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04/08/2012

Le DIEU de BÂLE/5

 

PAYSAGES et VISAGES

 

du

 

MONOTHÉISME

 

  

Le Dieu de Bâle

  l’odyssée

 d’un couple missionnaire en Inde

 

Jean-Paul Haas

 

cinquième épisode

 

Port de Suez.jpg

Le Port de Suez au XIXe s. (collection particulière).


Le grand départ

 La gare de Bâle au petit matin. Où l’émotion touche aussi bien un inspecteur, un sénateur et une femme du monde. Où Lyon, à cause d’un bouquet de drapeaux tricolores, devient, pour un instant, la capitale de la France, mais où un ex-Français est amené à improviser le service d’ordre au détriment d’un chef de convoi dépassé par les événements.

Un tunnel de 1330 mètres de long, une frontière, l’Italie au soleil couchant. Gênes et son Foyer du marin. Un petit bistrot de pêcheurs et son vin en pichet. Où certains se glissent dans un quartier génois plutôt chaud. Où d’autres découvrent le S.S.S. Helvetia et son aimable commissaire de bord. Où le départ se fait obligatoirement à l’aube, accompagné d’un chant national inattendu.


Jacques Welsch

journal de voyage

 30 août 1871. Dans le train entre Lyon et Gênes.

Aujourd’hui, au petit matin, le départ à Bâle a été à la fois agité et chargé d’émotion. Nous sommes sept à partir en même temps. On imagine l’attroupement des familles et des amis sur le quai. Voyant ce hourvari, je suis soulagé d’avoir fait mes adieux à Caroline à Stosswihr dimanche dernier. Ici, c’eut été impossible, surtout étant donné la discrétion que l’inspecteur Josenhans continue à nous imposer. Au moins, nous savons que nous allons nous retrouver dans quelques mois. Ce matin, pour bien des familles, les départs étaient sans retour, comme pour une émigration en Amérique.

Comme toujours lorsque la « caravane d’automne » se met en route, Frau Hager, notre économe et notre mère à tous, distribue des casse-croûte pour le voyage ainsi qu’un modeste pécule offert par les Vénérés Pères. Ces derniers brillent d’ailleurs par leur absence, sauf Waldemar Stucki et les siens qui sont là au grand complet. Le sénateur me prend à part et me remet un livret bancaire à mon nom avec un compte domicilié à la succursale de la British Oversea Trade Bank Inc. à Hubli, à quelques kilomètres de mon champ d’activité au Sud-Mharatta. Il coupe court aux remerciements, une fois de plus. Il s’efface et cède la place à ce cher Josenhans qui a, ma parole, lui aussi, les larmes aux yeux. Il me met les mains sur les épaules et murmure :

— Sois béni, mon fils, que ton œuvre soit en bénédiction pour beaucoup.

Le train va partir, nos valises sont à bord, nos gros bagages sont partis depuis longtemps. Cris et sifflets tout au long du quai. Au moment où je grimpe sur le marchepied, Liesel Stucki me serre dans ses bras en étouffant un sanglot. Une dernière fois, l’invisible nuage de patchouli s’accroche à mes vêtements. Je n’ai pas le temps de réaliser que quelque chose tombe dans la poche de ma veste. Nos mains s’étreignent. Je souffle :

— Merci pour tout.

Gross et Eberle, derrière moi, me hissent à bord, la portière de la voiture claque, le sifflet de la locomotive déchire l’air. Nous sommes partis.

Nos quatre collègues wurtembergeois partagent leur compartiment avec une famille italienne qui rentre au pays. Dans le compartiment voisin, il y a Gross et moi, les ex-Français comme on nous appelle, Ayun qui va à Alexandrie et une famille juive, reconnaissable à ses costumes traditionnels ashkénazes1.

À Lyon, l’attente est interminable. On décroche nos deux wagons suisses de la rame et l’on attend l’arrivée du train de Paris auquel on va nous raccrocher et qui nous conduira jusqu’à Turin et Gênes. En attendant, on pousse nos wagons d’une voie sur une autre. Lentement, très lentement nous aboutissons au quai n° 1. Nous bougeons encore, lorsque Gross m’appelle à la fenêtre du compartiment.

— Welsch, regarde.

Notre wagon s’est immobilisé juste en face du commissariat de la gare. Au-dessus de la porte, il y a un gros écusson marqué République Française qui soutient un bouquet de drapeaux tricolores, les premiers drapeaux français que nous revoyons depuis l’armistice. Les derniers avant longtemps.

On annonce vingt minutes d’attente avant l’arrivée du train de Paris. C’est à mon tour de montrer quelque chose à Gross. Ce sont nos quatre collègues allemands qui descendent du train pour entrer en catimini au buffet de la gare. Charles Gross grogne :

— Qu’est-ce qu’on parie ? Ces types qui n’ont jamais fumé et qui n’ont bu que de l’eau au séminaire sont certainement en train de vider des bocks de bière. Ceci dit, s’ils n’y étaient pas, j’irais bien boire quelque chose.

Ayun, le silencieux, dit :

— J’y vais.

Il revient avec trois bocks que nous vidons et qu’il rapporte aussitôt. Ayun se rassied tranquillement dans son coin.

— Ils sont en train de vider leur troisième.

Le train de Paris entre en gare à reculons et nous raccroche sans heurts. Les Wurtembergeois sont toujours au buffet de la gare. Gross fait signe à deux sergents de ville qui patrouillent par là d’un air grave, le crâne rasé, surmonté de leur bicorne noir.

— Excusez-nous, messieurs, il y a quatre de nos collègues qui devraient rejoindre leur compartiment à côté du nôtre, mais ils sont toujours en face, au buffet. Auriez-vous la gentillesse de les aider à monter dans le train ? Ce sont des Allemands, ils ne savent pas un mot de français. Merci.

Le sergent de ville a un sourire entendu.

— Compris.

Les deux policiers se sont engouffrés au buffet. Trois minutes après, ils sortent, tenant chacun deux Allemands par le bras. Eisele crie :

— Nein, nein, ich protestiere2 !

Le chef de gare gesticule.

— Dépêchez-vous, sergents !

Nos quatre collègues sont embarqués manu militari. Quelques personnes sur le quai s’étonnent sans comprendre. Le chef de gare s’amuse et donne immédiatement le départ d’un impérieux coup de sifflet. Gross salue par la fenêtre les sergents :

— Merci pour eux.

C’est vrai, sans l’aide de la force publique et de la galanterie française, ils rataient le train ces Wisigoths ! dit Gross.

Nous roulons depuis une demi-heure. Nos collègues du compartiment voisin ne se sont toujours pas calmés. Les complaintes de la Forêt Noire alternent avec des morceaux choisis du recueil de cantiques des Frères moraves3. Ce n’est pas du goût du bébé de la famille italienne qui vient ajouter ses hurlements aux harmonies sentimentales de nos collègues. J’essaye d’écrire une lettre que j’ai l’intention de poster pour Caroline à Gênes avant l’embarquement. Mais le chahut derrière la cloison mitoyenne m’empêche de me concentrer. À côté de moi, Gross respire comme un phoque, je sens que la moutarde lui monte au nez. Le père de famille italien est sorti dans le couloir, il revient avec un contrôleur qui n’arrive pas à s’imposer. Gross le pousse gentiment de côté en disant :

— Ça ne sert à rien, chef, ces messieurs ne parlent que l’indou et l’allemand. Laissez-moi faire.

Et de sa voix de stentor, Charles Gross se met à apostropher le pauvre Andreas Eisele dans sa langue maternelle :

— Tu es notre chef de convoi, oui ou non ? Je te demande de faire régner l’ordre et la discipline. Sinon, c’est moi qui vais m’en charger, au moins pendant que nous sommes en territoire français. Est-ce que c’est compris ?

La voix du Strasbourgeois est tellement persuasive que le silence se fait immédiatement. On n’entend même plus le bébé italien. Gross et moi regagnons nos places. Ayun nous accompagne d’un fin sourire. Le contrôleur oublie de poinçonner les billets.

Dehors, un impressionnant paysage défile, pendant qu’une belle journée d’été tire à sa fin. Je reprends ma correspondance. Charles dévore à belles dents un sandwich de mère Hager. La famille juive grignote des pommes et des oignons. Ayun a fermé les yeux, on ne sait pas s’il dort.

À Modane, juste avant le Mont Cenis, le train s’arrête pour laisser monter les carabiniers de la douane italienne.

— T’as vu leurs chapeaux, les plumes de coq ? hurle Waisling dans l’autre compartiment.

Eisele le fait taire immédiatement. Le train repart. Nous entrons tout de suite dans le tunnel qui, paraît-il, mesure 1330 mètres de long.

Hors de l’ombre du tunnel, nous avons encore la chance de bénéficier des derniers rayons de soleil italien. Des jardins, des toits couverts de tuiles creuses, des arbres comme des colonnes noires qui hachurent l’horizon : la plaine du Pô et ses cyprès…

L’arrêt à Turin est une véritable foire d’empoigne. Il y a un monde fou sur les quais et bientôt dans notre train les couloirs sont pris d’assaut. C’est un véritable soulagement lorsque nous redémarrons. Chacun se replie sur lui-même pour tenir le coup dans une atmosphère aussi bien surpeuplée que surchauffée. Décidément, je terminerai ma lettre ce soir à Gênes. Eisele dit que nous logeons au foyer du Marin, non loin du port. Il s’agit d’une institution de Mission intérieure allemande qui accueille les marins aux escales, partout dans le monde. En effet, lorsqu’au terminus nous mettons enfin pied à terre avec nos valises et baluchons, nous apercevons immédiatement un grand bonhomme roux qui brandit une pancarte au-dessus de nos têtes. Dans la nuit tombante, grâce à quelques lanternes parcimonieusement réparties le long du quai, on distingue la pancarte : Deutsches Seemannsheim Genova4. Comme des moutons rassurés, notre équipe de sept se groupe autour de l’homme roux. Il parle allemand. Je constate aussi que Ayun et lui se connaissent. D’une voix de basse, l’homme nous invite à le suivre. Apparemment, nous descendons vers le port. L’odeur est la même qu’à proximité des grands lacs suisses, mais plus âcre et plus lourde. Les rues sont pavées de grands galets cassés en deux.

