Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16/08/2012

INQUISITIO

 

 

PAYSAGES et VISAGES

 

du

 

MONOTHÉISME

 

Inquisitio

 

(brève/3 prolongée)

 

 « Je suis allé à Florence

 et je me suis trouvé comme illettré

 devant les œuvres de la Renaissance. »

 (Un lycéen de la classe de  terminale) 

  

Inquisitio : mot latin signifiant investigation, connu sous le vocable français de Inquisition pour désigner une juridiction créée en 1231 par le pape Grégoire IX, chargée de la lutte contre les hérésies et confiée aux dominicains.

 

Ici, le mot désigne un téléfilm français de Nicolas Cuche et Lionel Pasquier,  diffusé par France 2, entre les 28 juin et 25 juillet, en 8 épisodes.

 

Cette série, dont l’action se passe durant le pontificat (1378-1394) du premier antipape installé à Avignon, Clément VII, est portée par des ingrédients propres à en faire un bon mélodrame populaire : 

une distribution d’acteurs réussie ; 

une toile de fond historique ; 

un scénario incluant des thèmes toujours populaires : la jalousie (le complexe de Abel et de Caïn) ; le complot ; la repentance et le rachat.

 

Néanmoins, ce film présente de grandes faiblesses  quant aux  scénario et à la mise en scène.

  

LE SCÉNARIO

 Les faiblesses du scénario prennent  différentes formes : 

falsification de la vérité historique ; 

• simplification de certaines situations ;

 détournement négatif d’une symbolique positive.

 

falsification de la vérité historique

 Celle-ci oncerne certains faits et personnages ayant réellement existé. Pris dans un ordre d’importance décroissant il s’agit de :

 

Catherine de Sienne (1347-1380). Dans le film, elle est présentée comme un chef de bande criminelle au service du pape siégeant à Rome, Urbain VI, le rival de celui siégeant à Avignon.

 

Dans la réalité, elle fut effectivement une fervente partisane de Urbain VI et du retour du siège de la papauté à Rome. Hormis ce fait, le portrait qu’en dresse le film est très éloigné de la réalité. Catherine de S. œuvra au contraire sans relâche sur le terrain de la diplomatie, par ses missions et sa correspondance, — laquelle manifeste par moment une certaine dureté vis-à-vis du pape d’Avignon, il est vrai —, en faveur de la paix entre tous les partis, de la rénovation et de l’unité  de l’Église (catholique romaine à son époque). Femme d’action, ses biographes lui attribuent également des phénomènes relevant de l’expérience mystique tels que : extases, mariage mystique, stigmates. Canonisée en 1461, déclarée sainte protectrice des journalistes, des médias, et de tous les métiers de la communication (1866), Catherine de S. est l'une des quatre seules femmes à être docteur de l'Église (1970).

 

Clément VII. Dans le film, le pape siégeant à Avignon, sans scrupule et licencieux, se préoccupe uniquement de son pouvoir et de son retour à Rome.

 

Dans la réalité, certes, il se conduisit en prince de l’Église, mais dans le bon sens du mot, favorisant les arts, les lettres et l’humanisme, annonçant en cela la Renaissance ;

 

La peste noire. Dans le film, elle sévit tout au long de l’action qui  se déroule entre 1378-1394 (voir plus haut).

 

Dans la réalité, l’épidémie avait ravagé la Provence une génération avant, entre 1347 et 1354.

 

simplification de certaines situations 

 Celle-ci se manifeste par un manichéisme rangeant les chrétiens dans le camp où règnent le crime, la duplicité, le fanatisme, la luxure, l’obscurantisme, la trahison… et les Juifs dans le camp où, à part l’intolérance verbale d’un responsable de la communauté, règnent la connaissance et l’amour du prochain ;

 

détournement négatif d’une symbolique positive

 La symbolique traditionnellement positive de l’eau apparaît sous forme négative comme un leitmotiv au long du film. Même l’eau du baptême est assimilée au supplice de la baignoire connu des tortionnaires.

