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04/08/2012

Le DIEU de BÂLE/4

PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME

 

Le Dieu de Bâle

  l’odyssée

 d’un couple missionnaire en Inde

 

Jean-Paul Haas

 

quatrième épisode


 

Maison Mission de Bâle 1 PROPRE.jpg

La maison des Missions à Bâle (collection particulière)


 Les Vénérés Pères

Où un cavalier surgit devant une école et où Mademoiselle se montre pédagogue. Une confirmation en Basse Alsace. Les Vénérés Pères acceptent un compromis. Où un certain Büchsenschütz procède à une double ordination qui ressemble furieusement à un triple envoi en mission. Où les Alpes, sans être le toit du monde, révèlent soudain la présence d’un moine bouddhiste.

 Sophie-Caroline Vonthron

Institutrice à Stosswihr. Alsace

À

sœur Irène de Bergheim

4, rue Sainte-Élisabeth. Strasbourg. Alsace

 15 février 1871.

Chère Irène,

Un de ces après-midi, je venais de chanter avec les enfants, lorsqu’une longue baguette fine a frappé au carreau. Tout de suite, la petite Weber a fait un saut à la fenêtre et a crié :

— Mademoiselle, mademoiselle, dehors, il y a un petit monsieur sur un cheval.

J’ai ouvert la première croisée près du pupitre, le froid est entré, tandis que je me penchais pour voir ce qui se passait. Le cavalier était là, dans la cour de l’école et ce cavalier c’était Jacques Welsch. Je lui ai crié :

— Attache ta bête à la mairie et monte !

Le pauvre Jaco était gêné.

— Est-ce que ça ne va pas t’attirer des ennuis au village ?

J’ai insisté :

— Viens ici dans la classe, je vais te présenter aux élèves, comme ça, cela évitera tout malentendu.

Mon idée était la bonne. Les enfants lui ont fait la fête, surtout que j’ai dit d’emblée :

— Je vous présente mon futur mari. Il revient de la guerre où il ramassait les blessés pour les amener chez le médecin. Il est pasteur et quand nous serons mariés, nous partirons ensemble aux Indes pour nous occuper des enfants indous.

Les questions ont fusé pendant plus d’une demi-heure. J’ai dû presque les renvoyer de force. Lorsque les derniers avaient fini de courir dans l’escalier, j’ai embrassé mon Jaco en lui murmurant à l’oreille :

— Tu vois, ces petits messagers vont transmettre ce que j’ai dit à tout le village. Les gens seront fiers d’être dans la confidence, au lieu de se complaire dans les ragots.

Nous n’avions pas encore atteint mon petit logement que le maire est accouru. Il savait déjà tout. J’ai ajouté que c’est ici même que nous avons fait connaissance. Il a été très content. Il nous apporté du pain, du fromage, du jambon et du vin blanc à dîner et a casé le cheval de louage dans sa propre écurie.

Ma chère Irène, cette nuit-là a été à la fois délicieuse et terrible. Délicieuse, parce que nous avons si peu l’occasion d’être ensemble que nous sommes aux anges quand c’est possible. Terrible, parce que Jaco venait aussi avec de mauvaises nouvelles. Figure-toi que ses patrons de Bâle lui font renoncer à sa sixième année, sous prétexte qu’il y a un poste vacant aux Indes dans le secteur auquel il est destiné. Le départ est fixé à septembre de cette année. Or, tu sais que mon contrat ne se termine qu’à l’été 1872. De plus, la Mission demande à ses gens de commencer leur travail outre-mer comme célibataires pendant deux ans. Ils peuvent se marier ensuite, avec la bénédiction de Bâle. Donc, nous ne partons pas ensemble. Mais Jacques s’est démené comme un beau diable pour obtenir les conditions les meilleures possibles. On lui concède le temps de guerre comme une des deux années préparatoires. Pour l’autre, eh bien il sera seul là-bas et moi seule ici, jusqu’à mon arrivée en 1872. Il est parti de Stosswihr avec dans la poche une lettre signée par moi dans laquelle je m’engage à me présenter au comité de Bâle à sa demande et à me soumettre à une enquête. Par là même je m’engage à devenir l’épouse du missionnaire Jacques Welsch, sur le terrain même, aux Indes, dès que l’autorisation nous en sera donnée.

Tout cela est très triste. Mais nous ne pleurons pas trop, parce que nous avons tous les deux le sentiment que ce qu’il faut faire pour que nous puissions enfin nous marier est en train de se mettre en route, même à travers des tas de difficultés. J’ai dit à Jaco cette parole de la Bible : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? »Autre chose, Jaco n’a pas été peu fier de me laisser pour la première fois de l’argent, il a touché une bourse en retard. Il voudrait tant que je vienne à la confirmation de sa sœur Catherine, le dimanche des Rameaux1.

Je n’ai pas pu refuser, il était tellement heureux de pouvoir partager « sa première paye » avec moi. C’est un peu normal, non ?

Le lendemain matin, lorsqu’il est parti peu avant huit heures dans la campagne toute glacée, il a été accompagné par les vivats de mes élèves et même de quelques parents !

Je m’arrête là, chère Irène, tu sais maintenant le meilleur et le pire. Prie Dieu que nous tenions le coup.

Ta sœur en Christ. Caro.

 

Sophie-Caroline Vonthron

Stosswihr. Alsace

À

sœur Irène de Bergheim

4, rue Sainte-Élisabeth. Strasbourg. Alsace

2 mars 1871.

