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20/08/2012

UN ISLAM D'UNE TRÈS GRANDE DOUCEUR

 

PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME

 

Un islam d’une très grande douceur

 

Jacques André

 

En aucune façon ce titre du récit de Jacques André ne peut être lu comme un pléonasme. Il en serait de même si nous avions titré : Un christianisme d’une très grande douceur, tant ces deux univers monothéistes ont suscité de paysages ravagés, de visages frénétiques au cours de leurs histoires respectives. Que l’on songe aux guerres de religion du XVIe siècle européen, aux guerres de religion ou à résonance religieuse de ce XXIe siècle dans diverses régions du globe. Néanmoins, ces grands mouvements se réclamant du Dieu unique ont aussi offert au monde des paysages sublimes à travers l’art, des visages magnifiques à travers un Hillel en judaïsme, un François d’Assise en christianisme, un Ibn Arabien islam. Jacques André a rencontré l’islam dans les années cinquante-soixante en Afrique subsaharienne puis au Maghreb où il a été enseignant.

 

Aux confins du Sénégal, du Mali et de la Mauritanie, dans cette région du Sahel qui a subi  de front la grande sécheresse des annnées soixante-dix,  une communauté de quinze mille  âmes en dix villages, tout au long des rives du  Fleuve et de son affluent la Falémé : bel exemple africain d'un tuilage où s'entremêlent dans la fusion et les tensions, société soninké et peule, agriculteurs et pasteurs, chefferie traditionnelle et administration contemporaine, culture de l'oralité et maîtrise de l'écrit.

Les bribes de ce journal tentent de retracer les impressions d'un voyageur qui, ni ethnologue, ni spécialiste des religions, mais  simple passant, issu de la chrétienté occidentale, depuis quelques années séjourne dans ce pays du Sénégal oriental.

Les séjours  de ces quatre dernières années s'inscrivent dans le cadre d'une coopération décentralisée tripartite entre une communauté rurale sénégalaise et deux collectivités européennes, allemande et française ; l'intérêt de ce jumelage réside dans les relations directes et durables qui existent entre ces trois communautés humaines de, chacune, quinze mille âmes, pour mener ensemble des actions de coopération  dans les domaines de la santé, de l'éducation, de l'économie et de la culture.

Aux bords de trois fleuves, le Sénégal, le Rhin et la Loire, échange,  réciprocité, reconnaissance : voilà ce que souhaitent  vivre ces trois communautés.

C'est donc, petit à petit, dans un compagnonnage épisodique  que se sont dévoilés les entrelacs culturels, religieux d'une communauté  africaine riche de pratiques métissées dans le domaine quotidien de la culture, de la langue et de la religion.

Petit pays du Haut-Sénégal actuel où s'implanta l’Islam entre  XIe et XIIe siècle, à la faveur des relations marchandes entre les nobles soninkés de l’Empire du  Ghâna1 et les caravanes berbères des Almoravides2, le Gadiaga (ou Galam) se réfère au courant des confréries de la Qâdiriyyaa3fortement influencées par le soufisme4. Depuis le début du XIXe siècle, c'est l'influence  réformiste  des confréries de la Tijaniyyah5, issues du Maghreb, qui prédomine et c'est  à cette Tijaniyyah  que nos amis affirment se rattacher. Des tensions sociales et politiques, dues sans doute à des appréciations divergentes dans le rapport à la colonisation française, provoquèrent, dans certains villages, l'adhésion de  quelques clans minoritaires, aux confréries wahhabites6.

Mais aussi le Gadiaga a gardé traces de son passé anté-islamique et de son appartenance à l’Empire du Ghana (ou Wagadu), à travers les récits des voyageurs arabes et  dans les dits épiques de ses griots, un passé agité, complexe, objet de controverses quant aux lieux d’origine — delta central du Niger, le Macina, ou plus au nord, les régions du Sahara méridional, le Tagant, l’Adrar, l’Awkar —  et  quant à l’implantation de la capitale de l’empire. La légende du Wagadu, la dispersion qui fit suite à sa destruction, est encore vivante dans les villages du Gadiaga. Se dit encore le mythe  fondateur de l’empire et de sa disparition à travers  l’histoire du serpent Biida, symbole de la fertilité dans l’univers culturel saharien, des rois de Kumbi, de Sya Yatabéré, la fille de Magan dernier roi de Kumbi, qui vainquit le serpent, mais provoqua ainsi  la grande sécheresse, la perte de l’or et la grande diaspora soninké aux quatre coins du Sahel.