 

 LA MISE EN SCÈNE 

Les déficiences de la mise en scène sont visibles  à travers : 

une écriture adoptée depuis quelques années par le genre thriller (récit à suspense) consistant à agresser la rétine et le tympan du spectateur au détriment de sa faculté de percevoir et de comprendre ; 

les apparitions récurrentes de rats pestiférés tirant le film vers le Grand Guignol ; 

la  présence quasi permanente d’une lumière glauque pour signifier le Moyen Âge qui en réalité éclaira magnifiquement l’Europe à travers l’édification des cathédrales, la naissance des universités, le témoignage d’un François d’Assise (1181-1226), la pensée d’un Maître Eckhart (1260-1327) la poésie d’un François Villon (1431-1463)…

 

Ainsi, l’ensemble de ces faiblesses fait perdre au téléfilm beaucoup de sa crédibilité. Bref, de ces huit heures de spectacle, on ne sort guère historiquement et spirituellement enrichi au sujet de ce qu’a été réellement cette période du Grand schisme d’Occident, qui dura de 1378 à 1429 et fut l’une des causes lointaines de la Réforme qui surviendra au XVIe siècle.

 

 La fiction historique n’est pas née avec la télévision. Déjà vers 800 avant l’ère commune avec Homère ou, au milieu du XIXe s. avec Alexandre Dumas… Oui, mais avec cette différence significative que le premier n’a jamais prétendu faire œuvre d’historien, bien que la guerre de Troie ait bien eu lieu, et que tous les titres commis par le second ont été étiquetés roman, bien que l’existence de D’Artagnan soit avérée. Il n’en est pas de même avec Da Vinci Code et Inquisitio, deux thrillers historico-mystiques qui, en omettant de préciser qu’ils relevaient de la pure fiction, ont jeté le trouble dans les esprits de millions de nos contemporains. Précisons toutefois que ce trouble métaphysique ou simplement culturel résulte surtout de l’impact produit sur les spectateurs par Da Vinci Code, Inquisitio paraissant plutôt avoir assez rapidement sombré dans l’indifférence.

 

Dans le cas de Da Vinci Code, l’Église catholique  a réagi intelligemment en organisant des visites commentées à l’église Saint-Sulpice, où certaines scènes du film se déroulent, permettant ainsi d’en démontrer l’inanité. L’Opus Dei, une organisation de laïcs catholiques, fondée en 1928, particulièrement malmenée dans le film, a fait de même en ouvrant ses portes aux curieux, désamorçant ainsi les soupçons  la classant au rayon des sectes et, d’après un responsable, réussissant du même coup une campagne de recrutement (C dans l’air, France 5, 27 05 2006).

 

Interrogeons-nous à la lumière de ces deux exemples. Ne représentent-ils pas la meilleure façon de réagir devant toute œuvre susceptible d’être qualifiée de falsificatrice par un féru d’histoire,  de blasphématoire ou de sacrilège par un croyant ? Certainement. Prendre à bras le corps une œuvre méritant l’une de ces épithètes et la retourner au profit de la vérité est de loin préférable à toute censure ou réaction violente, physique ou verbale. La falsification, le blasphème et le sacrilège, dont certaines œuvres contemporaines sont porteuses,  témoignent que leur sujet continue à faire sens. Le sacrilège est une confirmation en creux de l’existence du sacré. Il est à parier que, sans la présence du sacrilège dans un certain nombre de manifestations d’art contemporain et dans les médias, nous trouverions moins d’occasions de parler du sacré et de remettre les faits, les dires et les écrits à leur juste et véritable place. Rien de pire en ce domaine que l’absence de provocation, car elle peut être le signe de l’indifférence, autrement dit, du néant.