Ma chère Irène,

Ta lettre m’a beaucoup réconfortée. J’admire la façon dont tu critiques avec lucidité nos institutions : Églises, missions etc. tout en gardant ta foi entière, claire et nette comme le feu qui brûle au centre d’une grande cheminée et qui réchauffe la maison tout entière. Pour toi, l’image de Dieu n’est pas altérée par les misérables mesquineries de ceux qui se réclament de Lui, mais qui trahissent son visage d’amour. Moi, je n’ai pas toujours la force de croire aussi fortement. Tu vois, les ennuis que nous font ces messieurs de Bâle sont difficilement supportables. Non pas tellement parce qu’ils sont autoritaires, toi aussi tu nous parlais sur un ton de commandement à l’ambulance quand c’était nécessaire, mais parce qu’ils ne savent pas écouter les autres. Ils profitent de leur argent et de leur pouvoir pour envoyer des mercenaires faire la charité chrétienne à leur place. On peut se demander si l’amour, ils savent seulement ce que c’est. En tout cas, lorsque nous serons sur place aux Indes, il ne faudra pas compter sur moi pour me mettre au style « Madame missionnaire » auquel on voudrait soumettre même ces pauvres femmes indoues, alors qu’elles ont déjà assez d’ennuis avec les traditions locales. Je ne vais pas faire ami ami avec les filles allemandes que les Pères de Bâle sont allés recruter dans leur village pour les fourrer dans le lit du premier piétiste venu qui de sa vie n’a jamais été capable de faire la cour à une femme ! Je suis certainement injuste et je ne devrais pas mettre d’avance tous ces gens dans le même sac. De plus, ces « volontaires » (sic) sont toutes allemandes.

Or, pendant que je t’écris ces lignes, l’armée prussienne passe au pas de l’oie sous l’arc de triomphe de l’Étoile à Paris. Hier, nos députés français se sont trouvé une majorité pour accepter les conditions des Allemands et abandonner l’Alsace. Peut-on abandonner ceux qu’on aime pour avoir la paix ? Je suis fière des Belfortains et des soldats français qui ont tenu jusqu’au bout dans leur ville assiégée. Te souviens-tu, Irène, des duels d’artillerie devant Belfort que nous entendions à l’ambulance ? Cette ville a bien mérité de rester française. Mais nous, avons-nous mérité de changer de nation sans qu’on nous ai demandé notre avis ? Écoles allemandes, fêtes allemandes, armée allemande pour nos hommes ! Ils ont accepté tout cela à Bordeauxet sans doute encore bien des choses que nous ignorons encore pour le moment. Et cela va durer des années, des années.

Ma chère Irène, tu m’as dit que jamais je ne dois oublier que Jacques est un homme intelligent, courageux, inventif, aimant, chaleureux et que c’est un grand privilège de partager sa vie avec un homme pareil. Chaque jour, je me rends compte un peu plus combien tu as raison. Mais ces derniers jours, je découvre encore un autre privilège. Grâce à lui, je pourrai quitter cette malheureuse province dont je ne supporte pas la soumission. Nous irons là-bas, grâce à Dieu, pour œuvrer au nom du Seigneur Jésus-Christ.

Certes, j’ai encore bien des choses à apprendre. Je compte sur Jacques pour cela, mais aussi sur tous mes amis et je te compte parmi eux, ô combien ! Pardonne-moi le ton négatif de cette lettre, j’avais besoin de parler de tout cela à quelqu’un. Je t’embrasse et te remercie pour ta compréhension. Ta jeune amie. Caro.

P.-S. Figure-toi que mon cher Jaco, depuis qu’il est revenu de la guerre, n’est plus timide pour les choses de l’amour, comme il l’était quelque peu avant. Ceci dit, je prends mes précautions, sois sans crainte.

 Vendredi saint 1871 à Stosswihr.

Chère Irène,

Je voudrais partager avec toi ce qui m’arrive en ce moment. Tu sais que la grande mystique, les ambiances pieuses et tout ça, ce n’est pas mon genre. Par contre, depuis que, toute petite fille, j’allais avec ma mère au culte du dimanche matin à Colmar, j’ai toujours gardé pour ce moment un sentiment spécial de paix, de sécurité.

Mais ce qui m’est arrivé ce matin, en ce Vendredi saint3, c’est encore bien différent. T’ai-je ou non écrit un jour que notre pasteur m’a encouragée à réunir une chorale de jeunes ? Effectivement, nous nous réunissons une fois par semaine et cela ne marche pas trop mal. 

Dans la pratique, il s’agit avant tout des enfants de l’école, de quelques grandes filles et d’un petit groupe de jeunes gens qui sont sans doute des copains de longue date. Nous chantons à trois voix des choses simples, pas seulement des chants d’église. Cela plaît beaucoup à tous et à moi aussi. Nous avons comme projet de chanter aussi le jour de la fête du village.Pour aujourd'hui, j’avais préparé un chant de Carême4:

« Jésus qui mourus pour moi » Après la lecture de l’Évangile, le pasteur m’a fait signe. Nous étions prêts. Nous avons démarré avec un bel ensemble et nous avons chanté trois strophes, comme prévu. Mais à partir de la deuxième ligne, alors que toute mon attention n’arrêtait pas d’aller à mes choristes, j’ai senti une présence derrière moi, une présence inexplicable, très intense et très paisible à la fois. Je me suis dit : c’est Jacques qui est venu et qui me regarde pendant que je dirige. Et puis non, j’ai su très vite que ce n’était pas ça. Ce sentiment me portait et les visages des jeunes étaient rivés sur moi comme jamais, jusqu’à la fin du chant. Au moment de la communion5j’ai reçu le pain et le vin en fermant les yeux, ce que je ne fais jamais. Maintenant, l’après-midi se termine, je suis seule chez moi. Cette présence « derrière moi » n’est plus là, mais m’a laissé beaucoup de paix, beaucoup de force. J'ai tout de suite écrit à Jaco. Je lui ai dit que je me sentais, sans raison particulière, vraiment apaisée.

Ai-je eu raison de lui écrire cela ? Ne va-t-il pas me prendre pour une folle ? Il va se demander s’il fait bien d'emmener une fille pareille chez les brahmanes6 et autres adorateurs de Shiva7 ! Mais tu comprends, ma chère Irène, que je ne pouvais pas non plus lui cacher cela, ce que je ressens depuis tout à l’heure. Il me semble que l'on ne peut pas appeler cela autrement que la « paix intérieure ». Je n’ai pas d’autres mots.

