam, reçut l’Evangile, ni juif ni chrétien donc, Abraham représente la religion de Dieu à l’état pur. Ce qui fait de Mahomet et des musulmans des adeptes de la foi d’Abraham (milla Ibrâhîm) antérieure aux révélations intervenues après lui.

18. Le verset 70 de la sourate 28 du Coran définit l’unicité de Dieu, Allâh en islam : « Il est Dieu ! Il n’y a de Dieu que lui ! […] » En langage philosophique, « Il est l’Être en soi, qui n’a besoin que de soi-même pour exister . »

19. Référence coranique : 30, 22

20. Ainsi soi-il !

21. Lavement corporel ayant un sens de purification spirituelle devant précéder la prière.

22. Vers 1500-1553 : compositeur espagnol de musique sacrée.

23. « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu briller une grande lumière ; et la lumière a resplendi sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre de la mort. » (Isaïe 9, 2. Traduction :  Louis Segond).

24. La Bible,Matthieu 8, 20-22

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 bibliographie sommaire

ADAMS Adrian. Le long voyage des gens du fleuve. (Paris, François Maspéro, 1977).

ADAMS Adrian. La terre et les gens du fleuve. (Paris, l'Harmattan, 1985).

BATHILY Abdoulaye. Les portes de l'or. (Coll. Racines du présent. Paris, L'Harmattan, 1989).

HAMPÂTÉ BÂ Amadou — Vie et enseignement de Tierno Bokar, le Sage de Biandagara. Coll.  Points Sagesses. Paris, Le Seuil , 1980.


16/08/2012

INQUISITIO

 

 

PAYSAGES et VISAGES

 

du

 

MONOTHÉISME

 

Inquisitio

 

(brève/3 prolongée)

 

 « Je suis allé à Florence

 et je me suis trouvé comme illettré

 devant les œuvres de la Renaissance. »

 (Un lycéen de la classe de  terminale) 

  

Inquisitio : mot latin signifiant investigation, connu sous le vocable français de Inquisition pour désigner une juridiction créée en 1231 par le pape Grégoire IX, chargée de la lutte contre les hérésies et confiée aux dominicains.

 

Ici, le mot désigne un téléfilm français de Nicolas Cuche et Lionel Pasquier,  diffusé par France 2, entre les 28 juin et 25 juillet, en 8 épisodes.

 

Cette série, dont l’action se passe durant le pontificat (1378-1394) du premier antipape installé à Avignon, Clément VII, est portée par des ingrédients propres à en faire un bon mélodrame populaire : 

une distribution d’acteurs réussie ; 

une toile de fond historique ; 

un scénario incluant des thèmes toujours populaires : la jalousie (le complexe de Abel et de Caïn) ; le complot ; la repentance et le rachat.

 

Néanmoins, ce film présente de grandes faiblesses  quant aux  scénario et à la mise en scène.

  

LE SCÉNARIO

 Les faiblesses du scénario prennent  différentes formes : 

falsification de la vérité historique ; 

• simplification de certaines situations ;

 détournement négatif d’une symbolique positive.

 

falsification de la vérité historique

 Celle-ci oncerne certains faits et personnages ayant réellement existé. Pris dans un ordre d’importance décroissant il s’agit de :

 

Catherine de Sienne (1347-1380). Dans le film, elle est présentée comme un chef de bande criminelle au service du pape siégeant à Rome, Urbain VI, le rival de celui siégeant à Avignon.

 

Dans la réalité, elle fut effectivement une fervente partisane de Urbain VI et du retour du siège de la papauté à Rome. Hormis ce fait, le portrait qu’en dresse le film est très éloigné de la réalité. Catherine de S. œuvra au contraire sans relâche sur le terrain de la diplomatie, par ses missions et sa correspondance, — laquelle manifeste par moment une certaine dureté vis-à-vis du pape d’Avignon, il est vrai —, en faveur de la paix entre tous les partis, de la rénovation et de l’unité  de l’Église (catholique romaine à son époque). Femme d’action, ses biographes lui attribuent également des phénomènes relevant de l’expérience mystique tels que : extases, mariage mystique, stigmates. Canonisée en 1461, déclarée sainte protectrice des journalistes, des médias, et de tous les métiers de la communication (1866), Catherine de S. est l'une des quatre seules femmes à être docteur de l'Église (1970).

 

Clément VII. Dans le film, le pape siégeant à Avignon, sans scrupule et licencieux, se préoccupe uniquement de son pouvoir et de son retour à Rome.

 

Dans la réalité, certes, il se conduisit en prince de l’Église, mais dans le bon sens du mot, favorisant les arts, les lettres et l’humanisme, annonçant en cela la Renaissance ;

 

La peste noire. Dans le film, elle sévit tout au long de l’action qui  se déroule entre 1378-1394 (voir plus haut).

 

Dans la réalité, l’épidémie avait ravagé la Provence une génération avant, entre 1347 et 1354.

 

simplification de certaines situations 

 Celle-ci se manifeste par un manichéisme rangeant les chrétiens dans le camp où règnent le crime, la duplicité, le fanatisme, la luxure, l’obscurantisme, la trahison… et les Juifs dans le camp où, à part l’intolérance verbale d’un responsable de la communauté, règnent la connaissance et l’amour du prochain ;

 

détournement négatif d’une symbolique positive

 La symbolique traditionnellement positive de l’eau apparaît sous forme négative comme un leitmotiv au long du film. Même l’eau du baptême est assimilée au supplice de la baignoire connu des tortionnaires.

 

 LA MISE EN SCÈNE 

Les déficiences de la mise en scène sont visibles  à travers : 

une écriture adoptée depuis quelques années par le genre thriller (récit à suspense) consistant à agresser la rétine et le tympan du spectateur au détriment de sa faculté de percevoir et de comprendre ; 

les apparitions récurrentes de rats pestiférés tirant le film vers le Grand Guignol ; 

la  présence quasi permanente d’une lumière glauque pour signifier le Moyen Âge qui en réalité éclaira magnifiquement l’Europe à travers l’édification des cathédrales, la naissance des universités, le témoignage d’un François d’Assise (1181-1226), la pensée d’un Maître Eckhart (1260-1327) la poésie d’un François Villon (1431-1463)…

 

Ainsi, l’ensemble de ces faiblesses fait perdre au téléfilm beaucoup de sa crédibilité. Bref, de ces huit heures de spectacle, on ne sort guère historiquement et spirituellement enrichi au sujet de ce qu’a été réellement cette période du Grand schisme d’Occident, qui dura de 1378 à 1429 et fut l’une des causes lointaines de la Réforme qui surviendra au XVIe siècle.