 

Au contraire, en ces temps d’illettrisme religieuxpour ne pas dire culturel, car la dimension religieuse fait partie intégrante de la culture des peuples —, nous avons besoin de ces provocations opportunes afin de réveiller l’intérêt de nos contemporains pour le « fait religieux » et d’en tirer le meilleur parti dans le sens d’une connaissance réelle de celui-ci. Naturellement, le sacré est perçu comme tel par un individu en fonction de sa croyance. Ce qui est sacré pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Par conséquent, ce qui représente un sacrilège pour le premier laisse indifférent le second. En fin de compte, dans une perspective, plus christique que chrétienne, il serait certainement possible de repousser très loin la frontière du sacré, jusqu’à la supprimer même, car en s’incarnant, même pour une fraction de temps terrestre, dans un homme qui est né, a vécu, est mort dans une souffrance humaine extrême, Dieu ne s’est-il pas désacralisé Lui-même ? Ce qui, reviendrait à dire que, ce faisant, Il indiquait au monde qu’Il sortait de l’univers religieux, car religion et sacré ont toujours été associés. En cela, entre autres, le christianisme représenterait une révolution copernicienne. Cette question mériterait d’être développée, une autre fois peut-être.

 

Dans le prolongement de ce qui précède, il est à penser que, dans la complexe construction de l’Union européenne en cours, les Européens ne pourront pas faire l’économie de se réapproprier  leurs différentes cultures religieuses, parties intégrantes de leurs identités respectives, branches poussées à partir du tronc commun du christianisme. Car on ne peut bâtir une entité humaine à grande échelle uniquement sur l’économique.

 

 Vous avez dit l’Europe ? Avec le mouvement œcuménique apparu sur ce continent dès le XIXe siècle, les chrétiens paraissent avoir été pionniers en la matière. Ce mouvement de rapprochement des différentes confessions chrétiennes, uniquement protestantes au début, a donc précédé la construction de l’Union Européenne dont le discours fondateur inspiré par Jean Monnet et prononcé par Robert Schuman le 9 mai 1950 stipule : « la mise en commun des ressources du charbon et de l’acier de la France et de la République fédérale d’Allemagne dans une organisation ouverte aux autres pays d’Europe. » , Ce discours, dont la date est devenue celle de la Journée de l’Europe, marque bien la priorité donnée à l’économique dans la construction de l’U.E. Mais on peut avancer que les pionniers de cette grande aventure européenne, prophétisée par Victor Hugo dans son discours d’ouverture du Congrès de la Paix prononcé le 21 août 1849 à Paris (voir le texte à la suite de celui-ci), étaient certainement motivés par des considérations infiniment plus profondes que ce qu’en laisse paraître la série de traités qui allaient suivre, toujours limités aux domaines économique et politique, car il n’est pas neutre que certains des pères fondateurs de l’U.E. aient affiché leurs références religieuses. Nommons, par exemple : l’Allemand Konrad Adenauer (1876-1967), le Français Robert Schuman (1886-1963), l’Italien Alcide De Gasperi (1881-1954), tous de confession catholique. L’absence de personnalités protestantes marquantes dans les débuts de la construction de l’U.E. peut paraître à la fois paradoxale et normale. Paradoxale, en regard des initiatives prises, nous l’avons vu, par des protestants en faveur  d’un rapprochement entre leurs différents courants dont le dernier acte est la création de l’Église protestante unie de France(voir Brèves/2) ; normale, en raison d’un protestantisme qui, par son  organisation en Églises nationales distinctes représentant des confessions distinctes, manifeste certaines réticences vis-à-vis d’un mouvement politique supranational risquant de le placer en position de faiblesse à l’intérieur d’un grand ensemble. Le catholicisme romain, à travers l’organisation de son Église de type monarchique et étatique (l’État du Vatican) lui permettant de parler d’une seule voix, paraît, par certains aspects, mieux préparé à cette nouvelle configuration de l'Europe. On le voit, la recherche de l’unité de l’Europe connaît autant d’aspérités que celle de l’unité de l’Église et les Églises, comme les nations, ont leurs souverainistes.