Arrivés sur une placette dominée par une église plus ou moins baroque, notre guide nous indique un immeuble assez vétuste. Au-dessus de la porte, un panneau en bois indique, cette fois-ci en allemand et en italien, que nous avons bien atteint le foyer du Marin qui doit nous héberger cette nuit. Demain, nous dormirons déjà à bord, car nous appareillons après-demain à l’aube.

Dans un réfectoire comme ceux des couvents et des casernes, on nous sert une grosse soupe aux pois cassés avec une saucisse de ménage et un morceau de pain de seigle. Au fond, à une autre table, trois marins de Hambourg ou de Kiel sans doute mangent le même pain que nous, mais accompagné de harengs marinés. Le tout est assez triste.

Comme il n’est pas tard, nous sortons encore, après avoir pris possession de nos chambres. Gross et moi partageons une minuscule pièce donnant sur la placette. Gare au bruit.

Une fois dehors, nous admirons l’église qui semble mal entretenue. Dans la profondeur du portail clos, on finit par distinguer dans le noir une demi-douzaine d’hommes qui doivent passer la nuit là. Clochards ? Mendiants ? Dockers en chômage ? À bien y regarder, il y en a partout, dans l’entrée des portes cochères et des impasses sans éclairage.

Surprise : au moment de nous séparer pour profiter un peu de la tiédeur de cette soirée italienne, Ayun, le silencieux, Ayun élève la voix :

— Mes chers camarades, je connais un peu cette ville, je vous recommande de ne pas vous promener seuls parce que, la nuit tombée, les picks-pockets ne manquent pas, surtout lorsqu’ils repèrent des étrangers. Je vous remercie de votre attention.

Nous nous en allons, quatre d’un côté, deux de l’autre. Ayun a disparu. Gross et moi, nous nous tenons dans la rue la plus large, en suivant un petit canal à ciel ouvert qui, semble-t-il, est destiné à entraîner les eaux usées et les ordures ménagères jusqu’à la mer. Les lanternes éclairent peu. Il y a moins de monde que tout à l’heure. Nous ne sommes pas dans une rue à matelots et c’est tant mieux. Un modeste bistrot avec trois habitués qui ont l’air d’être des pêcheurs, nous propose un petit vin rosé en pichet qui nous convient très bien. Gross ricane.

— En attendant, bois toujours ça, Welsch. D’ici peu, faudra bien s’habituer au thé anglais.

En sortant, surprise : Ayun est là, il sourit, il nous fait signe de le suivre. Au bout de la rue, nous tournons à gauche. Encore quelques pas, nous débouchons sur les quais. À droite, un port ancien où aujourd’hui encore les bateaux de pêche et les petits cargos côtiers accostent sans doute tous les jours.

D’un geste, Ayun nous indique le chemin à prendre sur la gauche pour atteindre très vite une nouvelle jetée, immense, entièrement recouverte de grandes plaques de pierre grise. Une dizaine de bâtiments sont à quai à la queue leu leu, la proue déjà dirigée vers le large. L’eau du port est tranquille, noire et malpropre.

Arrivé à la hauteur de l’avant-dernier bateau, Ayun s’arrête. Il fait un grand geste et dit :

— Voilà.

Sur la coque, en grandes lettres capitales, on peut lire à la lueur des lanternes du quai, ce seul mot : Helvetia. C’est bien lui, le paquebot mixte sur lequel nos places sont retenues et qui, Dieu voulant, nous conduira aux Indes.

En arrière, sur la jetée, il y a quelques caisses. Nous nous y asseyons et nous regardons ce grand monstre des mers qui brille doucement au clair de lune. L’échelle de coupée est levée, de place en place, quelques fanaux éclairent les coursives. On ne voit âme qui vive. Il fait bon, malgré la brise qui souffle du large. Gross dit :

— Allons les frères, on fait encore un tour, demain soir nous dormons déjà à bord, alors adieu l’Italie. Ayun a un petit rire :

— Vous verrez Alexandrie, mon cher Gross. Ce n’est pas vilain non plus.

Sur le chemin du retour, nous nous laissons tenter par la minuscule terrasse de notre sympathique bistrot de tout à l’heure. Mais cette fois Ayun nous fait manger des tartelettes au fromage fort et aux anchois. Ça étonne, mais c’est bon et ça s’accorde fort bien avec le vin en pichet. Nous sommes tous les trois silencieux dans l’air du soir qui nous enveloppe, chacun suivant ses pensées. Deux guitares se répondent quelque part au fond d’une cour. Après quelque temps, nous nous rendons compte que Eisele est là, à côté de nous, debout dans la rue, l’air penaud et gêné. Gross lui dit :

— Alors Andreas, ça ne va pas ?

— C’est-à-dire je voulais parler à Welsch, mais après tout… Voilà ce qui se passe. Eberle, Geng et Waisling ont entendu parler du quartier réservé autour de la via del Condottiere et de la piazza Mauresco. Ce sont des marins suédois qui leur ont raconté je ne sais quoi. Je n’ai pas pu les retenir.

Nous éclatons d’un rire énorme rien qu’à l’idée de rencontrer ces trois enfants de la Mission en train d’arpenter les rues chaudes de Gênes. Le pauvre Eisele se fâche.

— C’est pas malin de rire comme ça. Dieu sait ce qui peut arriver à ces garçons inexpérimentés dans un quartier pareil !

Gross s’est levé en haussant les épaules.

— Allez, chef de convoi, pleure pas, on va te donner un coup de main. Ayun, montre-nous le chemin.

Après avoir longé le Vieux Port, romantique au possible au clair de lune, on s’enfonce dans un dédale de ruelles étroites et sombres. Lorsqu’on débouche sur la piazza Mauresco, on se rend compte immédiatement de la spécialité des lieux. Les maisons de passe succèdent aux petits hôtels louches. Dans toutes les portes, il y a des filles dont les silhouettes déhanchées se découpent sur l’arrière fond de longs couloirs aux couleurs vives et aux éclairages provocants. Les hommes, eux, sont au milieu de la placette, autour d’une fontaine et d’un vieux tilleul, des marins surtout et quelques paysans. Vers le bas, où un estaminet déverse ses clients jusque sur le trottoir, il y a à la fois des hommes et des femmes qui boivent autant les uns que les autres. Mais de nos trois wurtembourgeois, rien. Le pauvre Eisele est blême. Si on veut vraiment les trouver, il faut descendre la rue del Condottiere à partir d’ici, décrète Ayun. Nous descendons. La rue est peu attrayante, pleine d’échoppes et d’anciens ateliers désaffectés dont les vitrines ou les fenêtres du rez-de-chaussée laissent voir une ou deux filles nues prenant des poses qu’elles veulent lascives à l’approche du chaland. Quelques lanternes rouges se balancent au vent. Gross fait un signe du bras.

— Les voilà !

En effet, un peu plus bas, nos trois lascars s’agitent devant une boutique faiblement éclairée. Nos petits camarades sont tellement à leur affaire qu’ils ne se rendent absolument pas compte de notre approche. N’importe quelle bande de truands pourrait les neutraliser. Sur un signe de Gross, nous fonçons en avant et nous leur tombons dessus à bras raccourcis. Andreas Eisele n’est pas le moins déchaîné. Quatre contre trois et par surprise ! Nous n’avons aucun mérite à leur passer une raclée vraiment bien sonnée. Après quelques instants, tout s’arrête. Eisele, essoufflé, mais fier, déclare dans le wurtembourgeois le plus pur :

— Bon, et maintenant on rentre !

Tandis que le groupe remonte la rue sans un mot, je me retourne un instant, histoire de me rendre compte. Derrière la vitre de la boutique, il y a une Japonaise, aussi nue qu’Ève en paradis, qui met du temps à retrouver son kimono.

De retour au Foyer, je trouve la permanence occupée par le grand roux qui nous avait cueillis à la gare. Je l’interroge sur la possibilité de poster quelques lettres demain matin, avant le départ. Le bonhomme me dit en allemand, avec un accent balte :

— N’utilisez pas les boîtes aux lettres, monsieur, on ne les relève que rarement. Donnez-moi votre courrier demain, je le mettrai à la poste avec celui du Foyer.

Lorsque j’arrive dans la chambre, Gross est déjà couché. Comme j’ai effectivement l’intention de terminer mon courrier pour Caro, ma famille et quelques autres, je demande si ma lampe allumée ne le gêne pas. Il grogne :

— Fais ce que tu veux. Maintenant que je me suis détendu les nerfs, je vais de toutes manières, bien dormir.

Effectivement, il ronfle doucement quelques minutes après. J’écris la fenêtre ouverte et malgré les fatigues de la journée, j’arrive à terminer cinq lettres. L’ultime, celle pour Caro, je lui ai réservé mes dernières idées et des choses tendres.

Et voilà que, ô miracle invisible, sous ma fenêtre la musique aigrelette d’une mandoline monte le long des façades obscures. Je ferme la dernière enveloppe avec un baiser, j’éteins la bougie et j’écoute. N’est-ce pas l’air de Rosine du Barbier de Rossini ? J’ai de la peine à retenir mon imagination et, après un moment, je suis presque étonné que ce ne soit pas une senteur de patchouli qui s’élève jusqu’à moi. Mais non, c’est le parfum des glycines, au-dessus du portail d’en face, qui remplit la place. L’air se termine. Je vois enfin mon musicien, de dos, un personnage maigrelet enveloppé d’une grande cape sombre, sur la tête un feutre de calabrais avec une unique plume de coq qui vibre à l’air de la nuit. Ses pas disparaissent progressivement de l’autre côté de la place.

 

Jacques Welsch

journal de voyage

 31 août 1871 au soir. À bord du Helvetia.

Ce matin dès 6 heures, branle-bas général au Foyer du marin de Gênes. On nous avait prévenus : « Plus tôt vous aurez pris place à bord du paquebot, plus vous aurez des chances d’avoir une bonne cabine. »

Les incidents de la nuit sont effacés. Ce qui fait qu’à 7 h 30 la caravane de Bâle se trouve au grand complet et dûment réconciliée au pied de l’échelle de coupée, encore barrée par une chaîne. Nous sommes là avec nos bagages à main, comme des élèves avec leurs cabas un jour de rentrée dans leur cour d’école. Il n’y a personne. Gross finit par appeler en français. Un petit homme, tiré à quatre épingles dans son uniforme noir, avec une casquette marine galonnée, nous fait signe depuis le pont :

— Êtes-vous la caravane de l’École de Bâle ?