 

 La fiction historique n’est pas née avec la télévision. Déjà vers 800 avant l’ère commune avec Homère ou, au milieu du XIXe s. avec Alexandre Dumas… Oui, mais avec cette différence significative que le premier n’a jamais prétendu faire œuvre d’historien, bien que la guerre de Troie ait bien eu lieu, et que tous les titres commis par le second ont été étiquetés roman, bien que l’existence de D’Artagnan soit avérée. Il n’en est pas de même avec Da Vinci Code et Inquisitio, deux thrillers historico-mystiques qui, en omettant de préciser qu’ils relevaient de la pure fiction, ont jeté le trouble dans les esprits de millions de nos contemporains. Précisons toutefois que ce trouble métaphysique ou simplement culturel résulte surtout de l’impact produit sur les spectateurs par Da Vinci Code, Inquisitio paraissant plutôt avoir assez rapidement sombré dans l’indifférence.

 

Dans le cas de Da Vinci Code, l’Église catholique  a réagi intelligemment en organisant des visites commentées à l’église Saint-Sulpice, où certaines scènes du film se déroulent, permettant ainsi d’en démontrer l’inanité. L’Opus Dei, une organisation de laïcs catholiques, fondée en 1928, particulièrement malmenée dans le film, a fait de même en ouvrant ses portes aux curieux, désamorçant ainsi les soupçons  la classant au rayon des sectes et, d’après un responsable, réussissant du même coup une campagne de recrutement (C dans l’air, France 5, 27 05 2006).

 

Interrogeons-nous à la lumière de ces deux exemples. Ne représentent-ils pas la meilleure façon de réagir devant toute œuvre susceptible d’être qualifiée de falsificatrice par un féru d’histoire,  de blasphématoire ou de sacrilège par un croyant ? Certainement. Prendre à bras le corps une œuvre méritant l’une de ces épithètes et la retourner au profit de la vérité est de loin préférable à toute censure ou réaction violente, physique ou verbale. La falsification, le blasphème et le sacrilège, dont certaines œuvres contemporaines sont porteuses,  témoignent que leur sujet continue à faire sens. Le sacrilège est une confirmation en creux de l’existence du sacré. Il est à parier que, sans la présence du sacrilège dans un certain nombre de manifestations d’art contemporain et dans les médias, nous trouverions moins d’occasions de parler du sacré et de remettre les faits, les dires et les écrits à leur juste et véritable place. Rien de pire en ce domaine que l’absence de provocation, car elle peut être le signe de l’indifférence, autrement dit, du néant.

 

Au contraire, en ces temps d’illettrisme religieuxpour ne pas dire culturel, car la dimension religieuse fait partie intégrante de la culture des peuples —, nous avons besoin de ces provocations opportunes afin de réveiller l’intérêt de nos contemporains pour le « fait religieux » et d’en tirer le meilleur parti dans le sens d’une connaissance réelle de celui-ci. Naturellement, le sacré est perçu comme tel par un individu en fonction de sa croyance. Ce qui est sacré pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Par conséquent, ce qui représente un sacrilège pour le premier laisse indifférent le second. En fin de compte, dans une perspective, plus christique que chrétienne, il serait certainement possible de repousser très loin la frontière du sacré, jusqu’à la supprimer même, car en s’incarnant, même pour une fraction de temps terrestre, dans un homme qui est né, a vécu, est mort dans une souffrance humaine extrême, Dieu ne s’est-il pas désacralisé Lui-même ? Ce qui, reviendrait à dire que, ce faisant, Il indiquait au monde qu’Il sortait de l’univers religieux, car religion et sacré ont toujours été associés. En cela, entre autres, le christianisme représenterait une révolution copernicienne. Cette question mériterait d’être développée, une autre fois peut-être.

 

Dans le prolongement de ce qui précède, il est à penser que, dans la complexe construction de l’Union européenne en cours, les Européens ne pourront pas faire l’économie de se réapproprier  leurs différentes cultures religieuses, parties intégrantes de leurs identités respectives, branches poussées à partir du tronc commun du christianisme. Car on ne peut bâtir une entité humaine à grande échelle uniquement sur l’économique.

 

 Vous avez dit l’Europe ? Avec le mouvement œcuménique apparu sur ce continent dès le XIXe siècle, les chrétiens paraissent avoir été pionniers en la matière. Ce mouvement de rapprochement des différentes confessions chrétiennes, uniquement protestantes au début, a donc précédé la construction de l’Union Européenne dont le discours fondateur inspiré par Jean Monnet et prononcé par Robert Schuman le 9 mai 1950 stipule : « la mise en commun des ressources du charbon et de l’acier de la France et de la République fédérale d’Allemagne dans une organisation ouverte aux autres pays d’Europe. » , Ce discours, dont la date est devenue celle de la Journée de l’Europe, marque bien la priorité donnée à l’économique dans la construction de l’U.E. Mais on peut avancer que les pionniers de cette grande aventure européenne, prophétisée par Victor Hugo dans son discours d’ouverture du Congrès de la Paix prononcé le 21 août 1849 à Paris (voir le texte à la suite de celui-ci), étaient certainement motivés par des considérations infiniment plus profondes que ce qu’en laisse paraître la série de traités qui allaient suivre, toujours limités aux domaines économique et politique, car il n’est pas neutre que certains des pères fondateurs de l’U.E. aient affiché leurs références religieuses. Nommons, par exemple : l’Allemand Konrad Adenauer (1876-1967), le Français Robert Schuman (1886-1963), l’Italien Alcide De Gasperi (1881-1954), tous de confession catholique. L’absence de personnalités protestantes marquantes dans les débuts de la construction de l’U.E. peut paraître à la fois paradoxale et normale. Paradoxale, en regard des initiatives prises, nous l’avons vu, par des protestants en faveur  d’un rapprochement entre leurs différents courants dont le dernier acte est la création de l’Église protestante unie de France(voir Brèves/2) ; normale, en raison d’un protestantisme qui, par son  organisation en Églises nationales distinctes représentant des confessions distinctes, manifeste certaines réticences vis-à-vis d’un mouvement politique supranational risquant de le placer en position de faiblesse à l’intérieur d’un grand ensemble. Le catholicisme romain, à travers l’organisation de son Église de type monarchique et étatique (l’État du Vatican) lui permettant de parler d’une seule voix, paraît, par certains aspects, mieux préparé à cette nouvelle configuration de l'Europe. On le voit, la recherche de l’unité de l’Europe connaît autant d’aspérités que celle de l’unité de l’Église et les Églises, comme les nations, ont leurs souverainistes.