Dimanche dernier, je suis allée, comme promis, à Bosselshausen pour la confirmation de Catherine. Un parent devait me prendre à la gare, à Hochfelden. Effectivement, il y avait là quelqu’un qui tenait avec nonchalance les rênes d’un gros cheval blanc attelé à un vieux char à banc. Le conducteur avait une telle ressemblance avec Jacques qu’il n’y avait aucun doute à avoir, il était de la famille. Il s’est présenté :

— Je suis le cousin Jean, l’aîné de trois sœurs et fils de Jean l’ébéniste. Ça ne vous dit rien ? Rien d’étonnant, la famille est si vaste et si compliquée, entre Kirrwiller, Bosselshausen et Ringendorf. Vous avez le temps de repérer tout ça. Maintenant, il faut que je passe encore à l’auberge de L’Agneau doré pour prendre différents colis, ensuite il ne faut plus tarder si nous ne voulons pas rater la deuxième sonnerie à l’église.

Nous avons été à l’heure. Un sacristain solennel m’a fait signe de m’asseoir à gauche, le « côté des femmes ». Ma belle-sœur Marie, épouse Mathis, est venue me chercher. J’ai pu ainsi trouver place parmi les femmes de la famille. Maman Welsch m’a prise à côté d’elle et m’a tenu la main presque jusqu’à la fin de la cérémonie.

Il y avait huit confirmands, trois garçons et cinq filles. Le culte8 a été simple et très traditionnel, très rural d’allure, un petit peu trop long. De plus, la pauvre Catherine, étant donné son nom patronymique, a dû attendre la fin pour recevoir la bénédiction. De l’ensemble, j’ai surtout retenu le verset de confirmation qui lui a été décerné par son pasteur9:

« Er hat seinen Engeln befohlen über dir, auf dass sie dich auf Händen tragen, dass du deinen Fuss nicht an einen Stein stössest10 »

Le repas a eu ceci de commun avec le culte, c’est qu’il a été aussi fort long. Ce qui fait que tout de suite après le savarin au rhum, on a entendu les cloches annonçant l’office de l’après-midi11. La présence des jeunes confirmés y est obligatoire. La pauvre Catherine a failli y aller seule, le reste des convives ne se bousculant pas pour l’accompagner. Voyant cela, j’ai pris cette chère petite sœur par la main et nous nous sommes mises en route pour l’église. Jacques a suivi immédiatement, sous les rires et les exclamations de ceux qui ne s’étaient pas levés de leur banc.

On m’a encore présenté des tas de gens dont j’ai oublié le nom, exception faite du pasteur Resch et de sa femme, cette dernière m’ayant dévisagée presque tout le temps, au point que j’en étais gênée. Lui semble être un brave homme, sans plus, plus très jeune pour parler à la jeune génération, à ce qu’il me semble. Le cousin Jean m’a présenté ses trois sœurs : Christine, un brin solennelle, Rachel, curiosité et bon sens, Sarah, volontiers non conformiste. Oh surprise : Christine et Rachel se destinent à être institutrices ! Quant à Sarah, il n’y a pas lieu d’avoir peur pour son avenir ; un moment donné, Jacques m’a soufflé à l’oreille : « Elle fume la pipe ». J’ai découvert que, derrière le bon sens évident de Catherine, il y avait aussi une bonne dose de perspicacité. J’ai retenu cette phrase : « Puisque je ne peux pas aller avec vous aux Indes, je vais faire des collectes chez les gens et vous envoyer les choses qui manquent là-bas. » La Mission ne doit pas avoir beaucoup d’auxiliaires bénévoles de 14 ans aussi zélées.

Le lendemain soir, il a fallu se quitter. On nous a mis dans le train. Moi jusqu’à Colmar, le cousin Jean jusqu’à Mulhouse où il fait un stage en usine, mon Jaco jusqu’à Bâle.

Voilà, j’ai bien vidé mon cœur. Ne m’en veux pas ! Je pense souvent à toi et je prie pour ton travail. N’oublie pas de m’écrire.

Cordialement à toi. Caro.

 

Jacques Welsch

notices bâloises (suite)

 Transcription de la séance ordinaire du conseil de surveillance de la société des missions de bâle du 3 avril 1871

Extrait de l’ordre du jour. point 9. Situation du candidat Jacques Welsch

« En sa séance ordinaire de printemps du 24 mars 1868, M. l’inspecteur missionnaire avait proposé, avec l’assentiment de l’intéressé, d’agréger l’étudiant Welsch Jacques-Michaël, né le 22 août 1848 à Bosselshausen (Alsace), à la section linguistique « Indes » avec option « kannara ».

Selon ses professeurs et son directeur d’études, cet enseignement a été assimilé par Welsch à la satisfaction générale, sans que pour autant les autres matières, notamment l’anglais et les langues anciennes, en aient souffert, bien au contraire. Le niveau général a été reconnu comme bon de façon générale, y compris les matières à option de l’intéressé : notions médicales, physique-chimie, musique.

Il y a donc lieu de compter Welsch parmi les éléments les meilleurs du séminaire. Il a déposé une demande de renouvellement de bourse, afin de s’engager dans sa sixième et dernière année d’études. Renouvellement de bourse accordé le 15 mars 1870.

le président. — La parole est à monsieur l’inspecteur Josenhans.

l’inspecteur Josenhans. — Vénérés Pères, vous n’ignorez pas combien le décès soudain de notre frère Krauss, au Sud-Mharatta, station de Dharwar, a été ressenti par tous comme une lourde perte sur le champ de Dieu.