— Oui !

— Décrochez la chaîne et montez.

Nous voilà embarqués, les pieds sur le pont astiqué de notre Helvetia. De jour, il nous semble encore plus massif que dans la nuit. Nous sommes tous, indubitablement, quelque peu intimidés. Notre interlocuteur se nomme :

— Augustin Dépraz, citoyen suisse, commissaire de bord du Swiss Steam Ship Helvetia. J’aurais grand plaisir à connaître vos noms, messieurs les missionnaires.

Nous nous présentons. Visiblement, M. Dépraz, qui est du Jura, a un penchant particulier pour les Alsaciens. Nous avons, Gross et moi, droit à un clignement d’yeux aussi discret que significatif.

— Voyez-vous messieurs, dit le commissaire, j’ai toujours un grand plaisir à vous recevoir à notre bord, vous les jeunes missionnaires en partance pour l’Asie. J’admire votre détermination et soyez assurés de toute ma sollicitude pendant cette traversée. Comme à tous vos collègues qui vous ont précédés, je me ferais un plaisir de vous faire faire une visite complète du bâtiment. Pardonnez-moi de ne pas y procéder aujourd’hui, mais le jour du départ est toujours très chargé pour nous autres, membres de l’équipage. Par contre, je vais un peu anticiper sur l’embarquement officiel, qui se fait à partir de 9 heures, et mettre immédiatement vos cabines à votre disposition. La Mission a réservé pour vous des cabines doubles de deuxième classe. Afin que vous gardiez un excellent souvenir de cette traversée, j’ai retenu pour vous trois cabines au niveau du pont promenade arrière. Monsieur Ayun qui descend à Alexandrie sera logé un étage plus bas, au niveau des premiers hublots, mais dans une cabine single qui lui conviendra, j’espère.

— Merci, j’ai l’habitude, murmure Ayun avec son sourire un peu las.

Pour atteindre nos cabines, nous marchons vers l’arrière, sur une distance qui nous paraît énorme. Tout le vaisseau est peint en blanc, avec des liserés rouges. Des croix suisses ornent les deux cheminées. Quelques matelots vaquent à leur besogne.

Dès le matin, 9 heures, les passagers se mettent à affluer. Nous descendons discrètement à quai. On nous a recommandé d’être de retour à 6 h 30, impérativement pour le repas du soir et la présentation au commandant de bord, le capitaine Peter Kübler.

 1er septembre 1871. À bord du Helvetia.

Cette dernière journée à terre s’est passée paisiblement. Visite de la vieille ville, ancienne métropole des princes de Sardaigne, avec ses Palais Doria, le Palazzo Rosso et le Palazzo Bianco, qui ont servi de demeures ducales jusqu’au xviiie siècle.

Nous autres, chrétiens du nord, avons eu un peu de peine à nous retrouver dans le décor chantourné des églises et des chapelles : la Chiesa santa Maria de Carignano ou la cathédrale san Lorenzo. Mais c’est sans doute le vieux port qui nous a le plus fascinés. Nous y avons déjeuné tous ensemble dans une sorte de grande brasserie profonde, précédée d’une large terrasse encadrée de verdure. La fameuse soupe « minestrone » a été au goût de tout le monde, alors que le ragoût de bœuf sauce piquante en a fait sursauter quelques-uns.

— Ce n’est rien, attendez le curry des Indes mes frères, a averti Gross.

Encore quelques achats, l’envoi de quelques cartes postales, un coup d’œil à la ville nouvelle. En vérité, depuis que nous avions le matin pris possession de nos cabines respectives, nous n’avions plus envie de prolonger les heures nostalgiques qui précèdent les grands départs. Ainsi, bien avant 6 heures, nous étions tous revenus à bord. C’est alors que nous avons commencé à dévisager tous ces gens qui allaient passer les prochaines six semaines de leur existence à aller et venir dans les installations de ce géant des mers appelé Helvetia. Plusieurs d’entre eux doivent se demander d’où sortent ces barbus qui semblent parler indifféremment l’allemand, le français et quelques dialectes difficilement identifiables. De notre côté, nous nous amusons beaucoup entre nous à nous poser des devinettes : « Qui est tel ou tel passager ? sa nationalité ? le but de son voyage ? Quels sont les habitués ? les nouveaux comme nous ? »

Il nous est difficile, à nous autres passagers en deuxième classe, de distinguer les classes de luxe et les premières. En effet, les passagers qui peuvent se le permettre se partagent l’avant du navire. Sur la promenade qui est, un moment donné, contiguë à la nôtre, il y a bien quelques phénomènes : officiers anglais, hommes d’affaires, parfois accompagnés d’une jolie femme. Et puis, il y a les riches Indous, trois princes arabes, deux notables russes, mais aussi un chef d’escadron cosaque, toujours solitaire.

Tout à coup, des stewards surgissent de partout, munis de grosses cloches, pour annoncer :

— Ces messieurs dames sont servis !

C’est le rush : les riches vers l’avant, les modestes vers l’arrière. Les repas nous changent, même en deuxième classe, du foyer du Marin : hors d’œuvre, plat de résistance, dessert, café. Le capitaine Kübler, commandant de bord, « après Dieu » fait remarquer Eisele, passe dans toutes les salles à manger, serre des mains, fait son petit speach de bienvenue dans les langues officielles de la Confédération helvétique, avec quelques phrases d’anglais quand même.

L’animation reste grande pendant la soirée. Quelques musiciens en redingote font danser dans les salons de première. Gross et moi estimons qu’il vaut la peine d’aller se coucher afin d’être sur pied demain à l’aube pour l’appareillage.

 En effet, avant le jour, bien calés dans de petites chaises longues blanches sur le pont promenade arrière, nous fumons une pipe en admirant la dextérité des matelots qui mettent en route ce monstre blanc de tôle et d’acier. Les machines accélèrent, on largue les amarres. Lentement, le navire vire à tribord et glisse, presque sans vagues, vers la sortie du nouveau port. Le soleil n’est pas encore levé, on voit un grand reflet orange à l’est. Un coup de sirène déchire le silence qui plane sur la ville. Nous traversons la passe, nous voici en mer. Sur le pont des premières, un groupe d’hommes chante l’hymne national suisse.


Jacques Welsch

journal de voyage

2 septembre 1871. En mer.

Curieusement, de toute notre équipe de jeunes missionnaires, nous sommes, Waisling et moi, les plus surpris par la mer. Cette plaine sans fin, cette immensité mobile, cette surface insaisissable. Certes, nos camarades admirent aussi. Mais autrement que nous. Eberle et Geng, les Wurtembergeois de la basse Forêt-Noire, semblent presque indifférents, frappés d’une espèce d’incapacité à s’émerveiller vraiment. Waisling et moi, nous les gens de la plaine à labourer, du plateau de Souabe et de la terre d’Alsace, ce nouveau « plat pays5 » que nous avons maintenant sous les yeux n’arrête pas de nous fasciner. Eisele, de Karlsruhe, et Gross, de Strasbourg, ont le côté un peu blasé des gens de la ville « qui en ont vu d’autres » ; mais que pensent-ils au fond ? Quant à Ayun, le vieux routier des grands voyages, il ne quitte plus guère le pont et fixe sans cesse l’horizon, en mâchant une gomme indéfinissable, parfumée et jaune.

 4 septembre 1871. En mer.

Avant-hier, l’après-midi, nous étions à la hauteur de la Sardaigne lorsque des dauphins parurent à bâbord. Ils s’approchèrent jusqu’à être à portée de voix de l’Helvetia. C’est alors que, nageant en parallèle avec notre monstre blanc, ils se mirent à caracoler, à plonger, à courir après les vagues, à s’éloigner et à revenir. Monsieur Dépraz, notre excellent commissaire de bord, nous amusa tous en les appelant au porte-voix. Ils ne se firent pas prier, car de toute évidence, ils connaissaient la manœuvre. En effet, lorsqu’ils se furent encore rapprochés, Dépraz leur fit jeter par la cuisine des tas de petits poissons sur lesquels ils se précipitèrent avant de nous gratifier, en remerciement, de quelques nouveaux jeux de cirque aquatiques.

La nuit tombée, dans la cabine que je partage avec Gross qui déjà dort du sommeil du juste, je pense encore à ces dauphins. On prétend qu’ils sont les amis de l’homme… depuis l’Antiquité. Ayun dit que c’est absolument exact et que, dans les ports orientaux, de bonnes relations s’établissent entre les plongeurs et quelques dauphins locaux, toujours les mêmes. C’est vrai, je me sens une véritable amitié pour ces animaux, à peine entrevus entre l’écume d’une vague et la vague suivante. Ah dauphin, qu’à travers toi la nature du Créateur est belle. Et déjà, nous les hommes, nous exploitons les dons de ton espèce à des fins de divertissements humains. Et encore heureux, si l’intervention des humains conserve l’innocence de ce que nous avons vécu cet après-midi.

 5 septembre 1871. En mer.

Aujourd’hui, nous avons passé au large de Naples. Les habitués de la ligne nous promirent le grand spectacle : le Vésuve qui, paraît-il, en ce moment fume beaucoup. En réalité, nous n’avons vu au loin qu’une grande montagne bleuâtre dont tout le sommet était enveloppé d’une sorte de bande de brume. Nuage ? Fumée ? Les deux mêlés sans doute, mais en tout cas rien de bien spectaculaire.

Demain, nous dépasserons, le détroit de Messine et certains nous prédisent une bonne vue sur « l’autre volcan », l’Etna. « Mektoub6», comme dit notre ami Ayun avec un fin sourire… « On verra, c’est le destin, on y peut rien, etc. etc. »

Il n’y a pas de doute, sur cette mer chaude, sur ce bateau grouillant de monde, notre frère Ayun a retrouvé sa discrète bonne humeur, son optimisme allusif de chrétien oriental. Il m’a glissé :

— Jacques, sais-tu que je suis fou de joie, de revenir à la Mission d’Alexandrie ? Ils crèveront de fierté, mes Levantins, et moi avec eux. C’est de l’orgueil, n’est-ce pas ?