 

Revenant aux deux thrillers évoqués, les réactions ou le manque de réactions qu’ils ont provoqué chez les spectateurs démontrent la nécessaire réappropriation, par les Européens en ce qui concerne les individus, par l’Europe en ce qui concerne les institutions, du versant religieux de la culture millénaire de l’Europe liée, pour une part déterminante, au christianisme qui, par sa traversée des deux derniers millénaires, porte en lui l’Antiquité et la Modernité .

 

C’est dire qu’il y a lieu de puiser, en dehors de la source chrétienne proprement dite, aux sources : grecque et latine, juive, musulmane et ce, de façon non pas hagiographique mais objective, scientifique.

 

 RENAISSANCE pourrait se nommer à nouveau ce mouvement, avatar en somme de cet autre mouvement à cheval sur les XVe et XVIe siècles que connut une première fois l’Europe. Il suffirait d’y associer l’épithète : nouvelle. Nouvelle Renaissance, dont la consonnance permettrait de continuer à faire résonner deux superbes mots : naissance et connaissance. En ces temps de crise, que l’on peut espérer de croissance pour la construction de l'Union européenne, celle-ci devrait en profiter pour aller de l’avant, vers une véritable Europe des peuples. Mais il y a lieu de penser que ce mouvement devrait être sous tendu par une Nouvelle Renaissance à l’échelle européenne qui a jusqu’à présent manqué à la construction  de cette entité complète que doit être l’Union européenne.

 Lulle

   

Discours d'ouverture du Congrès de la Paix prononcé

 

le 21 août 1849

 

par

 

Victor Hugo

 

« M. Victor Hugo est élu président. M. Cobden est élu vice-président. M. Victor Hugo se lève et dit :

 

Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les plus éloignés, le cœur plein d'une pensée religieuse et sainte ; vous comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres des cultes chrétiens, des écrivains éminents, plusieurs de ces hommes considérables, de ces hommes publics et populaires qui sont les lumières de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les déclarations de cette réunion d'esprits convaincus et graves, qui ne veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui veulent le bien de tous les peuples. (Applaudissements). Vous venez ajouter aux principes qui dirigent aujourd'hui les hommes d'état, les gouvernants, les législateurs, un principe supérieur. Vous venez tourner en quelque sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'Évangile, celui qui impose la paix aux enfants du même Dieu, et, dans cette ville qui n'a encore décrété que la fraternité des citoyens, vous venez proclamer la fraternité des hommes.

 

Soyez les bienvenus ! (Long mouvement).

 

En présence d'une telle pensée et d'un tel acte, il ne peut y avoir place pour un remercîment personnel. Permettez-moi donc, dans les premières paroles que je prononce devant vous, d'élever mes regards plus haut que moi-même, et d'oublier, en quelque sorte, le grand honneur que vous venez de me conférer, pour ne songer qu'à la grande chose que vous voulez faire.

 

Messieurs, cette pensée religieuse, la paix universelle, toutes les nations liées entre elles d'un lien commun, l'Évangile pour loi suprême, la médiation substituée à la guerre, cette pensée religieuse est-elle une pensée pratique ? cette idée sainte est-elle une idée réalisable ? Beaucoup d'esprits positifs, comme on parle aujourd'hui, beaucoup d'hommes politiques vieillis, comme on dit, dans le maniement des affaires, répondent : Non. Moi, je réponds avec vous, je réponds sans hésiter, je réponds : Oui ! (Applaudissements) et je vais essayer de le prouver tout à l'heure.

 

Je vais plus loin ; je ne dis pas seulement : C'est un but réalisable, je dis : C'est un but inévitable ; on peut en retarder ou en hâter l'avènement, voilà tout.

 

La loi du monde n'est pas et ne peut pas être distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est pas la guerre, c'est la paix. (Applaudissements). Les hommes ont commencé par la lutte, comme la création par le chaos. (Bravo ! bravo !) D'où viennent-ils ? De la guerre ; cela est évident. Mais où vont-ils ? À la paix ; cela n'est pas moins évident.

 

Quand vous affirmez ces hautes vérités, il est tout simple que votre affirmation rencontre la négation ; il est tout simple que votre foi rencontre l'incrédulité ; il est tout simple que, dans cette heure de nos troubles et de nos déchirements, l'idée de la paix universelle surprenne et choque presque comme l'apparition de l'impossible et de l'idéal ; il est tout simple que l'on crie à l'utopie ; et, quant à moi, humble et obscur ouvrier dans cette grande œuvre du dix-neuvième siècle, j'accepte cette résistance des esprits sans qu'elle m'étonne ni me décourage. Est-il possible que vous ne fassiez pas détourner les têtes et fermer les yeux dans une sorte d'éblouissement, quand, au milieu des ténèbres qui pèsent encore sur nous, vous ouvrez brusquement la porte rayonnante de l'avenir ? (Applaudissements).

 

Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre siècles, à l'époque où la guerre existait de commune à commune, de ville à ville, de province à province, si quelqu'un eût dit à la Lorraine, à la Picardie, à la Normandie, à la Bretagne, à l'Auvergne, à la Provence, au Dauphiné, à la Bourgogne : Un jour viendra où vous ne vous ferez plus la guerre, un jour viendra où vous ne lèverez plus d'hommes d'armes les uns contre les autres, un jour viendra où l'on ne dira plus : Les Normands ont attaqué les Picards, les Lorrains ont repoussé les Bourguignons. Vous aurez bien encore des différends à régler, des intérêts à débattre, des contestations à résoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez à la place des hommes d'armes ? savez-vous ce que vous mettrez à la place des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des lances, des piques, des épées ? Vous mettrez une petite boîte de sapin que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boîte il sortira, quoi ? une assemblée en laquelle vous vous sentirez tous vivre, une assemblée qui sera comme votre âme à tous, un concile souverain et populaire qui décidera, qui jugera, qui résoudra tout en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la justice dans tous les cœurs, qui dira à chacun : Là finit ton droit, ici commence ton devoir. Bas les armes ! vivez en paix ! (Applaudissements). Et ce jour-là, vous vous sentirez une pensée commune, des intérêts communs, une destinée commune ; vous vous embrasserez, vous vous reconnaîtrez fils du même sang et de la même race ; ce jour-là, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous serez un peuple ; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la Bretagne, la Provence, vous serez la France. Vous ne vous appellerez plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation !

 

Si quelqu'un eût dit cela à cette époque, messieurs, tous les hommes positifs, tous les gens sérieux, tous les grands politiques d'alors se fussent écriés : " Oh ! le songeur ! Oh ! le rêve-creux ! Comme cet homme connaît peu l'humanité ! Que voilà une étrange folie et une absurde chimère ! " - Messieurs, le temps a marché, et cette chimère, c'est la réalité. (Mouvement).

 

Et, j'insiste sur ceci, l'homme qui eût fait cette prophétie sublime eût été déclaré fou par les sages, pour avoir entrevu les desseins de Dieu ! (Nouveau mouvement).

 

Eh bien ! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux qui disent avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous disons à la France, à l'Angleterre, à la Prusse, à l'Autriche, à l'Espagne, à l'Italie, à la Russie, nous leur disons :

 

Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi ! Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraîtrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. – Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France ! (Applaudissements). Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être ! (Rires et bravos). Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique, les États-Unis d'Europe (Applaudissements), placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu ! (Longs applaudissements).

 

Et ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents ans pour l'amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d'événements et d'idées le plus impétueux qui ait encore entraîné les peuples, et, à l'époque où nous sommes, une année fait parfois l'ouvrage d'un siècle.

 

Et Français, Anglais, Belges, Allemands, Russes, Slaves, Européens, Américains, qu'avons-nous à faire pour arriver le plus tôt possible à ce grand jour ? Nous aimer. (Immenses applaudissements).

 

Nous aimer ! Dans cette œuvre immense de la pacification, c'est la meilleure manière d'aider Dieu !

 

Car Dieu le veut, ce but sublime ! Et voyez, pour y atteindre, ce qu'il fait de toutes parts ! Voyez que de découvertes il fait sortir du génie humain, qui toutes vont à ce but, la paix ! Que de progrès, que de simplifications ! Comme la nature se laisse de plus en plus dompter par l'homme ! comme la matière devient de plus en plus l'esclave de l'intelligence et la servante de la civilisation ! comme les causes de guerre s'évanouissent avec les causes de souffrance ! comme les peuples lointains se touchent ! comme les distances se rapprochent ! et le rapprochement, c'est le commencement de la fraternité !

 

Grâce aux chemins de fer, l'Europe bientôt ne sera pas plus grande que ne l'était la France au moyen âge ! Grâce aux navires à vapeur, on traverse aujourd'hui l'Océan plus aisément qu'on ne traversait autrefois la Méditerranée ! Avant peu, l'homme parcourra la terre comme les dieux d'Homère parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques années, et le fil électrique de la concorde entourera le globe et étreindra le monde. (Applaudissements).

 

Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensemble, ce vaste concours d'efforts et d'événements, tous marqués du doigt de Dieu ; quand je songe à ce but magnifique, le bien-être des hommes, la paix : quand je considère ce que la Providence fait pour et ce que la politique fait contre, une réflexion douloureuse s'offre à mon esprit.

 

Il résulte des statistiques et des budgets comparés que les nations européennes dépensent tous les ans, pour l'entretien de leurs armées, une somme qui n'est pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y ajoute l'entretien du matériel des établissements de guerre, s'élève à trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journées de travail de plus de deux millions d'hommes, les plus sains, les plus vigoureux, les plus jeunes, l'élite des populations, produit que vous ne pouvez pas évaluer à moins d'un milliard, et vous arrivez à ceci que les armées permanentes coûtent annuellement à l'Europe quatre milliards. Messieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit milliards a été dépensée pendant la paix pour la guerre ! (Sensation.) Supposez que les peuples d'Europe, au lieu de se défier les uns des autres, de se jalouser, de se haïr, se fussent aimés : supposez qu'ils se fussent dit qu'avant même d'être Français, ou Anglais, ou Allemand, on est homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanité est une famille ; et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si follement et si vainement dépensée par la défiance, faites-la dépenser par la confiance ! ces cent vingt-huit milliards donnés à la haine, donnez-les à l'harmonie ! ces cent vingt-huit milliards donnés à la guerre, donnez-les à la paix ! (Applaudissements). Donnez-les au travail, à l'intelligence, à l'industrie, au commerce, à la navigation, à l'agriculture, aux sciences, aux arts, et représentez-vous le résultat. Si, depuis trente-deux ans, cette gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait été dépensée de cette façon, l'Amérique, de son côté, aidant l'Europe, savez-vous ce qui serait arrivé ? La face du monde serait changée ! les isthmes seraient coupés, les fleuves creusés, les montagnes percées, les chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande du globe aurait centuplé, et il n'y aurait plus nulle part ni landes, ni jachères, ni marais ; on bâtirait des villes là où il n'y a encore que des écueils ; l'Asie serait rendue à la civilisation, l'Afrique serait rendue à l'homme ; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misère s'évanouirait ! Et savez-vous ce qui s'évanouirait avec la misère ? Les révolutions. (Bravos prolongés). Oui, la face du monde serait changée ! Au lieu de se déchirer entre soi, on se répandrait pacifiquement sur l'univers ! Au lieu de faire des révolutions, on ferait des colonies ! Au lieu d'apporter la barbarie à la civilisation, on apporterait la civilisation à la barbarie ! (Nouveaux applaudissements).