Étant donné ce que nous venons d’entendre et ce que je confirme ici publiquement, je propose que nous dispensions l’étudiant Welsch de sa sixième année. Qu’il obtienne le plus rapidement possible sa nomination ainsi que l’autorisation d’être ordonné12 au travail missionnaire par un ecclésiastique approprié13 de son Église d’origine. Il ne serait pas trop tard pour qu’il puisse partir avec la caravane d’automne, afin d’être en place sur la station de Dharwar pour le temps de l’Avent 1871. J’estime que nous pouvons compter sur les qualités de notre frère Ziegler à Hubli pour introduire Welsch à sa nouvelle tâche.

le président. — La parole est au conseiller Rebstock.

H. Rebstock. — Faut-il comprendre ce que nous venons d’entendre comme une motion à mettre au vote ? Je n’ai rien entendu au sujet de l’assentiment de l’intéressé.

l’inspecteur Josenhans. — Malgré le regret de l’abandon de sa sixième année, nous pouvons dire oui, dans l’obéissance au vœu des Pères.

H. Rebstock. — Et sans le vœu des Pères ?

le président. — Je vous en prie, Rebstock, ne compliquez pas…

l’inspecteur Josenhans. — Les Vénérés Pères peuvent être assurés de la sincérité fraternelle du long entretien que j’ai eu avec Welsch.

H. Rebstock. — Il est donc prêt à partir ?

E. Wellhauser. — La question n’est pas là. Le champ de Dieu a besoin de lui, nous l’avons entendu.

H. Rebstock. — Mais lui ?

le président. — Monsieur le conseiller Rebstock, taisez-vous. La parole est au conseiller Wellhauser.

E. Wellhauser. — Le candidat, je pense que nous pouvons désormais l’appeler ainsi, puisque nous avons décidé que ses études sont désormais achevées, le candidat est un de nos très bons missionnaires, justement aux Indes. Je crois qu’il faut que nous soyons vraiment assurés qu’il est prêt, en particulier à accepter les conditions matérielles et aussi notre règlement matrimonial pour les frères outre-mer.

l’inspecteur Josenhans. — Vous savez, Vénérés Pères, que c’est moi, votre inspecteur, qui suis l’auteur du règlement matrimonial. Je ne suis donc pas suspect de le prendre à la légère. Quant aux deux ans de célibat au début du travail outre-mer, je propose, concernant Welsch, un amendement. Nous pourrions réduire le temps d’attente à un an, en tenant compte de l’année que l’intéressé a passé à la guerre, comme caporal brancardier dans l’armée française.

P. Frühauf. — On peut se demander ce qu’un ancien caporal français peut faire sur nos champs de mission.

W. Stucki. — Objection, monsieur le président. En tant que président de la Croix-Rouge bâloise, je demande que le conseiller Frühauf retire ce qu’il vient de dire. Sinon, j’introduis immédiatement une motion de censure auprès de vous, monsieur le président.

P. frühauf. — Bon, ça va, je retire.

le président. — Silence, Vénérés Pères ! Monsieur le sénateur Stucki, si vous le voulez bien…

W. Stucki. — Je vous prie, Vénérés Pères, de ne pas vous perdre dans les détails. Pour ma part, je soutiens la motion de monsieur l’inspecteur. Welsch est donc à considérer comme ayant déjà acquis, par faits de guerre, une des deux années probatoires outre-mer, aussi bien en ce qui concerne la solde que le règlement matrimonial. Il est à considérer désormais par nous comme candidat à l’ordination* missionnaire. Je ne connais aucun de nos étudiants qui aurait mis un zèle pareil à Welsch pour rentrer au séminaire dès que possible. N’oublions pas, Vénérés Pères, qu’il y a peu de semaines encore, le candidat Welsch ramassait des blessés et affrontait le typhus du côté de Belfort. J’estime, l’ayant vu sur le terrain, que non seulement notre Croix-Rouge cantonale, mais encore votre Haute assemblée, Vénérés Pères, lui doivent un signe de reconnaissance, si possible en rapport avec la guerre qui se termine, grâce à Dieu.

le président. — La parole est à monsieur l’inspecteur missionnaire.

l’inspecteur Josenhans. — Je remercie le sénateur Stucki pour la franchise de son intervention. Je considère que nos deux motions se recoupent. Qu’elles soient mises aux voix ensemble.

le président. — Vénérés Pères. Eu égard à la situation alarmante sur notre champ de mission au Sud-Mharatta et en particulier la vacance subite de notre poste de Dharwar, eu égard aussi aux éloges mérités que Welsch reçoit de toutes parts, j’estime que nous avons à le mettre en route aussi vite que possible, en lui accordant les amendements matériels et réglementaires proposés dans la motion Josenhans-Stucki. Je mets aux voix.

La motion est adoptée à l’unanimité, moins deux abstentions. Je prie monsieur le secrétaire de confectionner les documents nécessaires et monsieur l’inspecteur missionnaire de communiquer au candidat Welsch les décisions issues de nos débats.

Que le Dieu de toutes grâces bénisse nos travaux et affermisse l’œuvre de nos mains. Amen.

tous. — Amen.

le président. — La séance est levée.»

 

Sophie-Caroline Vonthron

Institutrice à Stosswihr. Alsace

À

sœur Irène de Bergheim

Supérieure des novices

Établissement des diaconesses

4, rue Sainte-Élisabeth. Strasbourg. Alsace

 Le 6 août 1871.

Chère Irène,

Jacques se joint à moi pour te dire combien nos pensées, hier, sont allées souvent jusqu’à toi. En ce jour d’ordination à Berg, amis et familles des deux candidats, Jacques-Michaël Welsch et Charles-Édouard Gross, étaient bien représentés. Mais certains nous ont manqué et toi surtout. Nous comprenons que tes nouvelles fonctions te retiennent en ce moment à la Communauté et nous sommes fiers pour toi que tes qualités que nous connaissons bien soient reconnues, également à Strasbourg.