 7 septembre 1871. En mer.

Notre navire a coupé au plus court, profitant d’une « mer d’huile » comme disent nos matelots. Nous approchons de notre prochaine escale, la première en terre d’Afrique : Alexandrie. L’endroit aussi où notre frère Ayun va nous quitter. Je suis songeur. Soudain, Gross m’accoste en s’exclamant :

— Regarde, Welsch, regarde, là !

Et il me passe une grosse jumelle marine qu’à dû lui prêter un officier de bord. Il est tout excité et me montre quelque chose au large. Je regarde tout un temps. Là ! effectivement, au ras des flots, il y a des triangles noirs qui évoluent entre les crêtes des vagues : des ailerons de requins. On commence à s’agiter sur le pont. On se demande si les gens font exprès de se faire peur « pour rire », alors que les « tigres des mers », comme dit un Anglais, passent fort loin de nous, dans le sillage d’un gros cargo danois qui a dû lâcher quelques détritus derrière lui. Notre cher M. Dépraz nous dit doctement :

— Autrefois, il n’y avait pas de ces squales dans la région. Ils sont remontés de la mer Rouge en Méditerranée depuis l’ouverture du canal, n’est-ce pas ?

Dans mon dos, Ayun murmure :

— Il y a vingt ans déjà, il y avait des requins au large d’Alexandrie, mon père me l’a raconté. Mais à l’époque, il n’y avait ici aucun Suisse pour les voir. Viens, Welsch, je vais te payer un gin soda à la buvette.

 8 septembre 1871. Alexandrie.

Dès notre accostage à Alexandrie, on nous fit savoir que pour des raisons de chargement, nous n’allions repartir que le lendemain soir. Ayun en a profité pour nous faire les honneurs de la Mission protestante qu’il va désormais animer et où il avait travaillé dans le passé comme auxiliaire d’un vieux pasteur libanais. En réalité, ce dernier n’avait eu qu’une formation locale au Proche-Orient. Notre frère Ayun est donc, grâce à la formation reçue à Bâle et à une bourse suisse, le premier pasteur diplômé de cette communauté. Dans quelques semaines, un évêque réformé viendra expressément de Beyrouth pour procéder à son ordination. Malheureusement, nous et notre bateau serons loin à ce moment-là, en pleine mer Rouge sans doute.

Ici, la vieille ville est grouillante de monde, des gens de toutes origines qui vont et viennent dans des ruelles étroites bordées de maisons hétéroclites. De pauvres petits ânes bruns ou gris, surmontés de charges énormes, des charrettes à deux roues et quelques chameaux étiques bloquent à tous les instants les carrefours, sous l’œil indifférent des policiers égyptiens à l’uniforme couleur de sable et à la chéchia écarlate à gland noir. Tout ce peuple va, vient, crie et gesticule, discute et marchande en arabe, mélangé de quelques mots de français. Des scènes des Mille et Une Nuits se succèdent sans interruptions, ponctuées par le passage furtif de nombreuses femmes voilées. De quels visages font partie ces yeux profonds dont certains nous regardent avec insistance ?

Ayun nous a conviés à nous rendre avec lui à la plage. Il n’y avait pas beaucoup de volontaires : Gross, Eisele et moi. J’avoue que je suis un total novice, même si j‘ai appris à nager jadis en bain de rivière, lors de ma première année à Bâle. Mais une plage ! Et tous ces gens en maillots de bain noirs ou rayés ! C’était une expérience à faire. Nous sommes même revenus avec des chapeaux de paille que vendaient des gamins.

Le soir, la communauté levantine nous a invités à une veillée inoubliable. Des chants, des prières, des vœux de bon voyage, du thé vert brûlant et du café très fort, des pâtisseries syro-libanaises, pleines de sucre et de miel, de graines torréfiées et de pâte d’amandes. Certains d’entre nous ont mangé ce soir-là pour la première fois de leur vie une orange. Ayun nous a juré qu’il n’oublierait personne d’entre ses frères de Bâle jusqu’à la fin de ses jours ; je crois qu’il dit vrai. Et pourtant, il y a toutes les chances du monde que nous n’entendions plus jamais parler les uns des autres. Que Dieu nous garde dans nos ministères, là-bas, aux Indes ou ailleurs.

 12 septembre 1871. En mer.

Nous nous apprêtons à sortir du golfe de Suez, laissant la ville du même nom sur notre droite. Nous avons derrière nous un événement unique : la traversée du canal. Les passagers, mais aussi l’équipage, n’ont cessé de dire les louanges de cette œuvre d’art et les plus anciens évoquaient les peines, et parfois les dangers que l’on avait à supporter lorsque le voyage des Indes passait obligatoirement par le cap de Bonne Espérance.

— J’y ai passé en 1861, il y a dix ans, c’était une aventure dont certains bateaux sortaient bien abîmés. Celui qui était un habitué de ces voyages et qui prétend n’avoir jamais eu peur dans ces régions, est un menteur ! nous a raconté un vieux Hollandais.

Il y a à peine trois ans que le canal de Suez est ouvert à la navigation et l’on nous a dit que l’année dernière, malgré la guerre franco-allemande, le trafic du canal a été de 154 millions de tonnes. Notre commissaire de bord, M. Augustin Dépraz, n’a pas manqué de faire une petite conférence pour chaque classe de passagers. Grâce à lui, nous savons désormais que l’ensemble de cette voie d’eau a 164 km de long, sa profondeur étant de 7 à 8 m, selon les endroits. « Sic transit gloria mundi7 ! » La jonction des deux mers a eu lieu le 15 août 1869 et deux jours plus tard cette œuvre d’un Français, Ferdinand de Lesseps8, est inaugurée par l’impératrice Eugénie9 arrivée à bord d’un yacht, L’Aigle, suivi de 77 navires de toutes les nations maritimes. Que reste-t-il de tout cela ? À la suite d’une guerre désastreuse, la famille impériale est en exil et tout doucement les Anglais sont en train de mettre la main sur ce beau canal, afin de s’assurer à tout prix, toute l’année quelles que soient les circonstances, le passage de la route des Indes ! Pourvu qu’aucune guerre n’en fasse jamais un enjeu.

Ce qui m’a beaucoup impressionné : à deux reprises, on nous a signalé l’arrivée, face à nous, d’un convoi maritime. Pour laisser passer les bateaux, il fallait alors que notre Helvetia aille se ranger dans une de ces « gares » aménagées à cet effet, c’est-à-dire un endroit où la largeur de la voie d’eau, d’habitude d’une vingtaine de mètres, s’élargit d’environ un tiers. Notre paquebot mixte s’arrêtait dans la gare, sans pour autant aller à quai. C’est alors que l’on voyait s’approcher, comme une théorie de dragons des mers, une série d’immenses navires qui avaient l’air de vouloir nous éperonner. En réalité, ils passaient à bâbord, presque bastingage contre bastingage. De quoi être fasciné par cette manœuvre qui avait, il faut le dire, quelque chose d’effrayant.

 22 septembre 1871. En mer.

Aujourd’hui, alors que nous naviguons en pleine mer Rouge, il s’est produit un incident grave. Entre nous, qui plus est, nous les six missionnaires de Bâle, partis ensemble sur la route des Indes ! En fait, il y a une semaine, j’avais pris une initiative dont je ne suis plus très sûr si elle était bonne ou une énorme gaffe. Dès la sortie du canal, j’avais constaté que les membres de notre petite équipe avaient tendance à se disperser et surtout à paresser aux quatre coins de notre deuxième classe. Ainsi, les autres passagers pouvaient découvrir au hasard de leurs promenades sur le pont, d’étranges jeunes barbus, vêtus sévèrement, la veste boutonnée jusqu’au menton. Parfois, l’un ou l’autre lisait, mais c’était rare. Plus rares encore étaient ceux qui fumaient la pipe. Tous avaient l’air de rêvasser au fond de leurs chaises longues, l’œil à l’horizon de la mer qui tremblait au loin sous un soleil torride. J’étais moi-même un de ceux-là. J’étais là à fixer cette étendue d’eau sans fin apparente, les yeux mi-clos et en ne pensant… à rien. La cloche de midi me faisait sursauter. À la salle à manger, par réflexe moutonnier, nous étions tous ensemble, ratant l’occasion de rencontrer d’autres gens, d’autres milieux, d’origine et de professions diverses. Mais non, les barbus étaient ensemble, on ne savait trop pourquoi, n’échangeant que des banalités en mangeant cette bonne cuisine du bord en silence. Les petits choux à la crème ingurgités, chacun se précipitait, une tasse de café à la main, pour rejoindre sa chaise longue favorite, dans un coin ombragé du pont, bien sûr. Et le déroulement monotone des heures reprenait jusqu’à la cloche du soir. J’avais fini par trouver ça absurde. Voilà donc six missionnaires, des camarades d’études, des gens qui pendant cinq ou six ans ont fréquenté le même internat austère. Et les voilà tous embarqués pour le pays dont ils rêvent depuis longtemps : les Indes orientales. Dans quelques semaines, nous serons presque tous dispersés. Sans doute pour la vie. Et pendant ces semaines de bateau, nous n’aurions rien à nous dire ? N’est-ce pas trop bête ? Au repas du soir, j’en ai parlé aux autres. Ils étaient d’accord, il fallait réagir, profiter de cette dernière occasion qui nous était donnée et, pourquoi pas ? approfondir entre nous notre théologie…

Nous nous y sommes mis avec ardeur dès le lendemain. Notre cher commissaire Dépraz nous a prêté un joli local très clair, plein de fenêtres à l’arrière et en contrebas de la passerelle de commandement. De grands fauteuils de cuir, des guéridons en bois exotique, une table de bridge. Au mur, quelques cartes marines et un beau baromètre au mercure. C’était ce que l’on appelait « le fumoir des officiers ». En réalité, comme ces messieurs n’y venaient que le soir, M. Dépraz avait obtenu du pacha (le commandant) de mettre ce local à notre disposition tous les matins. Il régnait bien une forte odeur de pipe et de cigare, mais tout le monde s’y est très vite habitué, même notre ami Eberle. À 10 heures, le commissaire nous envoyait du café, du thé et des petits fours suisses. Vraiment de quoi être encouragé au travail. Nous étions convenus de faire tous les matins de l’exégèse : lecture commune et explication de texte du livre des Actes des Apôtres10. En fin de matinée, Charles Gross nous présentait le contenu d’un gros livre sur l’hindouisme (encadré p. 218) Un succès fou. Tout le monde prenait des notes, posait des questions. Ici, au milieu de la mer et dans ce carré d’officiers de marine, ce débat quotidien d’histoire comparée des religions prenait une tout autre allure que dans une des sombres salles de classe de la Nonnengasse à Bâle. Les Indes, nous en étions encore loin, mais pourtant, chacun de nous sentait au fond de lui-même la petite angoisse suscitée par l’approche du but. Là-bas, au bout de cette mer sans fin, il y aurait un jour cette ville immense dont on nous avait parlé : Bombay. De plus, il faut avouer que Gross était vraiment doué pour présenter un ouvrage. Il avait largement profité des leçons de notre vénéré directeur d’études, notre inspecteur Josenhans, qui lui aussi avait fait un jour un voyage aux Indes, il y a longtemps, trop longtemps sans doute. Bientôt la pratique sur le terrain nous apprendrait le reste.