 

Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la préoccupation de la guerre jette les nations et les gouvernants : si les cent vingt-huit milliards qui ont été donnés par l'Europe depuis trente-deux ans à la guerre qui n'existait pas, avaient été donnés à la paix qui existait, disons-le, et disons-le bien haut, on n'aurait rien vu en Europe de ce qu'on y voit en ce moment ; le continent, au lieu d'être un champ de bataille, serait un atelier, et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible, le Piémont abattu, Rome, la ville éternelle, livrée aux oscillations misérables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se débattent héroïquement, la France inquiète, appauvrie et sombre ; la misère, le deuil, la guerre civile, l'obscurité sur l'avenir ; au lieu de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l'espérance, la joie, la bienveillance, l'effort de tous vers le bien-être commun, et nous verrions partout se dégager de la civilisation en travail le majestueux rayonnement de la concorde universelle. (Bravo ! bravo ! Applaudissements).

 

Chose digne de méditation ! ce sont nos précautions contre la guerre qui ont amené les révolutions ! On a tout fait, on a tout dépensé contre le péril imaginaire ! On a aggravé ainsi la misère, qui était le péril réel ! On s'est fortifié contre un danger chimérique ; on a vu les guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a pas vu les révolutions qui arrivaient. (Longs applaudissements).

 

Messieurs, ne désespérons pas pourtant. Au contraire, espérons plus que jamais ! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions momentanées, secousses nécessaires peut-être des grands enfantements. Ne soyons pas injustes pour les temps où nous vivons, ne voyons pas notre époque autrement qu'elle n'est. C'est une prodigieuse et admirable époque après tout, et le dix-neuvième siècle sera, disons-le hautement, la plus grange page de l'histoire. Comme je vous le rappelais tout à l'heure, tous les progrès s'y révèlent et s'y manifestent à la fois, les uns amenant les autres : chute des animosités internationales, effacement des frontières sur la carte et des préjugés dans les cœurs, tendance à l'unité, adoucissement des mœurs, élévation du niveau de l'enseignement et abaissement du niveau des pénalités, domination des langues les plus littéraires, c'est-à-dire les plus humaines ; tout se meut en même temps, économie politique, science, industrie, philosophie, législation, et converge au même but, la création du bien-être et de la bienveillance, c'est-à-dire, et c'est là pour ma part le but auquel je tendrai toujours, extinction de la misère au dedans, extinction de la guerre au dehors. (Applaudissements).

 

Oui, je le dis en terminant, l'ère des révolutions se ferme, l'ère des améliorations commence. Le perfectionnement des peuples quitte la forme violente pour prendre la forme paisible ; le temps est venu où la Providence va substituer à l'action désordonnée des agitateurs l'action religieuse et calme des pacificateurs. (Oui ! Oui !)

 

Désormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le voici : faire reconnaître toutes les nationalités, restaurer l'unité historique des peuples et rallier cette unité à la civilisation par la paix, élargir sans cesse le groupe civilisé, donner le bon exemple aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles ; enfin, et ceci résume tout, faire prononcer par la justice le dernier mot que l'ancien monde faisait prononcer par la force. (Profonde sensation).

 

Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensée nous encourage, ce n'est n'est pas d'aujourd'hui que le genre humain est en marche dans cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l'Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire elle a dit aux peuples : Vous êtes libres. La France a fait le second pas, et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant faisons le troisième pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères ! (Immense acclamation.  L'orateur se rassied au milieu des applaudissements). »

 

Victor Hugo : Petite anthologie de quelques grands discours
© SCÉRÉN-CRDP Nord - Pas de Calais - Décembre 2003

 

 

04/08/2012

DES RELIQUES ET DES HOMMES/1

PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME


Des reliques et des hommes
 
objets de culte
ou
culte des objets ?


 
À LIRE EN PREMIER   
Il y a quelques jours, le curé d’une paroisse catholique parisienne nous confiait spontanément que le reliquaire installé dans son église ne contenait certainement pas les reliques du saint patron sous la protection duquel celle-ci était placée :
« Il s’agit d’une très ancienne tradition et si nous devions retrouver la véritable origine de ces reliques nous serions certainement obligés de débaptiser l’église. »

Les reliques du saint inconnu en somme ou peut-être pire…
Mais alors qu’en est-il du rôle des reliques dans la vénération des saints en 2008 ?
N’existerait-il pas un décalage entre la position de ce prêtre, voire de l’ensemble du clergé catholique, et la pratique encore ancrée dans une antique tradition d’un certain nombre de fidèles.

« Dans son acception religieuse chrétienne, le terme “ reliques ”
[latin : reliquiae = restes] a un double sens : il désigne principalement les restes corporels des saints, secondairement, les objets qui ont un rapport direct avec la vie du Christ (ainsi la croix) ou des saints. Ces restes ont été vénérés par les chrétiens dès les premiers siècles, d’une façon cohérente avec la foi en l’incarnation et en la résurrection corporelle, ainsi qu’avec le refus chrétien de l’incinération pratiquée dans le monde romain. » (Dictionnaire critique de théologie, sous la direction Jean-Yves Lacoste, éd. Presses universitaires de France, Paris, 1998, p. 988).

Liée à l’intercession des saints, la vénération des reliques, telle qu’elle est définie ci-dessus, appartient aux univers catholique et orthodoxe. Cette fois-ci, nous nous en tiendrons à l’univers catholique et déboucherons sur l’univers réformé totalement étranger à la vénération des saints et, par conséquent, des reliques.

DU CÔTÉ CATHOLIQUE
VÉNÉRATION DES SAINTS
Celle-ci s’appuie sur l’admiration que suscite la vie des apôtres, des martyrs et des saints, et la conviction que :
«
[] leurs mérites leur ont acquis de la part de Dieu un pouvoir d’intercession [] attaché à leurs ossements [], objets, tissus, liquides ou poussières mis à leur contact. » (Histoire du christianisme, sous la direction de Alain Corbin, éd. Du Seuil, Paris, 2007, p. 238).

INTERCESSION
Cette notion (latin : intercessio = entremise) signifie que l’on peut demander à un tiers d’intervenir auprès de Dieu en notre faveur. Elle est fondamentale dans le christianisme puisque le Christ y occupe la place d’intercesseur, unique selon l’apôtre Paul.
«
[…] il n’y a qu’un seul Dieu,
un seul médiateur aussi
entre Dieu et les hommes,
un homme : Christ Jésus
[…] » (La Bible, Première épître de Paul à Timothée, 2, 5-6)

Dans la foi catholique, le recours à l’intercession s’étend à la Vierge Marie, aux apôtres, aux martyrs et aux saints, s’appuyant en cela sur certains versets bibliques, dont celui où Simon le Magicien, qui a donné son nom à simonie, s’adresse aux apôtres :
« Et Simon répondit : “ Priez vous-mêmes le Seigneur en ma faveur, pour qu’il ne m’arrive rien de ce que vous avez dit. ” » (La Bible, Les actes des apôtres, 8, 24).