L’adhésion à l’islam n’a point gommé la mémoire de cette geste  fondatrice. Les Soninkés sont encore très imprégnés des valeurs culturelles liées à ce passé : organisation sociale, rapports économiques, chants et danses y font souvent référence.

Ainsi s’est maintenue l’identité soninké.

Village après village, il s'agit donc ici de la notation brève, quotidienne et impressive, de moments, de rencontres, de paroles, qui ont trait à la manière de vivre l'islam.

 

dans les ruelles de Kounghani. mai 1993.

 Venant de Dakar, après avoir suivi pendant plus de onze heures la route du Fleuve, c’est ici, plus encore qu’à Bakel, que se fait l’entrée dans « mon » Afrique. Le taxi-brousse se glisse entre les collines de pierres  aiguës et noires qui dominent une étendue grisâtre d’arbustes épineux et de champs de manioc en jachère. Kounghani se devine bientôt dans le nord-est à ses palissades de bois qui ceinturent les enclos de troupeaux et à cette fracture d’horizon que l’on pressent comme l’annonce du Fleuve proche.

Kounghani, j'en ai toujours entendu parler comme de la « Ville Sainte » du Gadiaga. Y réside le clan des Tandjigora, nobles religieux soninkés dont l'influence est reconnue dans toute cette région du Sahel.

Un soir de saison sèche, après une lourde journée de palabres : nous descendons par la ruelle principale vers le Fleuve en quête d'un peu de douceur humide. Nous visitons la mosquée7  sertie dans un enclos de fraîcheur végétale, architecture qui s'inspire trop du roccoco maghrébin, oublieuse du style soudanais, pourtant proche, Djenné, Mopti… Nous allons jusqu'au Fleuve ; les femmes s'affairent dans les petits périmètres maraîchers, une noria continuelle de larges cuvettes émaillées ; l'eau est jetée sur les carrés de légumes !  Quand nous remontons, trois majestueux boubous, de parme, de vert et d'or, descendent à  notre rencontre. Salutations et présentations en soninké et en français :  le personnage central vêtu de l'or, c'est Ali Tandjigora l'imam8 de Khounghani, il a reçu visite d'allégeance de deux  autres imams voisins, le parme, du Mali, le vert de Mauritanie. II les raccompagne jusqu'aux pirogues et revient s'entretenir de notre voyage, de ce qui nous lie à sa communauté. Il nous invite à prendre le thé rituel dans sa concession. Nous parlerons longuement de Tierno Bokar9, il souligne qu'il est toujours bon de converser avec les gens d'une autre religion et que ceci ne peut qu'affermir sa propre foi. « Dès lors qu'un homme croit en Dieu, il est mon frère ! »

 

sur les bords du fleuve, à Golmy. avril 1994.

 Ce jour-là, la chaleur a été étouffante… Un mur épais. Au plein midi, il faut marcher très lentement dans ce feu mélangé de ciel et de terre. Sous les épineux, l'air est comme immobile et dur.

Au soir, j’ai proposé à mes compagnons de descendre au Fleuve, autant pour la brise légère qui court à sa surface que pour le plongeon dans l'eau tiède. Nous croisons de jeunes hommes qui remontent. « Salam ou Aleikoum  ! — Ou Aleikoum Salam ! » [Que la paix soit avec vous. Correspond au shalom alekhem hébreu]. Salutation qui m’est bien familière depuis mon long séjour maghrébin : j’explique à Hermann, mon compagnon de voyage, le sens de ce salut, en insistant sur le fait qu’il s’agit d’une salutation en langue arabe. Cheikhna, un ami émigré qui s'est joint à notre délégation, me reprend doucement sur ce dernier point en nous expliquant, que pour eux, Soninkés, ce salut n’a aucune connotation étrangère, contrairement au bonjour français qui leur rappelle l’occupation coloniale, mais qu’il s’agit d’une salutation religieuse qui pour eux n’a « rien à voir avec les arabes ».