Le pasteur qui a procédé à l’ordination s’appelle Louis Büchsenschütz. Il est inspecteur ecclésiastique dans cette région de la Petite-Pierre et doit approcher de la soixantaine. Mais il a un ton de parole jeune et, c’est à souligner, il s’exprime aussi facilement en français qu’en allemand. Pour le sermon, il avait choisi dans la Bible, avec les candidats, un texte de l’apôtre Paul. Dans la lettre aux chrétiens de Rome, ce dernier écrit :

« Je n’ai pas honte de l’Évangile de Christ. Car c‘est une force de Dieu qui rend bienheureux tout un chacun qui y croit, les anciens croyants et les nouveaux14. »

 Ce que le pasteur a dit à ce propos, rejoint ce que tu m’as écrit dans ton avant-dernière lettre. Grâce à toi, grâce à lui, je crois comprendre, un peu, ce qui m’est arrivé le Vendredi saint au culte à Stosswihr : cette présence derrière moi. Le pasteur a dit :

— Aucun de vous ne part seul. Il est avec vous, Lui, le Christ, qui se tient derrière vous dans les bons et les mauvais jours. De ces jours il y en aura aussi en mission. Ceux qui disent le contraire sont des menteurs. Mais jamais vous ne les vivrez seuls, ni les bons ni les mauvais. Christ les a vécus. Vous les vivrez, ceux que vous convertirez à l’Évangile les vivront. Jamais vous ne promettrez à personne le paradis sur terre. Les « nouveaux croyants », ceux qui croiront à cause de vous, auront des tribulations dans leur vie, au moins autant que vous, peut-être plus. La seule chose que vous ayez le droit de leur promettre est celle-ci : tu n’es pas seul. Jamais plus. Tu es sous la protection du Christ qui a dit :

« Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde.

Le pasteur a encore dit beaucoup d’autres choses, mais c’est de cela dont je me souviens. Et Jacques me dit que c’était vraiment l’essentiel.

Lorsque monsieur Büchsenschütz a ordonné les deux candidats au saint ministère de la Mission, l’émotion nous a saisis, nous avons beaucoup pleuré et il y a même eu des hommes qui avaient les yeux humides. Après cela, il y a eu un bref interlude de musique, flûte et orgue. J’ai presque suffoqué de surprise lorsque j’ai senti que ma belle-sœur Marie qui se trouvait dans le banc derrière moi retirait l’aiguille et m’enlevait mon chapeau. Catherine, à côté de moi, m’a aussitôt posé une petite mantille sur la tête. Les deux femmes m’ont fait signe de sortir du banc et, me prenant chacune par la main, elles m’ont accompagnée jusque devant l’autel, à côté de Jacques.

Je devais avoir l’air ahuri, le pasteur a souri pour me rassurer, mon Jaco m’a pris la main. La musique s’est arrêtée. M. l’inspecteur ecclésiastique a fait un grand geste au-dessus de nous trois : Charles, Jacques et moi. Il a prononcé :

— Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie, dit Jésus. La paix soit avec vous, au nom du, Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

Jusqu’à la fin de ma vie, je garderai une immense reconnaissance à M. Büchsenschütz pour ce qu’il a fait ce jour-là, sans autorisation de personne, sachant que cela lui vaudrait sans doute des ennuis. Quand Jacques et moi avons voulu le remercier, il a fait un geste de la main et il a dit :

— Par obéissance, je l’ai fait par l’obéissance qui nous vient d’en haut.

Chère Irène, nous partons pour un peu de vacances, puis nous viendrons encore à Strasbourg pour des achats avant le grand départ. Nous aurons l’occasion de nous voir alors.

Cordialement, Jacques. Affectueusement, Sophie-Caroline.

 

Sophie-Caroline Vonthron

Institutrice à Stosswihr.Alsace

À

sœur Irène de Bergheim

Supérieure des novices

Établissement des diaconesses

4, rue Sainte-Élisabeth. Strasbourg. Alsace

 Août 1871.

Ma chère grande sœur,

Je t’écris depuis la Suisse puisque nous réalisons notre projet : faire un petit voyage à deux avant le départ de Jaco. Et nous y sommes. Nous sommes tous les deux en grande forme, au point que nous nous en trouvons nous-mêmes étonnés. Certes, nous savons que nous allons être séparés pour au moins dix mois ou plus et ce n’est pas drôle. Mais il y a désormais tant d’amis qui nous disent : « Allez-y, vous êtes sur la bonne voie, Dieu vous accompagne » que nous nous sentons pousser des ailes, pas des ailes d’ange bien sûr. Alors nous prenons ce petit voyage en Suisse comme un acompte du grand. Après tout, l’année prochaine n’est plus tellement loin.

Nous sommes donc partis de Bâle mardi, avec une vieille valise de cuir qui me vient encore de ma mère. Sur le quai de gare pour la Suisse centrale, un employé des Chemins de fer fédéraux égrenait le nom des stations. En passant près de nous, il nous fait :

— Alors, lune de miel sur le lac Majeur ? tout en faisant semblant de cueillir la petite rose de tulle cousue à mon chapeau. Je lui ai immédiatement expédié une gifle qui a envoyé son beau képi rouge valser sur le quai. Des personnes ont applaudi. Jacques m’a fait monter dans le premier wagon venu qui heureusement était le bon. Il était horrifié. Je lui ai dit en français :

— Ce n’est pas de ma faute si les Suisses sont de grossiers personnages

Le train est parti bientôt après, ce qui sans doute nous a évité notre première scène de ménage.Nous sommes arrivés à Lucerne par un temps radieux. Il y a un vieux pont en bois avec des écussons anciens, des dragons et des saints. Nous l’avons traversé pour aboutir dans un quartier du XVIIIsiècle, un peu sévère. Dans une boulangerie, j’ai acheté pour le repas de midi un énorme sachet plein de croissants, que l’on appelle ici « gipfeli ». Tout au fond, j’avais fait mettre un petit pâté de viande pour Jaco qui adore ça. Nous avons dégusté tout cela au bord du lac, sur un banc abrité par un grand marronnier. À l’évidence, c’est une chose qui ne se fait pas ici. Les passants nous regardaient d’un air désapprobateur. Le soir, nous avons préféré manger une omelette dans une vieille auberge à la belle enseigne : Au tigre du Bengale. Les gens, évidemment, ne pouvaient pas savoir ce qui nous faisait rire.