 

Revenant aux deux thrillers évoqués, les réactions ou le manque de réactions qu’ils ont provoqué chez les spectateurs démontrent la nécessaire réappropriation, par les Européens en ce qui concerne les individus, par l’Europe en ce qui concerne les institutions, du versant religieux de la culture millénaire de l’Europe liée, pour une part déterminante, au christianisme qui, par sa traversée des deux derniers millénaires, porte en lui l’Antiquité et la Modernité .

 

C’est dire qu’il y a lieu de puiser, en dehors de la source chrétienne proprement dite, aux sources : grecque et latine, juive, musulmane et ce, de façon non pas hagiographique mais objective, scientifique.

 

 RENAISSANCE pourrait se nommer à nouveau ce mouvement, avatar en somme de cet autre mouvement à cheval sur les XVe et XVIe siècles que connut une première fois l’Europe. Il suffirait d’y associer l’épithète : nouvelle. Nouvelle Renaissance, dont la consonnance permettrait de continuer à faire résonner deux superbes mots : naissance et connaissance. En ces temps de crise, que l’on peut espérer de croissance pour la construction de l'Union européenne, celle-ci devrait en profiter pour aller de l’avant, vers une véritable Europe des peuples. Mais il y a lieu de penser que ce mouvement devrait être sous tendu par une Nouvelle Renaissance à l’échelle européenne qui a jusqu’à présent manqué à la construction  de cette entité complète que doit être l’Union européenne.

 Lulle

   

Discours d'ouverture du Congrès de la Paix prononcé

 

le 21 août 1849

 

par

 

Victor Hugo

 

« M. Victor Hugo est élu président. M. Cobden est élu vice-président. M. Victor Hugo se lève et dit :

 

Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les plus éloignés, le cœur plein d'une pensée religieuse et sainte ; vous comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres des cultes chrétiens, des écrivains éminents, plusieurs de ces hommes considérables, de ces hommes publics et populaires qui sont les lumières de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les déclarations de cette réunion d'esprits convaincus et graves, qui ne veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui veulent le bien de tous les peuples. (Applaudissements). Vous venez ajouter aux principes qui dirigent aujourd'hui les hommes d'état, les gouvernants, les législateurs, un principe supérieur. Vous venez tourner en quelque sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'Évangile, celui qui impose la paix aux enfants du même Dieu, et, dans cette ville qui n'a encore décrété que la fraternité des citoyens, vous venez proclamer la fraternité des hommes.

 

Soyez les bienvenus ! (Long mouvement).

 

En présence d'une telle pensée et d'un tel acte, il ne peut y avoir place pour un remercîment personnel. Permettez-moi donc, dans les premières paroles que je prononce devant vous, d'élever mes regards plus haut que moi-même, et d'oublier, en quelque sorte, le grand honneur que vous venez de me conférer, pour ne songer qu'à la grande chose que vous voulez faire.

 

Messieurs, cette pensée religieuse, la paix universelle, toutes les nations liées entre elles d'un lien commun, l'Évangile pour loi suprême, la médiation substituée à la guerre, cette pensée religieuse est-elle une pensée pratique ? cette idée sainte est-elle une idée réalisable ? Beaucoup d'esprits positifs, comme on parle aujourd'hui, beaucoup d'hommes politiques vieillis, comme on dit, dans le maniement des affaires, répondent : Non. Moi, je réponds avec vous, je réponds sans hésiter, je réponds : Oui ! (Applaudissements) et je vais essayer de le prouver tout à l'heure.

 

Je vais plus loin ; je ne dis pas seulement : C'est un but réalisable, je dis : C'est un but inévitable ; on peut en retarder ou en hâter l'avènement, voilà tout.

 

La loi du monde n'est pas et ne peut pas être distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est pas la guerre, c'est la paix. (Applaudissements). Les hommes ont commencé par la lutte, comme la création par le chaos. (Bravo ! bravo !) D'où viennent-ils ? De la guerre ; cela est évident. Mais où vont-ils ? À la paix ; cela n'est pas moins évident.