Sa remarque me fait sourire et provoque un léger agacement ; je songe à l’aliénation, à la religion, « opium du peuple10 », qui fait accepter à cet homme que j’estime ouvert, les séquelles d’une occupation coloniale antérieure à la nôtre. J'en suis encore à penser que l’islamisation de ce pays s’est faite de façon conquérante : pour l'écolier que je fus, les Arabes à Poitiers [les combattants musulmans étaient en grande majorité des Berbères] ne sont pas loin… Je me promets de réviser mes leçons d'histoire !

 

la nuit du destin à Yaféra. février 1995.

 Les derniers jours du Ramadam11 furent passés à Yaféra ; à une certaine fébrilité dans les rues du village s’annonçait la préparation de la Korité12. Mais quelle en serait la date ? La nouvelle lune13 était prévue, par les calculs astronomiques pour la nuit du 1er mars au 2 mars, nuit encore totalement obscure. Mais, en islam, ce qui compte avant toute certitude scientifique, fut-elle tirée des tables astronomiques, c’est l’œil du croyant qui, le premier, verra apparaître — mais où, dans le ciel saharien  ? — la première lueur du mince croissant. En Égypte ? Au Niger ? Plus au nord, dans le Maghreb ? Chez le voisin malien ? L'écoute de tous les transistors de Yaféra est attentive.

Cette nuit-là, Gabriel14, l’Archange, révéla pour la première fois à Mohamed, la parole divine. Cette nuit-là, nuit fondatrice de la foi musulmane dans tous les pays d’islam, cette nuit-là est une longue nuit de prière : la communauté entière se rassemble dans et alentours de la mosquée. Au cœur de la nuit et jusqu’à l’aube, la psalmodie s’élève, humble et grave, plus riche que mille suppliques.

La célébration de la nuit du Destin15, la Layla-Al-Qadr, fut décidée par les anciens pour le 28 février. Ibrahima m’y invita. Je pris place tout au fond de la mosquée, au-delà du groupe des femmes.

Quand s'acheva la nuit, au sortir de la mosquée, beaucoup de gens vinrent m'étreindre les mains à l'africaine, la main gauche saississant l'avant-bras de la personne que l'on salue.

Le lendemain, dans la matinée, la radio sénégalaise nous apprenait que les gens de Yaféra avaient jeûné une journée de plus : la nuit du Destin étant le 27. La rupture du jeûne qui devait se fêter le soir, se fit à l'annonce même de la nouvelle, dans les rires et les plaisanteries à l'égard des anciens qui, une fois c'est excusable, n'avaient pas eu la vue très perçante.

Tard dans la nuit, tam-tam et danses : les danseuses soninkés, coiffées comme des reines, vinrent me toucher la main, façon de dédier à l'étranger la danse à venir. Au matin, c'était la Korité. Le pays entier bruissait du rire des enfants engoncés dans leurs vêtements neufs et chamarrés.

 

dans la mosquée de Baalu. mars 1995.

 Dans ce pays, si vous souhaitez quelques moments de solitude, il faut précéder le coq et le muezzin16. Mais, si, la veille, vous avez été invité au tam-tam, s'accumulent alors très vite courtes nuits et manque de sommeil.

J'allais demander à l'iman de Baalu, l'autorisation d'aller me « retirer » dans la mosquée. J'aime, à l'instar de nos églises, ces lieux de recueillement et de fraîcheur, meublés des seuls tapis qui couvrent toute la surface du sol ; on y entre pieds nus. Tout aussi roccoco que celle de Koughani, la mosquée de Baalu est au cœur du villag, mais son enceinte est plantée d'un épais rideau de nîmms, espèce d'accacia à l'ombre dense et fraîche. Le martèlement des pilons, le rire des enfants du village parviennent assourdis. Nous eûmes une longue conversation qui porta, comme à Kounghani, sur la fraternité que développait le jumelage entre nos trois communautés, sur les fils d'Abraham17 ; mais l'entretien s'imagea d'un arc-en-ciel qui ne doit sa beauté qu'aux nuances de ses couleurs : ainsi les voix des croyants qui, des quatre coins du monde, s'élèvent pour la louange de Dieu l'Unique18.