Pour les fidèles, les reliques représentent une aide bénéfique en matière de guérison, de fécondité, de vœu, de serment, d’engagement contractuel…

Dans l’un de ses ouvrages Mircea Eliade (1907-1986, philosophe et historien des religions) dégage la théologie du culte des reliques :
«
[…] le corps du martyr rapprochait de Dieu ceux qui lui rendaient un culte. Cette exaltation religieuse de la chair était en quelque sorte solidaire de la doctrine de l'incarnation. Puisque Dieu s'était incarné en Jésus-Christ, tout martyr, torturé et mis à mort pour le Seigneur, était sanctifié dans sa propre chair. La sainteté des reliques représentait un parallèle rudimentaire au mystère de l'eucharistie. Tout comme le pain et le vin étaient transsubstantiés [changement total d'une substance en une autre]  dans le corps et le sang du Christ, le corps du martyr était sanctifié par sa mort exemplaire, vraie imitatio Christi. [allusion à L'Imitation de Jésus-Christ, ouvrage attribué à Thomas A Kempis; 1380-1471] » (Histoire des croyances et des idées religieuses, éd. Payot, Paris, 1983, T. 3, p. 60).

Au long de sa longue histoire, l’Église sut composer avec la vox populi (le choix du peuple) en matière de culte des reliques et des saints.
Ce qui n’alla pas pas sans abus d’après : Les reliques des saints, traité écrit au XIIe s. par un moine, Guibert de Nogent, soit quatre siècles avant celui de Calvin consacré au même sujet et intitulé Traité des reliques, dont nous commençons dès aujourd’hui la publication intégrale sous forme feuilletonesque, tant cet ouvrage explique, de façon plaisante, la conception des réformés vis-à-vis du culte des saints et la vénération des reliques qui l’accompagne, mais aussi l’opinion actuelle de nombre de catholiques qui spiritualisent leur recours à l’intercession des saints en renonçant à s’appuyer sur ce support matériel incertain qu’est une relique.

Durant tout le Moyen Âge et encore au milieu du XVIe s., la pratique ecclésiastique des indulgences (latin : indulgere = être bienveillant) autorisait les fidèles, en réparation de leurs péchés, à compenser des exercices pénitentiels (nombreux et divers, parfois sévères) par des versements en argent.

Aux XXIe s. le canon (loi ecclésiastique) 1190, paragraphes 1 et 2 du Droit canonique atteste de la légitimité des reliques :
« § 1. Il est absolument interdit de vendre des saintes reliques.
§ 2. Les reliques insignes
[digne de s'imposer à l'attention] et celles qui sont honorées d’une grande vénération populaire ne peuvent en aucune manière être aliénées [cédées] validement ni transférées définitivement sans la permission du Siège Apostolique. » (éd. Wilson & Lafleur Itée, Québec, 1999, pp. 854-855).

Si, comme durant la période médiévale en particulier, l’Église catholique continue d’accorder une grande importance à la vénération des saints, le fait que celle-ci puisse passer par un support matériel, la relique, paraît avoir perdu de son crédit, aux yeux du magistère de l’Église ; ce que semble corroborer cet article 1190 où la légitimité du recours aux reliques apparaît en creux, pourrait-on dire, par son aspect de commandements uniquement négatifs.

DU CÔTÉ RÉFORMÉ   
La grande diversité des Églises protestantes dans le monde nous incite à nous limiter aux Églises directement issues de la Réforme initiée au XVIe s. par un moine augustin, Martin 
(1483-1546, monde germanophone) et un universitaire, Jean Calvin (1509-1564, monde francophone). Dès leur naissance, ces deux courants du protestantisme originel abandonnèrent complètement le culte des saints, la vénération des reliques qui l’accompagne et par conséquent la pratique des indulgences.

Le conflit de Luther avec l’Église éclata à l’occasion de l’indulgence que le pape Léon X avait décrétée en 1514 en faveur de la reconstruction de la basilique Saint-Pierre de Rome. Le 31 octobre 1517, Luther adressa à l’archevêque de Mayence 95 Thèses « sur la vertu des indulgences » en le priant de mettre fin à l’opération scandaleuse dont elles étaient l’objet et demanda l’organisation d’une disputation sur ces propositions.

Écrites d’abord en latin puis traduites en allemand, les thèses ne furent imprimées qu’à la fin de l’année1517. Deux d’entre elles (1 et 23) résument la position de Luther vis-à-vis de la pénitence et des indulgences :
« 1 — En disant “ faites pénitence ”, notre Seigneur et Maître Jésus-Christ a voulu que la vie entière des fidèles fût une pénitence.
32 — Ils seront éternellement damnés avec ceux qui les enseignent, ceux qui pensent que des lettres d’indulgence leur assurent le salut. » (Henri Strohl, Luther jusqu’en 1520, éd. Presses Universitaires de France, Paris, 1962, pp. 253, 259).

Ce faisant, Luther voulait seulement critiquer un abus existant dans l’Église. Mais comme il s’agissait d’une mesure ordonnée par le pape, la critiquer équivalait à remettre en question son autorité. Cependant Luther était loin de prévoir les rebondissements qu’allait connaître son initiative :
«
[…] dès que la discussion fût devenue publique, dévia-t-elle rapidement, au grand déplaisir de Luther et au lieu de se concentrer sur les questions strictement religieuses qui avaient inspiré à Luther son initiative, elle se porta sur les grands problèmes des pouvoirs de l’Église [du pape donc]. » (Même ouvrage, p. 244).

Quarante-cinq ans plus tard, la troisième et dernière session (1562-1563) du concile de Trente, sous le pontificat d’un Médicis, Pie IV, confirma la doctrine sur les indulgences, mais abolit les pratiques vénales auxquelles celles-ci avaient été assorties.