 

Quand vous affirmez ces hautes vérités, il est tout simple que votre affirmation rencontre la négation ; il est tout simple que votre foi rencontre l'incrédulité ; il est tout simple que, dans cette heure de nos troubles et de nos déchirements, l'idée de la paix universelle surprenne et choque presque comme l'apparition de l'impossible et de l'idéal ; il est tout simple que l'on crie à l'utopie ; et, quant à moi, humble et obscur ouvrier dans cette grande œuvre du dix-neuvième siècle, j'accepte cette résistance des esprits sans qu'elle m'étonne ni me décourage. Est-il possible que vous ne fassiez pas détourner les têtes et fermer les yeux dans une sorte d'éblouissement, quand, au milieu des ténèbres qui pèsent encore sur nous, vous ouvrez brusquement la porte rayonnante de l'avenir ? (Applaudissements).

 

Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre siècles, à l'époque où la guerre existait de commune à commune, de ville à ville, de province à province, si quelqu'un eût dit à la Lorraine, à la Picardie, à la Normandie, à la Bretagne, à l'Auvergne, à la Provence, au Dauphiné, à la Bourgogne : Un jour viendra où vous ne vous ferez plus la guerre, un jour viendra où vous ne lèverez plus d'hommes d'armes les uns contre les autres, un jour viendra où l'on ne dira plus : Les Normands ont attaqué les Picards, les Lorrains ont repoussé les Bourguignons. Vous aurez bien encore des différends à régler, des intérêts à débattre, des contestations à résoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez à la place des hommes d'armes ? savez-vous ce que vous mettrez à la place des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des lances, des piques, des épées ? Vous mettrez une petite boîte de sapin que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boîte il sortira, quoi ? une assemblée en laquelle vous vous sentirez tous vivre, une assemblée qui sera comme votre âme à tous, un concile souverain et populaire qui décidera, qui jugera, qui résoudra tout en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la justice dans tous les cœurs, qui dira à chacun : Là finit ton droit, ici commence ton devoir. Bas les armes ! vivez en paix ! (Applaudissements). Et ce jour-là, vous vous sentirez une pensée commune, des intérêts communs, une destinée commune ; vous vous embrasserez, vous vous reconnaîtrez fils du même sang et de la même race ; ce jour-là, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous serez un peuple ; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la Bretagne, la Provence, vous serez la France. Vous ne vous appellerez plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation !

 

Si quelqu'un eût dit cela à cette époque, messieurs, tous les hommes positifs, tous les gens sérieux, tous les grands politiques d'alors se fussent écriés : " Oh ! le songeur ! Oh ! le rêve-creux ! Comme cet homme connaît peu l'humanité ! Que voilà une étrange folie et une absurde chimère ! " - Messieurs, le temps a marché, et cette chimère, c'est la réalité. (Mouvement).

 

Et, j'insiste sur ceci, l'homme qui eût fait cette prophétie sublime eût été déclaré fou par les sages, pour avoir entrevu les desseins de Dieu ! (Nouveau mouvement).

 

Eh bien ! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux qui disent avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous disons à la France, à l'Angleterre, à la Prusse, à l'Autriche, à l'Espagne, à l'Italie, à la Russie, nous leur disons :

 

Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi ! Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraîtrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. – Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France ! (Applaudissements). Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être ! (Rires et bravos). Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique, les États-Unis d'Europe (Applaudissements), placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu ! (Longs applaudissements).

 

Et ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents ans pour l'amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d'événements et d'idées le plus impétueux qui ait encore entraîné les peuples, et, à l'époque où nous sommes, une année fait parfois l'ouvrage d'un siècle.

 

Et Français, Anglais, Belges, Allemands, Russes, Slaves, Européens, Américains, qu'avons-nous à faire pour arriver le plus tôt possible à ce grand jour ? Nous aimer. (Immenses applaudissements).