— C’est ici que nous allons prendre le bateau, me dit Jacques.

Sur le port, les embarcations étaient nombreuses. Il y avait deux grands vapeurs : le Rütli et le Pilatus. Nous sommes montés sur le Rütli. Deux cheminées jaunes et noires et d’immenses roues à aubes de chaque côté, rendaient ce bateau vraiment imposant. Jaco m’a dit :

— Tu vois, le paquebot que tu prendras pour aller à Bombay ressemble beaucoup à celui-ci, mais il est encore plus grand, certains ont même trois cheminées.

Quand le Rütli a quitté le quai en lâchant un grand coup de sirène, je me suis accrochée au bras de mon homme. Comme si le départ et la séparation avaient été pour tout de suite. Mais non, nous étions ensemble, sur le même bateau et les beaux paysages suisses défilaient sous nos yeux. Nous avons contourné la montagne appelée le Pilate, d’une dimension vraiment impressionnante ; sur les hauteurs, il y avait un peu de neige et au loin, sur notre gauche, on voyait briller des glaciers dont Jacques connaissait en partie les noms. En effet, pendant ses cinq années d’études à Bâle, il était venu, chaque fois en début d’été, faire un tour dans les Alpes avec une dizaine d’autres pensionnaires de la Mission. C’est le docteur Johannes Kreder qui organisait ces sorties qu’il agrémentait d’un peu d’initiation à l’escalade, quand le temps le permettait. Je me suis écriée :

— Dis donc, Jaco, tu ne vas quand même pas me faire grimper le long des murailles de rocher comme celles-ci !

Il m’a embrassée et il a dit :

— Nous serons très prudents.

Au bout du lac, à un endroit appelé Stansstad, tout le monde descend. Beaucoup de gens rentrent chez eux à pied. Nous prenons la diligence pour le col du Brünig : un attelage de six magnifiques chevaux bais. La voiture, jaune comme un œuf, est fraîchement peinte et laquée. Toute l’impériale est couverte d’une grande bâche noire qui semble cacher de nombreux bagages. Une fois assis, on apprend qu’il n’y a plus de place pour notre valise là-haut. Je dis à Jacques en français :

— Prends-la sur tes genoux.

Un paysan entre deux âges émet un sifflement et, avec le plus beau parler bernois :

— Le barbu, il préférerait aussi la femme sur les genoux.

Il y eut quelques grognements ironiques, mais cela n’a pas duré. Mon Jaco m’a tranquillement passé la valise de la main droite, tandis que de la gauche il saisit le cordon qui servait de cravate au paysan. Tout en le secouant d’importance, il a crié en bâlois :

— Où es-tu allé à l’école, porcelet ?

Rire général. Le paysan n’a cessé de crier :

— Arrête, arrête !

Du dehors, le maître de poste a ouvert la porte droite de notre habitacle bondé en hurlant :

— C’est pas un peu fini là-dedans ?

Toujours en bâlois, Jaco a répondu :

— Si, voilà le colis.

Et il a lâché son bonhomme qui s’est ramassé sur la place dans la poussière. Un rouquin lui a lancé son panier en criant :

— Tu fais mieux de prendre la suivante !

Le maître de poste a claqué la portière, est monté à côté du cocher et hop nous voilà partis. Quel voyage ! Aussi longtemps que la route était à peu près plane nous avons trotté d’une bonne allure ; avant chaque virage, avant chaque arrêt dans un village, le maître de poste donnait, de son petit cor brillant comme un soleil, son habituel signal en quatre notes. Vers la fin, la pente est devenue rude. Nous grimpions entre d’immenses sapins et de maigres mélèzes. Au fond de la vallée, on entrevoyait encore de petites vagues qui plissaient la surface du lac de Sarnen que nous venions de quitter. Les chevaux peinaient, le cocher criait. Les passagers faisaient silence. Jaco et moi n’avons pas arrêté d’être fascinés par le paysage qui nous entourait, sans cesse changeant et grandiose.

Un dernier virage, l’attelage ralentit, une grande maison en bois surgit, les angles soutenus par des contreforts, le toit plaqué de grosses pierres. Le maître de poste sonne un dernier coup de cor, puis il crie :

— Col du Brünig. Tout le monde descend !

Presque tous les voyageurs s’arrêtent au col pour se restaurer ou pour attendre la correspondance vers Brienz ou Interlaken. Nous avons la chance d’avoir immédiatement un départ, une petite malle-poste à deux chevaux qui s’en va sur Meiringen, notre destination.

La petite ville est étrange, mi-rurale, avec ses vieilles maisons en bois, sa place du marché et sa grande église réformée surmontée d’un énorme clocher couvert de bardeaux, mais aussi très moderne par ses hôtels : L’Ours Brun, Le Grand Hôtel et surtout L’Homme Sauvage, un nom qui m’a fait rire, alors que Jacques me dit qu’il s’agit d’une dénomination courante en Suisse.

Nous sommes descendus modestement au relais de poste, au bout du vieux village, un gros chalet tout en bois et à l’enseigne du Cerf Couronné. Nous y avons été très bien.