Le petit ouvrage de Calvin, plein de verve et d’humour, est au cœur de notre sujet. Traité des reliques, paru en 1543, est rédigé non pas en latin mais directement en français. S’adressant ainsi à un large public, cet écrit satirique représente à la fois un des chefs-d'œuvre de la langue française et un texte important sur la pensée réformée au sujet d’une pratique qui, à travers les indulgences qui lui sont liées, est, sur le plan religieux, à l’origine de la Réforme inaugurée en Allemagne, pour prendre son essor au royaume de France 20 ans plus tard.

Pour Calvin, l'argumentation la plus convaincante pour détourner le croyant des reliques consiste à faire appel à sa raison. Dans son traité, il énumère l’incroyable amoncellement de reliques offertes à la vénération de la chrétienté en ses sanctuaires, suffisant à lui seul à les dévaloriser. Mais qu’elles soient vraies ou fausses, là n’est pas la question pour le réformateur ; le culte des reliques est mauvais en soi, car il mène inexorablement à l’idolâtrie. Position inverse à celle de l’Église catholique selon laquelle les reliques doivent être vénérées non pas à cause d’elles-mêmes, mais à cause de Dieu.

Des auteurs, dont un catholique au XVIe s., ont confirmé l’exactitude des informations données par Calvin dans son traité sur l’existence de ces reliques « redoublées », donc nécessairement fausses ; celles que l’auteur fustige particulièrement.

 
Traité des reliques

Jean Calvin

(1e partie)
 

« SAINT Augustin    au livre qu'il a intitulé Du labeur des Moines, se complaignant d'aucuns porteurs de rogatons [reliques], qui déjà  de son temps exerçaient foire vilaine et déshonnête portant ça et là des reliques de martyrs, ajoute, “ voire si ce sont reliques de martyrs ”. Par lequel mot il signifie que dès lors il se commettait de l'abus et tromperie, en faisant accroire au simple peuple que des os recueillis ça et là étaient des os de saints. Puisque l'origine de cet abus est si ancienne, il ne faut douter qu'il n'ait été bien multiplié cependant par si long temps : même, vu que le monde s'est merveilleusement corrompu depuis ce temps-là, et qu'il est décliné toujours en empirant, jusqu'à ce qu'il est venu en l'extrémité où nous le voyons.

Or, le premier vice, et comme la racine du mal, a été qu'au lieu de chercher Jésus-Christ en sa parole, en ses sacrements [baptême et sainte Cène, les seuls pratiqués dans les Églises de la Réforme] et en ses grâces spirituelles, le monde, selon sa coutume, s'est amusé à ses robes, chemises et drapeaux [linges] ; et en ce faisant a laissé le principal, pour suivre l’accessoire. Semblablement a-t-il fait des apôtres, martyrs et autres saints. Car au lieu de méditer leur vie pour suivre leur exemple, il a mis toute son étude à contempler et tenir comme en trésor leurs os, chemises, ceintures, bonnets et semblables fatras.

Je sais bien que cela a quelque espèce et couleur de bonne dévotion et zèle, quand on allègue qu'on garde les reliques de Jésus-Christ pour l'honneur qu'on lui porte, et pour en avoir meilleure mémoire, et pareillement des saints ; mais il fallait considérer ce que dit saint Paul, que premier service de Dieu inventé en la tête de l'homme, quelque apparence de sagesse qu'il ait, n'est que vanité et folie, s'il n'a meilleur fondement et plus certain que notre semblant. Outre plus, il fallait contre-peser le profit qui en peut venir, avec le danger ; et, en ce faisant, il se fût trouvé que c'était une chose bien peu utile, ou du tout superflue et frivole, que d'avoir ainsi des reliquaires ; au contraire, qu'il est bien difficile, ou du tout impossible, que de là on ne décline petit à petit à idolâtrie. Car on ne peut se tenir de les regarder et manier sans les honorer ; et en les honorant il n'y a nulle mesure que incontinent on ne leur attribue l'honneur qui était dû à Jésus-Christ. Ainsi, pour dire en bref ce qui en est, la convoitise d'avoir des reliques n'est jamais sans superstition, et, qui pis est, elle est mère d'idolâtrie, laquelle est conjointe ordinairement avec.


Chacun confesse que ce qui a ému notre Seigneur à cacher le corps de Moïse [Deutéronome, 34, 6] a été de peur que le peuple d'Israël n'en abusât en l'adorant. Or, il convient étendre ce qui a été fait en un saint à tous les autres, vu que c'est une même raison. Mais encore que nous laissions là les saints, avisons que dit saint Paul de Jésus-Christ même. Car il proteste de ne le connaître plus selon la chair, après sa résurrection, admonestant [exhortant] par ces mots que tout ce qui est charnel en Jésus-Christ se doit oublier et mettre en arrière, afin d'employer et mettre toute notre affection à le chercher et posséder selon l'esprit.

Maintenant donc, de prétendre que c'est une belle chose d'avoir quelque mémorial, tant de lui que des saints, pour nous inciter à dévotion, qu'est-ce sinon qu'une fausse couverture pour farder notre folle cupidité, qui n'est fondée en nulle raison ? Et même quand il semblerait avis que cette raison fût suffisante, puisqu’elle répugne apertement [clairement] à ce que le Saint-Esprit a prononcé par la bouche de Paul, que voulons-nous de plus ?