 

Nous aimer ! Dans cette œuvre immense de la pacification, c'est la meilleure manière d'aider Dieu !

 

Car Dieu le veut, ce but sublime ! Et voyez, pour y atteindre, ce qu'il fait de toutes parts ! Voyez que de découvertes il fait sortir du génie humain, qui toutes vont à ce but, la paix ! Que de progrès, que de simplifications ! Comme la nature se laisse de plus en plus dompter par l'homme ! comme la matière devient de plus en plus l'esclave de l'intelligence et la servante de la civilisation ! comme les causes de guerre s'évanouissent avec les causes de souffrance ! comme les peuples lointains se touchent ! comme les distances se rapprochent ! et le rapprochement, c'est le commencement de la fraternité !

 

Grâce aux chemins de fer, l'Europe bientôt ne sera pas plus grande que ne l'était la France au moyen âge ! Grâce aux navires à vapeur, on traverse aujourd'hui l'Océan plus aisément qu'on ne traversait autrefois la Méditerranée ! Avant peu, l'homme parcourra la terre comme les dieux d'Homère parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques années, et le fil électrique de la concorde entourera le globe et étreindra le monde. (Applaudissements).

 

Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensemble, ce vaste concours d'efforts et d'événements, tous marqués du doigt de Dieu ; quand je songe à ce but magnifique, le bien-être des hommes, la paix : quand je considère ce que la Providence fait pour et ce que la politique fait contre, une réflexion douloureuse s'offre à mon esprit.

 

Il résulte des statistiques et des budgets comparés que les nations européennes dépensent tous les ans, pour l'entretien de leurs armées, une somme qui n'est pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y ajoute l'entretien du matériel des établissements de guerre, s'élève à trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journées de travail de plus de deux millions d'hommes, les plus sains, les plus vigoureux, les plus jeunes, l'élite des populations, produit que vous ne pouvez pas évaluer à moins d'un milliard, et vous arrivez à ceci que les armées permanentes coûtent annuellement à l'Europe quatre milliards. Messieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit milliards a été dépensée pendant la paix pour la guerre ! (Sensation.) Supposez que les peuples d'Europe, au lieu de se défier les uns des autres, de se jalouser, de se haïr, se fussent aimés : supposez qu'ils se fussent dit qu'avant même d'être Français, ou Anglais, ou Allemand, on est homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanité est une famille ; et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si follement et si vainement dépensée par la défiance, faites-la dépenser par la confiance ! ces cent vingt-huit milliards donnés à la haine, donnez-les à l'harmonie ! ces cent vingt-huit milliards donnés à la guerre, donnez-les à la paix ! (Applaudissements). Donnez-les au travail, à l'intelligence, à l'industrie, au commerce, à la navigation, à l'agriculture, aux sciences, aux arts, et représentez-vous le résultat. Si, depuis trente-deux ans, cette gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait été dépensée de cette façon, l'Amérique, de son côté, aidant l'Europe, savez-vous ce qui serait arrivé ? La face du monde serait changée ! les isthmes seraient coupés, les fleuves creusés, les montagnes percées, les chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande du globe aurait centuplé, et il n'y aurait plus nulle part ni landes, ni jachères, ni marais ; on bâtirait des villes là où il n'y a encore que des écueils ; l'Asie serait rendue à la civilisation, l'Afrique serait rendue à l'homme ; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misère s'évanouirait ! Et savez-vous ce qui s'évanouirait avec la misère ? Les révolutions. (Bravos prolongés). Oui, la face du monde serait changée ! Au lieu de se déchirer entre soi, on se répandrait pacifiquement sur l'univers ! Au lieu de faire des révolutions, on ferait des colonies ! Au lieu d'apporter la barbarie à la civilisation, on apporterait la civilisation à la barbarie ! (Nouveaux applaudissements).