Du lundi au jeudi, tout se passa très bien, même de façon quelque peu euphorique. Nous avions l’impression que cette lecture commune du livre des Actes, cette tâche biblique commune, nous rapprochait beaucoup. Et l’hindouisme ! quel monde ! Pas facile de s’y retrouver. Et pourtant, nous avions tous besoin de mieux nous préparer encore à rencontrer cette spiritualité asiatique si difficile à saisir. Tout alla bien jusqu’au vendredi, où Gross aborda le problème de la place des intouchables dans la société indoue. À juste titre, notre répétiteur bénévole nous a rappelé qu’il est absurde de vouloir approcher le problème des intouchables, cette classe la plus basse dans la société, chargée de toutes les tâches vulgaires, sans garder sans cesse en mémoire tout le système fractionné de la société indoue. Depuis les brahmanes dont la vie est entièrement consacrée aux rites qui entourent les choses divines, en passant par les lettrés, les guerriers, les divers corps de métier et même les paysans, manipulateurs de la bouse de vache, matière quasi sacrée et en tout cas hautement précieuse. Tous sont au-dessus du paria, l’intouchable. Et Gross d’ajouter :

— Dans ce livre, écrit par un professeur anglais nommé Peterbrooks, j’ai trouvé une idée originale. Il écrit : « La société indoue est fondamentalement conservatrice, immobiliste. Aujourd’hui tout est pareil à hier, et demain sera encore pareil à maintenant. La religion hindouiste, si tolérante, spirituelle et sensible au beau, a pourtant été absorbée par la société, jusqu’à prétendre qu’il est dans l’ordre des choses que des hommes soient inférieurs à d’autres, la vie durant. » Chez les hindouistes, la société a complètement modelé la religion à son image, et pas l’inverse.

Gross se tut. Il y eut quelques instants de silence. Puis on entendit la voix de Waisling :

— Ce n’est pas ce qu’on nous a appris à Bâle. Dans toute société païenne, il y a la présence du Diable, voilà l’explication.

Eisele se mit à s’agiter.

— Toutes mes excuses, Gross, mais ton professeur anglais, il n’est pas très crédible. Il a l’air de dire que le conservatisme, ce n’est pas bon.

— Parfois le conservatisme peut tuer, dit Gross.

Et Hannes Geng, tout excité :

— Pourtant, tout le monde sait que c’est parce que les Allemands tiennent à leurs traditions, et à leurs traditions chrétiennes, qu’ils sont redevenus une nation forte et qu’ils ont gagné la guerre !

J’ai senti la rougeur me monter au front. J’ai ajouté :

— Aussi parce que les Prussiens avaient la meilleure artillerie de campagne du monde et un état-major moderne.

Et Eisele :

— Messieurs, arrêtons là, nous nous égarons.

Mais Hannes Geng ne sentit pas venir le vent. Au contraire, il enfonça le clou.

— Justement, Welsch, notre artillerie ! Nos canons étaient bénis par nos pasteurs.

Je ne me tenais plus.

— Ce qui les a aidés à tirer sur la cathédrale de Strasbourg et à incendier le Temple-Neuf.

Au lieu de se taire, Geng mit alors les pieds dans le plat et dit doctement :

— Il faut parfois faire des sacrifices pour atteindre la victoire. Sinon, nous n’aurions jamais retrouvé l’Alsace.

Alors Gross s’est levé. Il semblait encore plus grand et plus massif que d’habitude. Il s’avança jusqu’à Geng qu’il dominait d’une bonne tête. De ses deux poings, il a agrippé l’imprudent parleur par le gilet et l’a secoué comme un prunier, puis l’a lâché au milieu de la pièce. Il y eut un bruit de guéridon renversé, de vaisselle cassée, de cendriers brisés. Geng était à terre, au milieu de la casse. Après quelques instants de silence pénible, Gross dit posément :

— Je suis Strasbourgeois. Tout le monde le sait. Pendant le siège, dans la nuit du 24 au 25 août, ma mère a été tuée dans le bombardement et ma petite sœur aussi, dans la loge de concierge du Temple- Neuf.

Un nouveau silence, puis un commandement, comme un cri :

— Allez, debout, Geng, ne reste pas comme ça par terre, imbécile !

Puis Gross lui tourna le dos et se dirigea vers la porte. À côté de la sortie, il y avait, debout, ce pauvre Eisele qui aurait voulu trouver une parole apaisante. Il réussit tout juste à dire :

— Charles, nous…

L’autre lui a jeté à la figure :

— … et ma petite sœur aussi, comprends-tu ? Non, bien sûr, tu ne comprends pas !

Et il sortit, nous laissant là avec notre peine, notre chagrin et notre honte.

Tandis que notre groupe se dispersait, ce fut moi qui eus naturellement la tâche pénible d’aller trouver M. Dépraz. Je l’ai enfin repéré à la cuisine, en train de goûter le potage de midi. Ce brave homme s’est rendu compte tout de suite que j’étais bouleversé. Il m’a emmené dans son bureau. Là, j’ai confessé nos altercations au commissaire, aussi bien que j’ai pu. M. Dépraz m’a répondu :

— Ne vous en faites pas trop, Welsch. Depuis le début de ce voyage, je me doutais bien que votre groupe risquait un jour quelques difficultés, étant donné sa composition internationale. Puis-je vous demander, en toute discrétion, où vous étiez, il y a un an ?

— J’étais caporal infirmier à l’ambulance centrale IV-42, pas loin de Belfort.

M. Dépraz soupira :

— Je suis du Jura, je sais un peu ce que cela veut dire, Pontarlier et le reste. Vous savez, Welsch, vos confrères allemands n’ont pas été mobilisés pendant la guerre, ils ne peuvent pas comprendre. Et puis le deuil de ce pauvre M. Gross ! Allons, je ferai ranger la pièce. Parce que vous continuez à vous réunir demain matin, n’est-ce pas ? Il faut me le promettre. C’est indispensable, aussi pour l’avenir, monsieur le pasteur.

Charles Gross n’est pas venu déjeuner. J’ai dit aux autres que je lui parlerai et que nous allions tous nous retrouver demain matin. Un homme de cœur, le commissaire, nous le conseillait. Tous sont partis, la tête basse.

Après de longues recherches, j’ai enfin trouvé Gross à la poupe du navire, sur une petite plage peu fréquentée, où un énorme drapeau suisse claque au vent, au-dessus du sillage tumultueux que notre navire laisse derrière lui. Il y a là, peintes en blanc avec l’inévitable liseré rouge, quelques chaises pliantes. Gross en occupait une à califourchon, les bras croisés sur le dossier, et regardait le bouillonnement des eaux à ses pieds. J’ai pris une autre chaise et je me suis assis à côté de lui. Nous n’avons pas échangé un mot, pendant longtemps. Puis, toujours silencieux, Charles Gross a sorti son tabac de la poche, a bourré une pipe et m’a tendu sa blague. La pipe que j’avais sur moi était en bruyère rouge, un cadeau de mon cousin Jean. Nous avons échangé le feu avec le même briquet, sans un mot toujours. Bien plus tard, l’ami Gross a vidé sa pipe en la tapant contre son talon. Il a regardé l’objet qu’il tenait dans sa main comme s’il voyait cette pipe au foyer calciné pour la première fois. Enfin, j’entendis :

— J’étais de la réserve, comme toi. Mais en tant que Strasbourgeois, on m’avait versé dans la Garde nationale. Cette nuit-là, je me trouvais Porte Blanche. C’était infernal. L’artillerie allemande utilisait des munitions spéciales incendiaires. Nous étions seuls à essayer d’éteindre le feu. Les pompiers ne sortaient plus du centre ville où un foyer s’allumait après l’autre. Un vieux capitaine qui passait en courant, m’a jeté : « Alors Gross, le 24 août, la Saint Barthélemy11 cela ne vous rappelle rien, non ? » À deux reprises, mon lieutenant m’a proposé de partir : « Voyez, ça brûle fort du côté du Temple Neuf et de la place d’Armes, vous devriez aller voir ce qui se passe chez vous ! » J’ai refusé. Je savais que ma famille s’était réfugiée au sous-sol voûté du vieux presbytère. Finalement, je partis à l’aube. Tout le quartier des dominicains était détruit, brisé, incendié. Dans la rue déserte, devant moi, j’ai vu deux hommes, les vêtements en lambeaux, roussis par le feu. En approchant, j’ai reconnu Franz Haerter, le pasteur et son fils. De les voir là, seuls et désemparés, j’ai tout de suite eu le pressentiment qu’il y avait eu un malheur. Je me suis précipité en avant, le vénérable pasteur m’a pris dans ses bras. Il a dit : « Il n’y avait rien à faire, elles sont sorties à un moment donné de la cave pour sauver encore quelques effets. À ce moment-là, une tôle de cuivre tordue par le feu est tombée du toit de l’église et s’est abattue sur la conciergerie qui a immédiatement flambé comme une torche. » J’étouffais mes sanglots contre la poitrine du pasteur Haerter qui ne cessait de me serrer dans ses bras. L’enterrement des deux femmes a eu lieu sur place, dans une niche de la cave, faute de mieux.