J’ai été présentée le jour même à une vieille connaissance, M. Walter Zwirgi, propriétaire d’un étrange bazar où l’on trouve tout ce qu’il faut pour faire de l’alpinisme. Herr Zwirgi lui-même est guide de haute montagne. C’est lui qui chaque année reçoit le groupe d’étudiants de la Mission avec le docteur Kreder, mon correspondant Croix-Rouge. Il nous a prêté des sacs à dos, des cordes, des bâtons ferrés. Nous lui avons acheté des chaussures pour un usage immédiat, mais aussi à emporter outre-mer, pour les terrains difficiles du Sud-Mharatta. Figure-toi que mon Jaco a voulu absolument que je m'achète un pantalon. Jamais de la vie je n’en avais mis. Quelle idée ! Il a fini par me convaincre avec un argument utilitaire. Aux Indes, j’en aurai besoin pour monter à cheval. Parce qu’il faudra que je fasse aussi du cheval ! Ma chère Irène, je ne suis pas au bout de mes surprises. Mais voilà un obstacle majeur : il n’y a pas de pantalon pour femme à ma taille. Ce n’est pas du genre à faire peur à Jaco. Il m’a fait choisir un pantalon d’homme qu’il est allé transformer immédiatement dans l’arrière-boutique, grâce à la machine à coudre à pédale de Herr Walter Zwirgi.

Ma chère supérieure des novices, pour le détail de toutes nos promenades et découvertes, il faudra attendre mon prochain passage à Strasbourg. Mais alors, ne me parle pas trop d’escalade. Malgré la patience d’ange de Jaco, ce n’est pas encore bien brillant. Tant pis.

Résumé provisoire. Nous avons visité les chutes du Reichenbach, les Gorges de l’Aar, splendides, le Tschingelhorn. Nous avons vu une exposition de cristaux de roche et l’endroit où l’on a inventé la meringue, mais oui, et où on en fabrique toujours. Nous nous sommes même payé le luxe d’un grand tour en vapeur sur le lac de Brienz, une journée inoubliable.

Chère Irène, Jacques se joint à moi pour saluer respectueusement son ancienne patronne. On te fait la bise sur les deux joues. C’est promis, on passera te voir avant le départ de Jaco. Il veut aller absolument à Strasbourg pour acheter des livres de théologie à emporter.

Affectueusement. Ta sœur cadette. Caro.

P.-S. Avant de mettre ce long récit sous enveloppe, je ne peux m’empêcher d’ajouter une anecdote bien étrange. J’aimerais qu’un jour tu me dises ce que tu en penses. Devant l’incapacité de sa pauvre Caro à faire sérieusement de l’escalade, mon bon Jaco, dans son immense bonté, a renoncé à la grande ballade dans les rochers du col du Susten. Nous avons remplacé cette performance par une excursion depuis le terminus de la diligence, un gros chalet à partir duquel on ne peut rejoindre le Sustenpass que par la sente des mulets. Mais Jaco avait autre chose à me proposer. Un peu au-dessus d’un grand glacier qui vient presque lécher l’arrière du chalet terminus, on peut grimper en quelques heures jusqu’à un massif rocheux qui s’appelle curieusement Tierbergli15. Une cabane du club alpin y culmine à 2700 mètres. On y accède par un étroit sentier où nos nouvelles chaussures de montagne font merveille. Les pentes sont raides, les abîmes profonds, mais, Dieu merci, ta Caro n’a pas le vertige. Après deux heures de marche un peu acrobatique, on découvre un paysage impressionnant. On se rend compte que l’on se trouve sur un îlot rocheux, avec de tous côtés, des glaciers qui descendent vers la vallée.

Nous avons décidé de passer la nuit dans la cabane que nous commençons à voir au-dessus de nous. Mais au-delà de 2400 mètres, c’est la neige fraîche. Le soleil brille, mais un vent frais commence à souffler. Nous avons maintenant de la neige jusqu’aux genoux. On avance de moins en moins vite. Jaco m’encourage, car il faut arriver avant la nuit. Déjà le soleil se glisse derrière les plus hauts sommets, vers 3500 mètres. Les derniers efforts sont les plus durs. Mais voilà la cabane, encore trois cents mètres. Le vent a soufflé la neige contre la porte, le toit est invisible. Mais je dis à Jacques :

— Regarde, il y a de la fumée qui sort de la cheminée.

Aucune trace humaine à proximité et cette fumée… Jacques frappe, une fois, deux fois. Une voix fluette répond :

— Come in.

Une bonne bouffée de chaleur et une senteur de cuisine nous reçoivent dès l’entrée. Quelqu’un est accroupi près du poêle. Il tisonne le feu qui ronfle dans la cheminée. À notre approche il se lève en se dépliant littéralement. Crâne rasé grandes lunettes, large sourire. Là, face à nous, il y a un moine bouddhiste dans sa robe safran. Il s’incline, nous serre la main et dit en anglais :

— Soyez les bienvenus, prenez place, le repas est prêt.

À notre surprise nous découvrons que la table est mise pour trois et qu’une soupe au riz agrémentée de boulettes de viande fume dans les assiettes. Jacques interroge :

— Vous attendez quelqu’un ?

— Oui, vous. Je vous ai vu monter. J’ai supposé que madame souhaiterait manger quelque chose de chaud.

À table, le moine dit une prière dans sa langue. Jacques rend grâce en français. Immédiatement notre hôte quitte l’anglais pour le français et se présente :

— Mon nom est Wong Li, je suis Tibétain, en mission dans ces montagnes qui vous intéressent aussi.

— Pasteur Welsch et madame.

— Ah, révérend, je m’en doutais un peu, mes hommages madame.

Bientôt, ces messieurs ont parlé théologie à un haut niveau. Très vite, je n’ai plus suivi. Mais le ton de ce dialogue, la sérénité des deux hommes étaient tels que ma petite paix intérieure, celle qui était venue me visiter le Vendredi saint, est revenue s’installer là, près de moi, dans la bonne chaleur du poêle, tandis que le vent sifflait dehors en bourrasques redoublées. Un moment donné, j’ai repéré cette phrase de Wong Li :

— Ce ne sont pas nos spiritualités qui nous séparent, ce sont les mots avec lesquels les autres nous désignent, qui parlent mal de nous.

J’ai murmuré :

— J’aimerais comprendre.