 La création des cieux et de la terre, la diversité de vos langues et de vos couleurs sont autant de Merveilles pour ceux qui pensent19.

En le quittant et pour le remercier, je demandai que la bénédiction de Dieu descende sur nous, l'imam inclina son front jusqu'à terre en murmurant

« Amin20 ! »

 

sur les terrasses de Djimbé. mars 1995.

 Ce n'est que dans l'instant qui précède le lever du soleil que ce pays est beau. Plus tard, l'incendie et la cendre !

Aux terrasses de Djimbé, l’aube y fut un instant de la naissance du monde. Splendeur de la lueur qui ocrait le vaste paysage de la savane jusqu'aux lointaines collines bleutées du Mali et dans les méandres verts de la Falémé. Nous dominions un monde d'une paix silencieuse et inouïe.

Les amis africains sortaient du sommeil abandonnant les nattes de la nuit pour les premières ablutions21 du matin. Ombres dans l'aurore, les mouvements des orants s'accordaient à la lente montée des lueurs surgies de l'est.

Assis sur la murette de terre, j'écoutais, pour la première fois depuis mon arrivée en ce pays, l'Officium defunctorum de Cristóbal de Morales22, curieusement soutenu par l'improvisation poignante d'un saxophone contemporain.

Le chant reprenait les paroles du prophète Isaïe [VIIIe s. av. è.c. Dans la Bible/Thorah, le prophète le plus proche de ce que pourrait devenir l’humanité dans une perspective messianique.]

 « Populus genuit qui ambulabat in tenebris,

vidit lucem magnam :

habitantibus in regione umbræ mortis

et lux orta est eis.

Multiplicasti gentem et magnifiscasti laetitiam23.  »

 

Sur la psalmodie funèbre, s'élevait la gloire de la lumière et nous sortions  des contrées de ténèbres.

 

funérailles à Sinthiou Djébékhoulé. Juillet 1995.

 Nous sommes à Amadji quand un messager de Djébékhoulé vient annoncer la mort soudaine de Samba Jallo, le conseiller rural du village. Il sera décidé dès que nous aurons achevé nos rencontres avec les groupements d’Amadji, d’aller présenter nos condoléances au village...

Ici, l'adage du Christ « Laissez les morts enterrer leurs morts »24 est pris à son opposé. Toutes affaires cessantes,  hommes et femmes, proches ou amis, prennent la route pour se rendre au village du défûnt. Les frontières n'existent plus quand la renommée du mort les a franchies de son vivant. On voit ainsi, entre Mali, Mauritanie et Sénégal, de longues cohortes chargées de baluchons se hâter à grands pas le long des pistes, et, s'il ne s'agit point d'aller à un mariage, c'est  bien pour aller porter ses condoléances au clan du défûnt que l'on chemine ainsi. Les funérailles durent entre trois et cinq jours, alternances de longues déplorations et de ripailles, la famille du mort se faisant un honneur de nourrir à satiété tous les visiteurs. Et quand un village triple sa population pour de telles occasions, on peut imaginer l'affairement des cuisinières et la collecte des offrandes.

C'est ainsi qu'un matin, toutes affaires… de coopération cessantes, je me suis retrouvé, mi-accroupi, mi à genoux, dans la poussière du cimetière de Sinthiou-Djébékhoulé, mes compagnes de délégation ayant été invitées à rejoindre les femmes dans la cour de la concession du mort. Nous étions bien quinze cents je fus invité à m'approcher de l'imam,, des mains amies dénouèrent mes bras croisés, m'invitant à me joindre à ce très beau geste d'imploration, paumes ouvertes vers le ciel. J'étais, pour un instant, admis dans la communauté, fils d'Abraham comme ce millier d'hommes qui m'entourait.