23 septembre 1871. En mer.

Si notre groupe a trouvé le chemin de la réconciliation, c’est bien à Augustin Dépraz, notre commissaire de bord, que nous le devons. En l’espace de quelques heures, il a, malgré son travail multiple à bord de ce grand paquebot mixte, réussi à avoir un entretien privé avec chacun de nous. Un vrai « père confesseur », ce protestant suisse, issu d’une pieuse famille d’horlogers du Jura. Ses dons de polyglotte lui ont permis de parler à chacun dans sa langue maternelle, un atout certain en cas de conflit !

Hier soir encore, le dîner s’est pris en ordre dispersé. Ce matin, au fumoir des officiers, oh surprise ! Tout le monde était présent. Mais nous n’étions pas seuls. M. Dépraz était là, avec nous. Avec beaucoup d’autorité et de gentillesse, il a pris les choses en main. Il nous dit d’abord qu’il comprenait fort bien, lui qui fréquentait les gens d’un peu partout, qu’il n’était pas facile pour nous de vivre ensemble en sortant d’une guerre franco-allemande, si dure et si cruelle. Il dit combien ce conflit, aux portes de la Suisse, avait aussi secoué son propre pays, où la pluralité culturelle n’est pas toujours une évidence, comme on croit devoir le dire officiellement. Il nous rapporta avec émotion et sobriété les circonstances de la mort de la mère et de la sœur de Charles Gross pendant le siège de Strasbourg. Puis il ajouta :

— Monsieur Andreas Eisele, lui, a perdu un frère, mobilisé dans la cavalerie allemande. Il était l’ordonnance d’un officier. Les deux hommes ont été abattus en décembre par des francs-tireurs, alors qu’ils traversaient de nuit la forêt de la Ferté Bernard, près d’Orléans. Messieurs les pasteurs, je salue votre jeunesse, votre courage et votre abnégation. Vous avez consacré votre vie à la mission. Je ne suis qu’un simple laïc, mais j’ose vous adresser cette prière : oubliez vos rancunes, oubliez même vos deuils personnels, demandez à Dieu de vous aider à porter tout cela et de vous donner la paix intérieure dont vous aurez besoin tous les jours pour exercer, ces prochaines années, votre vocation missionnaire ; je prierai pour vous, mes chers amis.

Ensuite, Augustin Dépraz nous a embrassés, les uns après les autres. Nous avons fait de même, en nous demandant mutuellement pardon. Notre réconciliateur est resté pour partager avec nous notre travail biblique et notre recherche de la matinée.

25 septembre 1871. À la sortie de la mer Rouge.

Demain, nous ferons escale à Aden, en Arabie, où les Anglais font largement valoir leur influence. Toujours la route des Indes ! On nous a recommandé de ne pas rester à terre la nuit et de ne sortir en général qu’en groupe, d’éviter certains quartiers… Eisele dit en riant à ses compatriotes :

— Attention, cette fois, on n’ira pas vous chercher !

Le bruit court que les Français auraient le projet de prendre pied définitivement en face, de l’autre côté du golfe, et de transformer le petit port somalien de Djibouti en grande rade avec aboutissement de la voie de chemin de fer d’Addis Abeba. Mais la République aura-t-elle l’envie et surtout les moyens de reprendre ce projet ? Certains commerçants qui sont à bord prétendent que les Éthiopiens poussent beaucoup à la roue et sont même prêts à participer au financement. La voie ferrée et le port moderne leur donneraient un débouché sur la mer dont ils rêvent depuis fort longtemps.

Ici, la vie de notre petit groupe a repris comme avant, mais pas tout à fait. Certes, nous travaillons bien ensemble, mais on sent quand même la crainte de chacun qu’un mot, qu’une tournure imprudente ne fasse rebondir le conflit. Mais à quelque chose malheur est bon, les Wurtembergeois, mais nous aussi, les deux Alsaciens, nous avons fait une prise de conscience : nous savons maintenant que nos opinions, même théologiques, ne sont pas seulement personnelles, mais dépendent aussi pour une large part de nos origines sociales et nationales. Ce qui est le plus dur, nos collègues d’outre-Rhin ne comprennent pas pourquoi nous n’adhérons pas sans arrière-pensées à l’annexion de l’Alsace par la nouvelle Allemagne — on a l’impression que les Prussiens ne savent toujours pas quel statut nous accorder —. Et Gross et moi, nous n’osons pas trop penser que nous n’aurons jamais plus autre chose en poche que des papiers allemands. Ainsi, quand nous débarquerons à Bombay, les Anglais nous considéreront comme des Allemands, des Allemands comme les autres.

Souvent, je pense à ma chère Caroline. Elle qui est si française, si républicaine, si « tricolore », comment peut-elle supporter tout cela, en particulier l’administration de l’enseignement dont elle dépend désormais. Peut-être me dira-t-elle quelque chose dans les messages que j’espère trouver à Bombay, en arrivant. Mais ça, c’est encore loin, bien loin.

28 septembre 1871. En rade d’Aden.

De cette escale, sous un ciel écrasé de chaleur, je crois qu’il ne me restera dans l’avenir qu’une chose : à peine étions-nous à quai, alors que les fonctionnaires de douane et de police montaient à bord, je vis aussi un marin anglais se faufiler sur le pont en criant :

— Révérend Welsch, révérend Welsch !

 Je me précipitais. Il tenait à la main deux télégrammes qu’il me remit avec un grand sourire. Je le remerciais et lui demandais s’il y avait moyen de répondre. Il fit d’un air amusé :

— All right, come to the board12.

Cet excellent Britannique m’a entraîné à contre-courant de tous ceux qui montaient l’échelle de coupée. Sur le quai, il me prit par la main pour ne pas me perdre. En moins de cinq minutes, nous étions à la capitainerie du port. Mon mentor a expliqué à un Arabe en uniforme que j’étais le pasteur qui venait de recevoir deux télégrammes en poste restante et qui voulait répondre. Le fonctionnaire arabe eut un geste sans équivoque. Je lui remis le pourboire qu’il attendait et j’en donnais un autre au marin anglais. Cela les fit rire, mais me permit immédiatement de m’asseoir et de me servir des formules de télégraphe que l’on me tendait.

Je jetais un coup d’œil aux missives que je venais de recevoir, l’une de Caro, l’autre d’Irène de Bergheim. Étant donné le prix que l’on m’indiquait pour les réponses, ce n’était sans doute pas le prix officiel, je fis aussi court que possible. Pour Caro :

« Message reçu. Pense à toi jour et nuit. Baisers. Ton Jaco. »

Pour sœur Irène :

« Merci bonne nouvelle. Affectueusement. Jacques. »

J’ai rejoint le bord et la cabine comme dans un rêve. Gross n’y était pas, heureusement. Les yeux humides et les mains tremblantes, j’ai relu ce courrier magnifique. Caro écrivait :

« Chéri, tu me manques beaucoup, la France aussi. À quand mon voyage ? Je t’embrasse. Caro. »

Quant au télégramme de sœur Irène, à vrai dire, je ne m’y attendais pas, ni au message, ni au contenu ! Cette chère diaconesse m’avait câblé le texte suivant :

« Cher Jacques, reçu pour vous, par ambassade de France, votre brevet de sergent infirmier, armée française. Félicitations et pensées amicales. Sœur Irène. »

Voilà donc un télégramme en provenance de Strasbourg… — poste allemande ! — qui m’apprenait que j’étais désormais sous-officier de l’armée française. Ce message me parvenait, en plus, grâce à la fille d’un colonel de cavalerie français. Pendant la guerre, elle n’avait pas été, cela m’apparaissait maintenant, étrangère à cette demande de nomination qui aboutissait enfin aujourd’hui, sous le soleil torride d’Arabie…

30 septembre 1871. En mer, golfe d’Aden.

Nous avons quitté Aden, et abordé le dernier « grand final » avant Bombay. Il n’y aura plus d’escale d’ici là. Cette constatation me donne à réfléchir. Nous avons, certes, repris nos activités communautaires du matin, et j’en suis ravi. Mais il reste les après-midi. Sans doute est-ce là la dernière période de temps libre qui se présente à moi avant longtemps. Je ne me fais aucune illusion : la première séquence aux Indes sera faite d’activités multiples et aussi de temps d’adaptation, ce qui n’est pas toujours évident, j’imagine.

Ce « dernier loisir » à bord de ce sympathique paquebot, bien nourri et bien logé, il faut que j’en use au mieux. J’y pense, en fait, depuis longtemps, mais il faut bien maintenant que cela se concrétise. Je voudrais, ces prochains jours, réaliser un projet : écrire une sorte de testament. Non pas tellement fixer sur papier mes dernières volontés, ce n’est pas de mon âge. Mais tout simplement envisager l’éventualité, dans cette aventure indienne, que mon cours de vie s’arrête brusquement, pour une raison ou une autre. Je souhaite qu’il reste quelque chose de tout cela. Certes, je tiens une sorte de carnet de bord. Je l’ai aussi fait pendant la guerre. Je sais que Caro en fait autant. Mais il me semble que, pour être honnête avec ceux qui éventuellement nous liront — futurs missionnaires, jeunes étudiants ? — je ne dois pas cacher mes motivations du début, voire même les motivations actuelles de mon engagement dans la mission. En relisant ma lettre de candidature à l’École de Bâle (29 avril 1866), je me rends compte à quel point j’ai changé depuis, mais ma « vocation », pour utiliser ce terme, est restée entière. J’aimerais qu’après moi cela se sache. Je décide donc, dès mon arrivée à Bombay, de remettre une copie de ce que j’ai écrit depuis 1870 et que j’écrirai encore d’ici là à une personne de confiance, d’Alsace ou de Suisse en partance pour l’Europe, avec comme mission de déposer le tout entre les mains du sénateur Stucki à Bâle, où mon cousin Jean Welsch pourrait à l’occasion le retirer. J’ai l’intention d’y ajouter précisément ma lettre aux Vénérés Pères de 1866. Je vais prévenir Jean, le prier instamment d’être le dépositaire de mes écrits. S’il accepte, je vais désormais lui envoyer directement mes textes. J’ai cru comprendre que Caro de son côté compte rester en contact épistolaire avec Irène de Bergheim et la tenir au courant de ce qui nous arrivera dans le quotidien. Tant mieux ! les historiens aiment bien avoir deux sources. Mais nos faits et gestes vont-ils vraiment les intéresser, dans un siècle ou plus ? Après tout, pourquoi pas ? Nous vivons une époque extraordinaire.