 

Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la préoccupation de la guerre jette les nations et les gouvernants : si les cent vingt-huit milliards qui ont été donnés par l'Europe depuis trente-deux ans à la guerre qui n'existait pas, avaient été donnés à la paix qui existait, disons-le, et disons-le bien haut, on n'aurait rien vu en Europe de ce qu'on y voit en ce moment ; le continent, au lieu d'être un champ de bataille, serait un atelier, et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible, le Piémont abattu, Rome, la ville éternelle, livrée aux oscillations misérables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se débattent héroïquement, la France inquiète, appauvrie et sombre ; la misère, le deuil, la guerre civile, l'obscurité sur l'avenir ; au lieu de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l'espérance, la joie, la bienveillance, l'effort de tous vers le bien-être commun, et nous verrions partout se dégager de la civilisation en travail le majestueux rayonnement de la concorde universelle. (Bravo ! bravo ! Applaudissements).

 

Chose digne de méditation ! ce sont nos précautions contre la guerre qui ont amené les révolutions ! On a tout fait, on a tout dépensé contre le péril imaginaire ! On a aggravé ainsi la misère, qui était le péril réel ! On s'est fortifié contre un danger chimérique ; on a vu les guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a pas vu les révolutions qui arrivaient. (Longs applaudissements).

 

Messieurs, ne désespérons pas pourtant. Au contraire, espérons plus que jamais ! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions momentanées, secousses nécessaires peut-être des grands enfantements. Ne soyons pas injustes pour les temps où nous vivons, ne voyons pas notre époque autrement qu'elle n'est. C'est une prodigieuse et admirable époque après tout, et le dix-neuvième siècle sera, disons-le hautement, la plus grange page de l'histoire. Comme je vous le rappelais tout à l'heure, tous les progrès s'y révèlent et s'y manifestent à la fois, les uns amenant les autres : chute des animosités internationales, effacement des frontières sur la carte et des préjugés dans les cœurs, tendance à l'unité, adoucissement des mœurs, élévation du niveau de l'enseignement et abaissement du niveau des pénalités, domination des langues les plus littéraires, c'est-à-dire les plus humaines ; tout se meut en même temps, économie politique, science, industrie, philosophie, législation, et converge au même but, la création du bien-être et de la bienveillance, c'est-à-dire, et c'est là pour ma part le but auquel je tendrai toujours, extinction de la misère au dedans, extinction de la guerre au dehors. (Applaudissements).

 

Oui, je le dis en terminant, l'ère des révolutions se ferme, l'ère des améliorations commence. Le perfectionnement des peuples quitte la forme violente pour prendre la forme paisible ; le temps est venu où la Providence va substituer à l'action désordonnée des agitateurs l'action religieuse et calme des pacificateurs. (Oui ! Oui !)

 

Désormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le voici : faire reconnaître toutes les nationalités, restaurer l'unité historique des peuples et rallier cette unité à la civilisation par la paix, élargir sans cesse le groupe civilisé, donner le bon exemple aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles ; enfin, et ceci résume tout, faire prononcer par la justice le dernier mot que l'ancien monde faisait prononcer par la force. (Profonde sensation).

 

Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensée nous encourage, ce n'est n'est pas d'aujourd'hui que le genre humain est en marche dans cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l'Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire elle a dit aux peuples : Vous êtes libres. La France a fait le second pas, et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant faisons le troisième pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères ! (Immense acclamation.  L'orateur se rassied au milieu des applaudissements). »

 

Victor Hugo : Petite anthologie de quelques grands discours
© SCÉRÉN-CRDP Nord - Pas de Calais - Décembre 2003

 

 

Commentaires

Bonsoir,

Merci d'avoir replacer tant les personnages que les évènements dans leur contextes. En effet il est dommageable que le petit écran peu parfois se laisser aller à commettre des impaires sous prétexte de vouloir faire du "sensationnalisme".

Merci encore

Écrit par : LEFEVRE | 18/10/2012

Les commentaires sont fermés.