Quelques mois plus tard, en France, lors de la mort d'un jeune, emporté par le sida, Lassana Diarra, l'animateur de la campagne d'alphabétisation que nous soutenons dans la Communauté rurale, témoignant de l'amitié de sa communauté africaine pour le deuil des amis de France, psamoldira, dans l'indicible silence d'une église comble, cette même Fatiha [arabe : l’ouverture], prière quotidienne et ultime du croyant en terre d'islam :

 « Au nom de Dieu, le Bienfaiteur miséricordieux

Louange à Dieu, Seigneur des Mondes

Souverain du Jour du Jugement…» (Le Coran, 1, 1-4)

 

en allant à Kidira. Juillet 1995.

 Le Dakar-Niger, rame malienne, est prévu à 23 h 30, j’ai toute la journée pour atteindre Kidira, la gare frontalière. Partis de Bakel le matin avec la peugeot brinquebalante du boulanger, Ibrahima Timéra et moi, nous nous arrêterons dans quelques-uns des villages de la Communauté : derniers dossiers à règler, dernières salutations aux amis.

À Kounghani, pour la ènième fois, je rate mon rendez-vous avec Adrian Adams, cette ethnologue britannique qui, devenue « femme soninké », s'est établie depuis des années, aux bords du Fleuve; nos lettres et nos fax se croisent avec plus de bonheur ; je lui laisse cinq cents exemplaires d'une brochure sur la prévention contre le sida, qu'elle a traduite en soninké et que j'ai mise en page et fait imprimer ; elle est devenue, pour moi, « l'Invisible de Kounghani » — ce qui n'étonnera guère ceux qui connaissent ses réticences extrêmes à recevoir voyageurs, coopérants, agents de développement, étudiants qui, depuis quinze ans tentent le pèlerinage de Kounghani. Ce sera quelques mois plus tard et… sur les rives de la Loire que se fera la rencontre avec ce petit bout de femme au flegme et à l'humour plus britanniques que nature.

Mais, j'aurais pu échanger encore avec Jabé So, son mari, petit homme noueux et tout parcheminé, vieux militant paysan qui s'opposa dans les années soixante aux délirants projets gouvernementaux qui risquaient d'asservir ces fiers paysans et pasteurs en ouvriers agricoles à la merci de nouvelles grandes compagnies céréalières et cotonnières. Il créa la Fédération des Paysans Organisés qui me fait songer de façon émouvante aux Paysans-travailleurs de nos pays d'Ouest.

À Yaféra,  la matinée s'avance et monte la chaleur. Le verre d'eau tiré du canari que m'offre, plus rieur que jamais, l'ami Demba Tall, est la plus belle fraîcheur du monde.

Sera-t-elle moins douce l'eau offerte par Djibi Sow, l'infirmier, au plus fort de midi, au seuil du dispensaire de Baalu : il nous confie l'une de ses patientes qui est venue, la veille, de Kidira pour le consulter ! Djibi, plus  médecin aux pieds nus qu'infirmier de brousse, alliance de douceur peule et de compétence, de piété musulmane et de dévouement professionnel, à te revoir bientôt ! Salue tes filles : elles sont parmi les plus belles du monde.

Au plus aride de l'après-midi, Djimbé, dernière halte avant Kidira. Nous déposons cartons de bouquins et machine à écrire chez Demba Niang. Demba est là ; le matin, il a pêché sur la Falémé, il attend la tombée de la chaleur pour rejoindre son maraîchage. À peine descendus de voiture, déjà, nous sommes invités à nous étendre sur les matelas couverts de pagnes blancs brodés, dans l'ombre de la véranda. Le repas arrivera très vite : riz et petits poissons de la rivière délicieusement frits et croustillants. Aurions-nous été attendus que l'accueil n'aurait pas été plus chaleureux et attentif ! Trois années que j'attends de pouvoir m'entretenir avec cet homme Demba Niang, ancien travailleur émigré, revenu au pays depuis dix ans. Nous parlerons quatre heures durant de notre jumelage, de nos échanges, de ces rapports nouveaux qui s'ébauchent par delà la colonisation et les avatars des indépendances. Demba, paysan colossal au propre et au figuré, homme d'eau et de terre, homme du végétal et de la pierre, débordant d'idées et d'actes : irriguer, planter, pêcher, lutter contre l'érosion, comptabiliser, conseiller. La pensée qui laboure, plante et engrange !