30 septembre 1871. En mer, golfe d’Aden. Voyage Gênes-Bombay. Éléments pour mon testament.

Document n° 1.                     

Lettre de candidature de Jacques Welsch à la mission de Bâle

Vénérable Comité,

C’est à la fois mon vœu et ma joie de me présenter cette année comme apprenti à la Maison des missions à Bâle, afin de m’y faire accepter comme outil dans la main du Seigneur, tel que cela semblera utile.

Vénérable Comité, je me suis, depuis toujours, représenté la mission comme une tâche difficile. Partir en mission ? J’ai longtemps lutté pour me débarrasser de cette pensée. J’ai hésité, car je me demandais s’il s’agissait d’une pensée née de mon imagination, d’un souhait vide de sens.

Mais il n’en est pas ainsi. C’est bien au contraire la divine certitude qui s’est installée de plus en plus solidement en mon for intérieur, jusqu’au jour où j’en suis venu à mettre ma volonté en harmonie avec l’obéissance à Jésus.

Qu’il me soit maintenant permis de rendre grâce pour cela, puisque, depuis toujours, Il ne m’a pas laissé en repos, afin de me conduire finalement, par l’action de son Esprit, à la décision définitive. J’ai eu la grâce de m’apercevoir combien le Seigneur conduit toute chose pour le mieux13(…)

(…) Moi, Jacques Welsch, de Bosselshausen, Basse Alsace, suis né le 23 août 1848. J’ai été baptisé le 25 de ce même mois en l’église protestante de Bosselshausen et de ce fait reçu dans le sein de l’Église, comme membre de la communauté chrétienne véritable.

Mon père est Michaël Welsch, citoyen et ouvrier agricole à Bosselshausen, ma mère est Marguerite Mehl, de Bosselshausen également. Dans ma famille, je suis le sixième de sept enfants, et, grâce à Dieu, bien bâti et en bonne santé.

Lorsque j’atteignis mes 5 ans, mes parents m’envoyèrent à l’école que je fréquentais alors avec zèle et beaucoup de plaisir.

C’est lorsque j’eus 9 ans que Dieu frappa un peu durement à notre porte et une lourde déchirure assombrit notre vie de famille. Une grave maladie frappa mon père. Après peu de jours seulement, il fut rappelé dans l’éternité, le 7 mai 1854. Ce fut une grande douleur, car il aurait fallu pouvoir le garder encore, tant nous avions tous besoin de lui. Pourtant, il nous fallut dire ; « Le Seigneur a aidé jusqu’ici, Il le fera encore, car il est le Père des orphelins et des veuves. »

À l’âge de 11 ans, je fus atteint d’une maladie violente qui se déclara comme une congestion pulmonaire. Ce temps fut douloureux, mais je retrouvais la santé après quelque temps. Après cela, ma santé a été bonne et mon retour à l’école à nouveau possible, me permettant d’apprendre mes devoirs comme avant. Dès le début, je me suis bien débrouillé en français et j’y trouvais bien du plaisir. On nous enseignait aussi l’histoire biblique et des extraits du catéchisme de Luther14.

Vint le temps de la confirmation, dont la préparation ne m’a pas laissé de grands souvenirs. Jusqu’au jour où nous avons été confirmés, un jour qui m’a fait devenir très pensif. Je savais que c’était là un jour sérieux, où j’allais prendre à mon compte l’alliance contractée jadis lors de mon baptême. Mais dès que la confirmation fut passée, cette pensée disparut également. Pourtant, le Seigneur a fait en sorte que jamais plus l’Ennemi15 ne put me prendre complètement en son pouvoir.

Après ma confirmation, on me mit chez Michaël Ernst, maître tailleur à Bosselshausen, qui était un serviteur de Dieu et un enfant de notre Seigneur Jésus-Christ. où je me suis mis à apprendre le métier chez lui, alors qu’il parlait en même temps des choses divines. Il nous fit savoir, à nous autres apprentis, combien bas nous étions tous tombés, combien nous étions pécheurs et de quelle manière on peut être aidé.

Car le Seigneur, le Sauveur, l’Agneau de Dieu a pris sur Lui tous nos péchés à Golgotha16 de manière à ce que nous soyons sauvés, pourvu que nous le voulions. Ce discours incessant m’a complètement déstabilisé. Dans mon for intérieur, j’ai sans cesse entendu cette parole : « Laisse toi convaincre, sinon tu es perdu ! »

J’avais perdu toute ma tranquillité. Jusqu’au jour où je me suis levé dans l’assemblée17 et je me suis offert afin d’appartenir désormais au Seigneur Jésus. Ainsi, j’ai fui le monde tout en restant dans le monde. J’ai donné de la sorte son congé à l’Ennemi, l’Ennemi grossier et méchant. J’avais alors 15 ans et le Seigneur m’a accordé plus d’une bénédiction dès cette époque.

Trois ans se sont passés et je m’avance dans ce pèlerinage terrestre, non sans être perturbé d’ailleurs. Car l’Ennemi a tout mis en œuvre pour me retenir en son pouvoir. Pendant un certain temps, il m’a surtout torturé avec ces péchés de jeunesse que sont la volupté et le libertinage. Dieu merci, Il m’a donné la force d’écarter aussi ces péchés.

Et puis ce fut l’an 1864, à mes 16 ans, que le Seigneur m’a visité une fois de plus. Je devins gravement malade, il s’agissait de nouveau d’une congestion pulmonaire, tellement violente que mon entourage ne pensait plus me voir un jour relevé. Moi-même, je m’étais préparé à partir pour l’Au-delà18 et d’être prochainement chez Dieu. C’est ainsi que la maladie a provoqué ceci en moi : je compris qu’il fallait que je prouve avec plus de sérieux et de zèle mon appartenance au corps du Christ, comme membre dont Il est la tête, afin de Le suivre pas à pas, bien mieux que je ne l’avais fait jusque-là. La voix du Seigneur qui m’appelait était affectueuse et douce, et elle me permit par les encouragements qu’elle m’apportait, de retrouver mes forces spirituelles.

Je n’avais pas encore 17 ans lorsque j’allais compléter ma formation à Bouxwiller, mais je continuais à fréquenter les assemblées. Alors la pensée se précisa en moi : devenir missionnaire. Pendant longtemps, j’ai toujours à nouveau écarté cette pensée. Je ne pensais pas devoir lui obéir, étant trop faible pécheur pour prendre sur moi une tâche aussi lourde. Je pensais aussi à bien des circonstances contraires. Il y avait avant tout cela qu’il fallait quitter son pays, ce qui avait pour conséquence qu’il me serait dans ce cas impossible de continuer à prendre soin de ma mère comme je l’avais fait jusque-là. Seulement voilà : le Seigneur n’a-t-il pas dit : « Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi. » Et puis il y avait aussi ceci : si je tirais un mauvais numéro, il me faudrait être soldat. Si j’ai hésité à cause de ma propre faiblesse, l’Écriture n’a cessé de me fortifier le cœur, en particulier ce passage où le Seigneur dit : « Ma force s’accomplit dans la faiblesse. » J’ai dit à mon Sauveur : Que ce soit Toi qui accomplisses cette vocation en moi. Que Sa bénédiction repose sur cette lettre !Cher Sauveur, je te prie de diriger les cœurs des membres de ce Comité de la Société de Bâle. Inspire-les, si du moins Ta volonté est telle, d’accepter ma candidature. Que je sois reçu et formé dans leur gracieuse Maison, afin que je puisse, le jour venu, sortir avec la barque du Seigneur et atteindre ainsi ce grand champ de la mission et d’y aider à publier ton nom par toute la terre.

Ô Seigneur Jésus, accorde Ta douce bénédiction, à cause de Ta grande miséricorde.

J’ai l’honneur d’être, en toute affection, votre obéissant serviteur.

À Bosselshausen, Basse Alsace. 29 avril 1866.

Jacques Welsch.

Document n° 2.

Enfance et jeunesse à Bosselshausen

 Ceux qui liront la lettre ci-dessus — peut-être nos enfants ? — ne pourront la comprendre que si je révèle quelques éléments de ma jeunesse qui n’y sont pas indiqués, mais dont on a besoin pour savoir vraiment quel homme j’étais, à la veille de mes 18 ans.

Les Welsch étaient des gens très modestes. À Bosselshausen, à part notre maison basse à colombages et en torchis, nous ne possédions qu’un jardin, assez grand, dont nous tirions l’essentiel de notre nourriture. Nous n’avions pas de champ à nous, ce qui obligeait notre père à travailler comme journalier chez les paysans riches. Ma mère, et nous les enfants, nous étions préposés au jardin et à la basse-cour, car, autour de notre maison, nous avons toujours élevé des poules, des canards et par moment quelques chèvres qu’il fallait conduire aux prés sauvages à tour de rôle. Un moment donné, mon cousin Jean avait trouvé une « combine » : après la classe ou pendant les vacances, nous allions tous les deux remplacer le pâtre pendant quelques heures où il allait voir sa bonne amie ou poser des collets pour prendre des lapins. Il nous donnait en général deux sous pour garder les vaches à sa place.

Quand notre père est mort brusquement, en 1854, je n’avais pas 9 ans. Notre frère aîné a remplacé mon père, surtout en travaillant en forêt. Il nous emmenait parfois pour faire des fagots. Nous étions sept enfants, j’étais l’avant dernier et ma petite sœur Catherine la dernière. Je me souviens de ma mère travaillant pour ainsi dire nuit et jour, surtout lorsqu’elle devint veuve. Souvent, l’un ou l’autre a été malade des poumons, surtout en hiver. Ma mère nous soignait en augmentant alors notre ration de lait de chèvre dans lequel elle ajoutait du miel, grâce aux ruchers de l’oncle Adolf.