Le Tibétain a soupiré :

— C’est le début de la sagesse. Voyez-vous, lorsque les musulmans traitent les chrétiens d’idolâtres, parce que ces derniers prient le Père, le Fils et le Saint-Esprit, c'est évidemment un malentendu. Lorsque les chrétiens nous traitent, nous bouddhistes, de mécréants, parce qu’il n’y a pas le nom d’un dieu inscrit sur le frontispice de nos temples, c‘est également un malentendu. Priez donc votre Christ, chère madame, afin que les chemins de votre mari et les miens puissent un jour se croiser à nouveau. Nous avons beaucoup de choses à nous dire, beaucoup de questions à nous poser.

Il était passé dix heures. Malgré nos protestations, le moine prit congé de nous. Il troqua rapidement sa tunique safran contre un épais costume en feutre, brodé de dessins multicolores, d’immenses bottes et un bonnet de fourrure assez singulier. Tunique, petits ustensiles de cuisine et un objet dans lequel Jacques crut reconnaître un moulin à prières16, tout cela disparut dans un minuscule sac à dos en cuir blanc.

Derrière la porte que secouait le vent, nous étions debout en train de nous faire nos adieux. Wong Li se tourna une dernière fois vers nous et dit :

— Je m’en vais, vous restez. Vous êtes maintenant les hôtes de cette maison. À vous de dire une prière sur ma route.

Nous avons dit le « Notre Père. » Puis, dans un ardent clair de lune froid, le Tibétain, une longue canne à la main, a foncé vers le bas, à travers la neige où nous avions tout à l’heure tant peiné pour monter. Jaco et moi nous nous sommes serrés l’un contre l’autre. J’ai dit :

— Regarde, regarde la neige, là devant nous.

Jacques a murmuré :

— C’est vrai, ses pieds ne laissent aucune trace.

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1. Fête chrétienne précédant de 8 jours celle de Pâques et rappelant l’entrée de Jésus à Jérusalem au cours de laquelle la population agita des palmes. Ds. le catholicisme occidental, les branches de palmier sont remplacées par des rameaux de buis bénis que l’on accroche aux crucifix jusqu’à l’année suivante.

2. Le gouvernement et le parlement français s’y étaient réfugiés devant l’avance allemande en 1870.

3. L’un des 3 jours précédant la fête de Pâques, consacrés à célébrer les derniers jours de la vie terrestre de Jésus.

4. Lat. : quadra gesima = quarantième (jour). Période de 40 jours précédant les Rameaux. Les chrétiens de mouvance catholique se préparent à la fête de Pâques en faisant pénitence et en jeûnant.

5. La communion et le baptême sont les deux sacrements retenus par les Églises de la Réforme parce qu’ils font, critère essentiel pour être retenus comme tels par ces dernières, l’objet d’un commandement explicite du Christ, auquel doit s’attacher une promesse de salut reçue ds. la foi. La communion, également connue sous d’autres appellations : Cène (lat. : cena = dîner), eucharistie, divine liturgie, trouve son fondement entre autres ds. Marc 14, 22-24, qui relate le dernier repas pris par Jésus en compagnie des douze apôtres : « Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit “Prenez, ceci est mon corps.” Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous. Et il leur dit “Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude”. Paradoxalement, ce rite central et commun aux différentes Églises qu’est la communion, est celui qui les divise le plus là où il devrait les unir, puisqu’il représente « l’expression visible de la réalité de l’Église une, Corps du Christ ». La différence la plus marquante ds. la conception de la Cène se situe entre l’Église catholique — laquelle administre sept sacrements — et les Églises de la Réforme.

6. Ds. l’hindouisme, membre de la caste des prêtres, gardienne de la parole sacrée incarnée ds. les Vedas, textes rédigés en sanskrit aux environs du xviiie au viie av. è.c.

7. Avec Brahma et Vishnu, l’un des trois dieux de la triade hindouiste.

8. Lat. : cultus = action d’honorer. Ce mot désignant la célébration protestante semble n’être devenu courant qu’à partir du xixe s. Celle-ci comprend « prières et chants, lectures bibliques et prédication, puis la sainte Cène. ».

9. Au xvie s., la Réforme a proclamé le principe du sacerdoce universel, autrement dit tous. les chrétiens sont prêtres. Les différences entre les fidèles se situent uniquement ds. les fonctions exercées. Le pasteur est donc un laïc formé et reconnu « digne et capable » d’annoncer la Parole de Dieu et d’administrer les sacrements. De son côté l’Église catholique exprime une différence d’essence entre le sacerdoce des fidèles et celui des prêtres.

10. « Il a ordonné à ses anges qu’ils te portent sur leurs mains, afin que ton pied ne se blesse pas à une pierre. » Matthieu 4, 6.

11. Ds. les Églises de la Réforme, le culte de l’après-midi du jour de la confirmation est une réminiscence des vêpres de la liturgie catholique romaine. Cette tradition n’est plus en usage aujourd’hui.

12. Consécration et ordination sont synonymes. Le second terme, est le pls. utilisé ds. l’Église. luthérienne pour désigner le cérémonial conférant une mission à une personne s’engageant à la remplir. L’imposition des mains et l’invocation du Saint-Esprit en constituent la liturgie. À la différence des Égl. orth. et cath., cette institution n’est pas un sacrement. Le travail missionnaire trouve son origine ds. la mission confiée par Jésus à ses disciples : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit […]. (Matthieu 28, 19).

13. Ds. les Égl. de la Réf., il s’agit bien de la part d’un ecclésiastique d’exercer simplement une fonction propre à ordonner et non d’une compétence particulière.

14. Romains, 1, 16. La traduction française s’appuie ici sur la traduction allemande de Martin Luther. Ds. le texte original, on lit : les juifs premièrement (traduit par anciens croyants), les Grecs secondement (traduit par nouveaux croyants).

15. Littéralement : La Petite montagne aux animaux.

16. Objet cylindrique du culte bouddhique que l’on fait tourner afin que les textes sacrés qu’il contient soient favorables aux êtres.

 

 

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