Ce qui lie ces hommes, que j'ai côtoyés quelques heures, quelques jours, c'est certes la passion pour l'amélioration des conditions de vie de leurs communautés villageoises. C'est aussi, mais le mot peut paraître désuet, leur piété d'hommes, qui témoignent, sans ostentation, ni prosélytisme d'un attachement aux pratiques religieuses de leurs ancêtres. J'ai toujours admiré le fait qu'ils n'aient jamais interrompu un entretien, une séance de travail pour raison de « prière », qu'ils n'aient jamais eu parole de mépris ou de remontrances pour des jeunes qui abandonnent les rites qui ponctuent la vie d'un pieux musulman : la prière, le jeûne.

Voici quelques-uns de ces hommes qui vous réconcilient avec une Afrique qui s'annoncerait enfin bienheureuse !

Arrivés à Kidira, nous n'étions plus que des asséchés, poussiéreux et rompus. Je pensais être à Dakar à 15 h, le lendemain. Le Dakar-Niger, rame malienne, n'entrera en gare de Kidira qu'à 2 h du matin, pour en repartir à cinq, voie unique et croisement de la rame sénégalaise vers Bamako obligent ! Les fraîcheurs océanes de Dakar auront quelque retard.

 Si pressé que tu sois, tu ne peux dire à ton cul de te précéder

dit le Mandingue.

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Note. Les traductions du Coran, de l’arabe en français sont de Denise Masson. Les interventions placées entre crochets […] dans le texte de J. André sont de la rédaction du blogue ainsi que l’appareil de notes.

1. Situé au sud de la Mauritanie, cet ancien État ne correspond donc pas au Ghâna actuel. Avant son annexion à l’Empire du Mali au XIIIe s., il fut en relation commerciale du XIe au XIIe siècles avec les Berbères Almoravides qui exercèrent un rôle déterminant dans la propagation de l’islam dans la région.

2. Dynastie berbère musulmane, d’origine saharienne, dont la domination s’étendit de 1056 à 1147, sur l’Afrique du Nord, d’Alger à l’Atlantique, et sur le sud de l’Espagne. Marrakech est une  fondation almoravide.

3. Première confrérie soufie (tariqah) fondée par l’Iranien Abd al-Qâdir al-Jîlâni (1077-1166) à Bagdad. Celui-ci inaugura la tradition des confréries soufies de suivre l’enseignement d’un maître particulier tirant son autorité de son rattachement à une « chaîne de transmission » remontant au Prophète Mahomet lui-même.

4. Apparu au VIIIe s. le terme désigne la mystique de l’islam, une tradition spirituelle très riche et diverse propre au sunnisme, néanmoins marquée par des influences shiites. Ibn Arabi était soufi.

5. Fondées par Ahmad at-Tijâni (1737-1815). Les tijanis se distinguent des autres confréries en ce qu’ils déclarent que leur fondateur fut initié directement par le Prophète au cours d’une vision sans passer par la « chaîne de transmission » des maîtres de génération en génération, et que seule sa tariqah est authentique.

6. Fondé en Arabie par Abd al-Wahhab (1703-1787), le wahhabisme est une interprétation fondamentaliste de l’islam rejetant énergiquement le shiisme, le soufisme, le culte des saints. Son histoire est liée à celle de la dynastie saoudienne d’Arabie.

7. De l’arabe masjid,  lieu de prosternation.

8. Le mot ne recouvre pas le même sens s’il s’agit de l’islam shiite ou de l’islam sunnite, seul présent en Afrique noire. Dans ce dernier cas dont il est question ici, l’imam est celui qui conduit la prière commune en se tenant devant la rangée des croyants, face à la niche (mihrab) qui indique la direction de La Mecque. L’islam sunnite ne connaissant pas de clergé, cette fonction peut être en principe tenue de façon permanente ou occasionnelle par tout musulman.

9. 1875-1939. Fondateur d’une école coranique (zaouïa) au Mali, sous l’influence de la confrérie soufi Tidjaniya (voir note 5).

10. « La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. » (Karl Marx, Friedrich Engels, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel).