Je suis allé à l’école dès 5 ans. Je dois énormément à M. Strebler, notre instituteur. C’est lui qui nous a appris à parler correctement le français et plus tard à l’écrire. Chez nous, on ne parlait que l’alsacien. C’est aussi M. Strebler qui m’a fait aimer les histoires de la Bible19. Il nous faisait apprendre par cœur des principes chrétiens. C’est seulement longtemps après que j’ai su qu’il s’agissait de certains passages du catéchisme de Martin Luther, le réformateur. On allait à l’église le dimanche et aux fêtes, mais pendant des années, je n’ai rien compris. Il y avait heureusement les cantiques que j’aimais bien. Chez nous, à la maison, on ne parlait jamais de religion. Mais on priait à table et pour les malades. Ainsi, toute ma « première religion », je la dois à M. Strebler, et elle m’est restée jusqu’à ce jour.

Document n°3.

Relecture en mer d’Oman

 Ma reconnaissance envers l’instituteur Strebler est d’autant plus grande que c’est à lui que je dois aussi d’avoir pu continuer à me former après l’école primaire. C’était la veille du certificat d’études. M. Strebler est venu le soir chez nous à la maison. Il a dit à ma mère et à mes aînés : « Jacques est une tête. Il faut qu’il poursuive ses études ». Mais voilà, des études, il ne pouvait en être question, étant donné les petits moyens de la famille. J’ai quand même échappé au destin de valet de ferme. Ma mère m’a présenté à un des bons artisans du village qui a accepté de me prendre en apprentissage.

Michaël Ernst était tailleur, mais aussi président de la congrégation de l’Église chrétienne évangélique de Bosselshausen, Riedheim et Melsheim qu’il menait avec zèle avec son frère cadet Georges. Chez Michaël Ernst, les apprentis étaient aussi les disciples d’un catéchisme que le maître nous administrait à sa façon. À l’époque, je ne me rendais pas compte combien cette piété sentimentale doublée d’une dure morale préparait mal à une vie chrétienne vraiment adulte. On ne cessait de nous dire que nous étions corrompus de naissance, que nous étions perdus pour l’éternité, si nous ne nous convertissions point. Avouer ses péchés en public, devant les frères, voilà ce qui seul comptait. Pourtant, j’avais également le petit bagage religieux que je devais à mon instituteur. Sans le savoir, ce que j’avais reçu de M. Strebler m’a permis de garder une certaine distance par rapport au piétisme du tailleur Ernst. Ainsi, malgré l’endoctrinement dont je faisais l’objet pendant mon apprentissage, je suis resté persuadé que la communauté chrétienne véritable n’est pas constituée par les « convertis », mais par tous ceux qui ont été baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et qui, eux, forment la communauté chrétienne authentique, « là où la Parole est correctement annoncée et les sacrements correctement administrés… » Je n’ai donc jamais abandonné la paroisse luthérienne de mon village. Les pieux discours de maître Ernst m’y poussaient indirectement, alors qu’il espérait faire de nous, ses apprentis, de fidèles adeptes de sa congrégation dissidente20. Ma foi n’avait rien d’original en ce temps-là et lorsqu’aujourd’hui je relis ma lettre de candidature à l’École des missions, je constate que mes croyances religieuses de l’époque étaient une sorte de bouquet un peu hétéroclite des deux enseignements que j’avais reçus : celui de Strebler, celui d’Ernst. Ceci dit, l’ambiance autour de moi était fortement teintée d’un missionnarisme qui alors avait touché les couches populaires, aussi bien dans les congrégations que dans les paroisses. Avant que je ne prenne ma décision de partir en mission en 1866, cinq jeunes gens de nos villages avaient pris le chemin de la grande maison missionnaire de Bâle, la seule existant alors dans cette partie de l’Europe.

Aujourd’hui, il me semble que mes raisons d’en faire autant n’étaient pas forcément claires ni sans équivoque. Que dire de plus ? Dieu s’en est servi et me voilà à quelques jours de bateau des Indes orientales. Qu’Il bénisse maintenant cette entreprise. Il me faut encore ajouter ceci : il m’avait semblé jadis que l’École de Bâle prolongeait les pieux discours des frères Ernst en Alsace. En réalité l’École de Bâle m’a pris en main à un tout autre niveau : « Pieux mais instruits », telle était notre devise pendant nos études. Nous, les étudiants de l’École de Bâle, lorsque nous sortons de son internat, nous avons derrière nous six ans d’études approfondies. Puis nous sommes ordonnés missionnaires, chacun dans son Église d’origine. Nous avons reçu, de par ce fait, une instruction théologique à part entière. Les langues anciennes, l’Ancien et le Nouveau Testament, l’histoire de l’Église, la théologie systématique21, la missiologie, au moins deux langues modernes, des notions de médecine coloniale, des notions de musique, tels sont aujourd’hui nos bagages. Je les dois au protestantisme suisse qui a payé mes études. Les Vénérés Pères du Comité de Bâle, ma reconnaissance leur est acquise, même si j’ai fait un peu cavalier seul et si ma théologie personnelle n’est plus tout à fait la leur. À bien y réfléchir, cette différence a plusieurs sources. Il y a, dès le début, l’enseignement religieux reçu dès l’école primaire par M. Strebler, je l’ai souligné à plusieurs reprises. Il y a aussi l’influence de quelques condisciples. Certains sont déjà outre-mer, comme Wagner et Bettinger… Et, bien sûr, l’ami Gross, mon compagnon d’ordination. Je n’oublie pas d’y joindre l’inspecteur Josenhans dont le piétisme n’a justement rien de sentimental, mais nous a conduits vers une foi à la fois virile et miséricordieuse.

Quant à ma chère Caroline, elle n’est certes pas théologienne. Mais c’est aussi grâce à elle qu’aujourd’hui, je pense « autrement ». Depuis que je me suis donné à elle, corps et âme, je suis un autre homme. Il n’y a aucun doute là-dessus.

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1. Juifs originaires du Nord de la France, d’Allemagne et de l’Est de l’Europe. Ils se différencient des juifs sépharades, originaires du bassin méditerranéen, par la liturgie synagogale, la langue et les coutumes.

2. « Non, non, je proteste ! »

3. Branche issue du mouvement fondé en Bohême par Jan Hus (1369-1415), annonciateur de la Réforme qui aura lieu un siècle plus tard. Affaibli par la guerre de Trente ans (1618-1648), le mouvement se reconstitua au XVIIIe s. sous l’impulsion du comte von Zinzendorf. Les Frères moraves se distinguent principalement dans les domaines de l’éducation et de l’évangélisation. Leurs cantiques furent très populaires aux XVIIIe et XIXe s.

4. Foyer allemand pour marins, Gênes.

5. Désigne les vastes terres arables de la plai ne du Bas-Rhin.

6. Arabe = « C’est écrit. »

7. « Ainsi passe la gloire du monde. » Paroles adressées naguère au souverain pontife lors de son couronnement, pour lui rappeler la fragilité de toute puissance humaine.

8. Diplomate français (1805-1894). Constructeur du canal de Suez, une idée portée par les saints-simoniens. Le canal fut inauguré le 17 novembre 1869.

9. Épouse de Napoléon III. Apparentée à Ferdinand de Lesseps, elle soutint son entreprise.

10. Latin : acta = acte. L’un des livres constitutifs du Second Testament, attribué à l’apôtre Luc, auquel on attribue également l’Évangile qui porte son nom. Les Actes sont d’ailleurs considérés comme le prolongement de celui-ci. Parmi les quatre rédacteurs des Évangiles, Luc, médecin grec d’Antioche, serait le seul d’origine non juive. Contemporain de l’apôtre Paul, il n’a donc pas été le témoin direct des paroles et gestes de Jésus. Rédigés en grec ds. les années 80 de l’è.c., Les Actes représentent un document sur la vie des premières communautés chrétiennes et le contenu du message évangélique dans. les années 33 à 63, principalement à travers l’œuvre missionnaire des apôtres Pierre et Paul. Ce dernier, qui joua un rôle déterminant dans l’expansion du christianisme dans le monde non-juif de la partie occidentale de l’Empire romain, y apparaît pour la première fois sur la scène de l’Histoire. Ainsi Luc peut-il être considéré comme le premier historien du christianisme. À voir : Les Actes des apôtres, film de Roberto Rossellini, 1968.

11. Massacre perpétré par le parti catholique, dans la nuit du 23 au 24 août 1572, à Paris, d’un grand nombre de protestants réunis à l’occasion du mariage du futur Henri IV avec Marguerite de Valois (la reine Margot), sœur de Charles IX. L’émeute s’étendit à différentes villes du royaume et dura jusqu’en octobre.

12. « Bien sûr, montez à bord. »

13. 8 lignes manquent à cet endroit (note del’auteur).

14. Voir l’encadré.

15. Allusion à Satan (hébreu : châtân = adversaire. Devenu diabolos en grec = celui qui divise. Dans le Second Testament, il est celui qui cherche à détourner de Dieu.

16. De l’araméen : lieu du crâne, en latin : calvae, qui a donné calvaire en français. Nom de la colline en forme de crâne, située hors les murs de la Jérusalem antique où Jésus fut crucifié.

17. Grec. : ekklêsia = assemblée. Mot longtemps utilisé par les protestants à la place du mot église issu du terme grec, peut-être pour se différencier des catholiques romains.

18. Notion incertaine et évolutive dans le christianisme en général. La certitude que manifeste Jacques Welsch d’être près de Dieu après sa mort témoigne de sa tranquille confiance au salut obtenu par la grâce seule, propre à la foi protestante.

19. Les Articles organiques promulgués en 1802 sous le gouvernement du Premier consul Bonaparte, continuent de nos jours à régir les relations entre la République française et les Églises calvinienne et luthérienne d’Alsace et de la Moselle. Ils confèrent aux écoles primaires de ces régions un statut d’école publique et confessionnelle.

20. Système d’organisation ecclésiale spéci

fique au protestantisme qui voit l’Église essentiellement dans. l’assemblée des fidèles écoutant la Parole et partageant la sainte Cène. Dans la conception la plus radicale du congrégationalisme, chaque paroisse locale est autonome et souveraine et peut aller jusqu’à avoir sa propre confession de foi et sa liturgie. Tel était probablement le statut de la congrégation dissidente dont fit partie Jacques Welsch, dissidente en ce sens qu’elle ne devait même pas être rattachée à une fédération de congrégations.




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