Combien qu'il n'est jà [déjà] métier de faire longue dispute sur ce point, à savoir s'il est bon ou mauvais d'avoir des reliques, pour les garder seulement comme choses précieuses, sans les adorer. Car ainsi que nous avons dit, l'expérience montre que l'un n'est presque jamais sans l'autre. Il est bien vrai que saint Ambroise [339-397, évêque de Milan et docteur de l'Église], parlant d'Hélène, mère de Constantin, empereur [romain, v. 280-337.Son Édit de Milan de 313 garantissant aux chrétiens une tolérance instaura en fait le christianisme comme religion d'État], laquelle avec grand’peine et gros dépens chercha la croix de notre Seigneur, dit qu'elle n'adora sinon le Sauveur qui y avait pendu, et non pas le bois ; mais c'est une chose bien rare d'avoir le cœur adonné à quelques reliques que ce soit, qu'on ne se contamine et pollue quand et quand de quelque superstition. Je confesse qu'on ne vient pas du premier coup à l'idolâtrie manifeste ; mais petit à petit on vient d'un abus à l'autre, jusqu'à ce qu'on trébuche en l'extrémité. Tant y a que le peuple qui se dit chrétien en est venu jusque-là, qu'il a pleinement idolâtré en cet endroit, autant que firent jamais païens. Car on s'est prosterné et agenouillé devant les reliques, tout ainsi que devant Dieu ; on leur a allumé torches et chandelles en signe d'hommage ; on y a mis sa fiance [confiance] ; on a là eu son recours, comme si la vertu et la grâce de Dieu y eût été enclose. Si l'idolâtrie n'est sinon que transférer l'honneur de Dieu ailleurs, nierons-nous que cela ne soit idolâtrie ? Et ne faut excuser que ce a été un zèle désordonné de quelques rudes et idiots, ou de simples femmes.  Car ce a été un désordre général, approuvé de ceux qui avaient le gouvernement et conduite de l'Église. ; et même on a colloqué [disposé] les os des morts et toutes autres reliques sur le grand autel, lieu le plus haut et le plus éminent, pour faire adorer plus authentiquement. Voilà donc comme la folle curiosité qu'on a eue du commencement à faire trésor de reliques est venue en cette abomination toute ouverte, que non seulement on s'est détourné du tout de Dieu, pour s'amuser à choses corruptibles et vaines, mais que, par sacrilège exécrable, on a adoré les créatures mortes st insensibles, au lieu du seul Dieu vivant.

Or, comme un mal n'est jamais seul qu'il n'en attire un autre, cette malheurté [malheur] est survenue. depuis qu'on a reçu pour reliques, tant de Jésus-Christ que de ses saints, je ne sais quelles ordures où il n'y a ni raison ni propos ; et que le monde a été si aveuglé que, quelque titre qu'on imposât à chacun fatras qu'on lui présentait, il l'a reçu sans jugement ni inquisition aucune. Ainsi, quelques os d'âne ou de chien, que le premier moqueur ait voulu mettre en avant pour os de martyr, on n'a point fait difficulté de les recevoir bien dévotement.

Autant en a-t-il été de tout le reste, comme il sera traité ci-après. De ma part, je ne doute pas que ce n'ait été une juste punition de Dieu. Car puisque le monde était enragé après les reliques, pour en abuser en superstition perverse, c'était bien raison que Dieu permît que après un mensonge un autre survînt. C'est ainsi qu'il a accoutumé de se venger du déshonneur qui est fait à son nom, quand on transporte sa gloire ailleurs. Pourtant, ce qu'il y a tant de fausses reliques et controuvées [inventées] partout, cela n'est venu d'autre cause, sinon que Dieu a permis que le monde fût doublement trompé et déçu, puisqu'il aimait tromperie et mensonge. C'était l'office des chrétiens de laisser les corps des saints en leur sépulcre, pour obéir à cette sentence universelle que tout homme est poudre et retournera en poudre [Genèse, 3, 19] : non pas de les élever en pompe et somptuosité, pour faire une résurrection devant le temps. Cela n'a pas été entendu, mais au contraire, contre l'ordonnance de Dieu, on a déterré les corps des fidèles pour les magnifier en gloire, au lieu qu'ils devraient être en leur couche et lieu de repos, en attendant le dernier jour. On a appété [désiré] de les avoir, et a-t-on là mis sa fiance [confiance] ; on les a adorés, on leur a fait tous signes de révérence. Et qu'en est-il advenu ? Le diable, voyant telle stupidité, ne s'est point tenu content d'avoir déçu le monde en une sorte, mais a mis en avant cette autre déception de donner titre de reliques de saints à ce qui était du tout profane. Et Dieu, par sa vengeance, a ôté sens et esprit aux incrédules, tellement que, sans enquérir plus outre, ils ont accepté tout ce qu'on leur présentait, sans distinguer entre le blanc ou le noir.


Or, pour le présent, mon intention n'est pas de traiter quelle abomination c'est d'abuser reliques, tant de notre Seigneur Jésus que des saints en telle sorte qu'on a fait jusqu'à cette heure comme on fait en la plupart de la chrétienté, il faudrait un livre propre pour déduire cette matière. Mais pource que c'est une chose notoire que la plupart des reliques qu'on montre partout sont fausses, et ont été mises en avant par moqueurs, qui ont impudemment abusé le pauvre monde, je me suis avisé d'en dire quelque chose, afin de donner occasion à un chacun d'y penser et d'y prendre garde. Car, quelquefois nous approuvons une chose à l'étourdie, d'autant que notre esprit est préoccupé, tellement que nous ne prenons de loisir d'examiner ce qui en est, pour asseoir bon et droit jugement, et ainsi nous faillons par faute d'avis. Mais quand on nous avertit, nous commençons à y penser et sommes tout ébahis comme nous avons été si faciles et si légers à croire ce qui n'était nullement probable. Ainsi en est-il advenu en cet endroit ; car, par faute d'avertissement, chacun était préoccupé de ce qu'il oit [entendait] dire “ voilà le corps d'un tel saint, voilà ses souliers, voilà ses chausses ”, se laisse persuader qu'ainsi est. Mais quand j'aurai remontré [démontré] évidemment la fraude qui s'y commet, quiconque aura un petit de prudence et raison ouvrira lors les yeux, et se mettra à consédérer ce que jamais ne lui était venu en pensée. » (À suivre).
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SAINT AUGUSTIN (354-430)
Citoyen romain d’origine berbère (Algérie actuelle). Évêque, docteur de l’Église et l’un des plus importants Pères latins. Sa pensée a profondément influencé le christianisme occidental tant catholique que réformé.
Après s'être opposé pendant longtemps au culte des saints (synonymes de martyrs à son époque), car il ne croyait pas à leurs miracles et stygmatisait le commerce de leurs reliques déjà florissant, Augustin finit par expliquer et justifier la vénération de celles-ci et enregistrer leurs prodiges.
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• Les citations bibliques sont tirées de la Traduction œcuménique de la Bible [TOB], éd. Les Éditions du Cerf, Société biblique française, 1991.

• Les numéros des chapitres sont en caractères gras, ceux des versets en caractères normaux.

• Certains mots en usage au XVIe s sont transcrits en français contemporain à partir du Dictionnaire du moyen français, Algirdas Julien Greimas, Teresa Mary Keane, éd. Larousse, Paris, 1992.