11. Arabe : grande chaleur. 9e mois du calendrier arabe et islamique consacré au jeûne diurne pour les personnes ayant atteint la puberté, sauf exceptions liées à certaines circonstances objectives (maladie, allaitement, voyage etc.). D’institution Coranique (2, 181), le Jeûne, constitue l’un des Cinq Piliers de l’islam. Il consiste à s’abstenir de tout plaisir des sens du lever au coucher du soleil afin de favoriser le contrôle de soi. Le Coran fut révélé pendant l’une des dernières nuits du Ramadan, nuit la plus sacrée du calendrier islamique .

12. L’Aït al-Fitr en arabe, fête qui marque la fin du jeûne musulman du mois de Ramadan,

13. Le calendrier musulman et basé sur le cycle lunaire d’où l’emblème du croissant.

14. Jibrîl en arabe. Les anges ont une place importante dans l’islam.  Ils sont messagers et  médiateurs entre Dieu et les hommes, car ces derniers ne peuvent voir directement Dieu. Ils peuvent apparaître sous des formes différentes. Jibrîl joue un rôle prépondérant auprès de Mahomet. Il l’assiste dès la première révélation, lui disant : « Lis (ou récite) au Nom de ton Seigneur qui a créé ! » (Coran 96, 1). La Tradition musulmane (Hadith et Sira) décrit Jibrîl comme celui qui a accompagné Mahomet toute sa vie.

15. Nuit survenue en 610 de l’ère commune, au cours de laquelle, selon la sourate 97, le Coran a été révélé dans sa totalité à Mahomet (voir note 11).

16. Celui qui est chargé d’appeler à la prière selon un rituel très précis.

17. Expression médiatique liée au mouvement apparu au XXe s. en faveur du dialogue entre les 3 religions monothéistes : judaïsme, christianisme, islam. Il s’agit bien en effet du prophète Abraham figurant à la fois dans le Coran et au chapitre de la Genèse de la Thora juive et de la Bible chrétienne, avec certaines différences d’interprétation. En Islam, un verset en particulier, institue Abraham, Ibrâhîm en arabe, comme modèle de la foi monothéiste originelle que Mahomet a pour mission de restaurer : « […] Dieu dit [à Abraham] : Je vais faire de toi un guide pour les hommes […] (Le Coran, 2, 124). Foi originelle, car, selon la chronologie présentée dans la Bible/Thorah, Abraham étant né en 1812 av. l’è.c., soit bien avant Moïse qui reçut la Thorah de Dieu et Jésus qui, selon l’expression en vigueur en Islam, reçut l’Evangile, ni juif ni chrétien donc, Abraham représente la religion de Dieu à l’état pur. Ce qui fait de Mahomet et des musulmans des adeptes de la foi d’Abraham (milla Ibrâhîm) antérieure aux révélations intervenues après lui.

18. Le verset 70 de la sourate 28 du Coran définit l’unicité de Dieu, Allâh en islam : « Il est Dieu ! Il n’y a de Dieu que lui ! […] » En langage philosophique, « Il est l’Être en soi, qui n’a besoin que de soi-même pour exister . »

19. Référence coranique : 30, 22

20. Ainsi soi-il !

21. Lavement corporel ayant un sens de purification spirituelle devant précéder la prière.

22. Vers 1500-1553 : compositeur espagnol de musique sacrée.

23. « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu briller une grande lumière ; et la lumière a resplendi sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre de la mort. » (Isaïe 9, 2. Traduction :  Louis Segond).

24. La Bible,Matthieu 8, 20-22

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 bibliographie sommaire

ADAMS Adrian. Le long voyage des gens du fleuve. (Paris, François Maspéro, 1977).

ADAMS Adrian. La terre et les gens du fleuve. (Paris, l'Harmattan, 1985).

BATHILY Abdoulaye. Les portes de l'or. (Coll. Racines du présent. Paris, L'Harmattan, 1989).

HAMPÂTÉ BÂ Amadou — Vie et enseignement de Tierno Bokar, le Sage de Biandagara. Coll.  Points Sagesses. Paris, Le Seuil , 1980.


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