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04/08/2012

Le DIEU de BÂLE/3

PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME

 

 Le Dieu de Bâle

 l’odyssée

 d’un couple missionnaire en Inde

 

Jean-Paul Haas

  

troisième épisode

 

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Aquarelle (1881) de Edouard Castres, représentant la retraite de l'armée de l'Est du general Bourbaki pendant la guerre franco-allemende de 1870. (Ce fichier et sa description proviennent de Wikimedia Commons. PD-old).

 

 Troubles guerriers et politiques

 Où la vieille démocratie bâloise fait la connaissance de quelques bandes de voyous qui entrent en conflit ouvert avec les citoyens honorables. Mais où il suffit qu’une femme amoureuse décide de réussir, pour qu’elle arrive à suppléer aux aléas de la correspondance en temps de guerre. Où, enfin, le retour au bercail provoque l’annonce d’un nouveau départ.

 

 Jacques Welsch

notices bâloises (suite)

 Janvier 1871.

C’était mardi soir de la semaine dernière. Pour la première fois, Herr Stucki me fait appeler à la résidence dans son vaste bureau. Hêtre ciré et cuir sombre. Les murs qui portent les rayonnages d’une immense bibliothèque sont de place en place réservés à des cartes murales : la Gold Coast, les Indes avec une vue agrandie des Indes, la Chine méridionale, Sumatra et même une carte détaillée des pays de la Volga.

Mon étonnement fait rire le sénateur.

— Ah, mon cher Welsch, soyez rassuré. Ce n’est pas ici que se fait la stratégie de la Mission de Bâle, qui reste du domaine exclusif de notre cher Josenhans et du comité de surveillance sur lequel il prend appui. Ici, c’est mon domaine. Or, vous savez que selon les circonstances, Waldemar Stucki porte un chapeau politique, missionnaire, charitable ou commercial. Je vous présente mon bureau qui sert à ces quatre fonctions à la fois. Bien sûr, j’ai mon bureau technique au siège de l’entreprise, Münchensteinstrasse, où se trouvent aussi le personnel, les dépôts et le parc des voitures. Ici, vous vous trouvez dans mon lieu de travail personnel où je ne fais venir que mes plus proches collaborateurs, et encore de temps en temps seulement. Je tiens à garder mon indépendance, même vis-à-vis de mes propres activités, qu’elles soient lucratives ou bénévoles. Sachez aussi que peu nombreux sont les futurs missionnaires qui sont entrés ici. Mais je vous en prie, prenez place, il y a du café, du cognac et la proximité des fêtes nous vaut même de bénéficier encore de ces gâteaux de Noël que l’on ne trouve que sur le Rhin supérieur. Je vous en prie…

Comme on m’en laissait le choix, je m’installais face à la carte des Indes, ce qui me valut un clin d’œil complice de mon hôte. Tandis que les havanes fumaient doucement, j’eus droit à un cours d’économie d’un style assez particulier. « Kolonialwaren W. Stucki und Cie» est en réalité la raison sociale d’un empire commercial basé sur l’import-export, l’achat outre-mer de matières premières intéressantes et la supervision d’un vaste domaine de petite industrie, autant dans les colonies qu’en Suisse même, là où l’agriculture de montagne ne procure pas de revenus suffisants à la population locale. On y travaille surtout le cuir, la fourrure, les tissus précieux. La branche alimentaire de l’entreprise importe quasiment tout ce que la vieille Europe peut désirer recevoir de la zone tropicale du globe. À des prix concurrentiels, bien sûr. L’exportation vers les pays chauds comprend toute espèce de produits manufacturés, peu coûteux en règle générale. Quincaillerie, articles ménagers et scolaires, droguerie et savonnerie, conserverie, outils, produits de beauté…

Le sénateur but une gorgée du cognac qu’il avait soigneusement réchauffé dans sa main.

— Voyez-vous, Welsch, quand on dit que la Suisse n’a pas de politique coloniale, on se trompe. Simplement, plus que d’autres sans doute, nous lions le commercial et le politique, y compris sur le plan international. Un exemple : il y a deux ans, grâce à l’ingéniosité d’un de vos compatriotes, nous avons eu l’ouverture du canal, dit de Suez. Nos Chambres de commerce étaient prêtes. Nous avions fait construire, en France et en Italie, les meilleurs bateaux de passagers et les plus forts cargos, puisque la route des Indes était désormais ouverte, pas très loin de chez nous. La Chambre de commerce de Zurich et celle de Gênes ont passé un accord. La marine suisse sort de ses lacs, mon cher, elle va devenir une affaire internationale.

— Y a-t-il un rapport avec votre engagement pour la Mission ?

Une fois prononcée, ma question me parut impertinente, mais il était trop tard pour la rattraper. Herr Stucki me jeta un regard trouble.

— Hé oui, il y a un rapport, et vous le savez bien, mon cher monsieur Welsch. La plupart de mes collègues du comité de surveillance raisonnent de la façon suivante : nous leur apportons la conversion et la paix de l’âme, voire un mode de vie plus civilisé. Il est donc normal que nous en tirions aussi des bénéfices en commerçant avec ces peuples qui nous doivent tant.

Pour ma part, je trouve ce raisonnement passablement pervers, une manière de camoufler l’enrichissement derrière de pieuses paroles.

— Vous-même, vous prenez vos distances ?

— Tout à fait. Je suis même tenté d’affirmer le contraire. Nous autres, nous faisons fortune sur le dos des gens d’outre-mer, il vaut mieux être honnête et l’avouer C’est donc la moindre des choses que nous leur apportions, cette fois gratuitement, ce que nous avons de plus cher : notre connaissance du salut en Jésus-Christ. Que nous puissions dire : nous savons désormais que nous sommes les enfants d’un même Dieu que nous appelons « Père ». Oui, Welsch, nous leur devons cette révélation.

Pris au jeu des paroles aussi convaincues que convaincantes de l’habile commerçant, je me suis mis à lui poser des tas d’autres questions. Il ne se fit pas prier pour me donner tous les renseignements voulus. Peu à peu, je compris où le sénateur voulait en venir. Ses projets à lui dépassaient ceux de la Mission. Au lieu de procurer du travail, en particulier aux nouveaux convertis souvent rejetés par leurs familles, en créant de grands ateliers dont les bénéfices revenaient à Bâle, Stucki préconisait des solutions surtout artisanales et agricoles à petite échelle, mais à grande rentabilité par tête de travailleur. Cela signifiait des formations professionnelles dans les écoles missionnaires et des équipements modernes, la force de la vapeur par exemple, pour les ateliers et les fermes qui resteraient entre les mains des Indous. L’investissement européen s’y retrouverait, conservant l’exclusivité de la vente des produits en Occident. En deux mots comme en cent, Herr Stucki me demandait si j’envisageais de devenir son associé pour le Sud-Mharatta en militant pour l’abandon des « usines missionnaires » peu adaptées au pays, et pour la création de petits ateliers et de petites unités agricoles de haut niveau. Ces entreprises resteraient la propriété des indigènes, le sénateur le soulignait toujours à nouveau. Le missionnaire ne serait qu’un superviseur bénévole, mais compétent. La maison « Kolonialwaren W. Stucki und Cie » ne verserait aucune indemnisation pour un travail qui ferait partie de la vocation missionnaire, d’après Herr Stucki. Par contre, la maison mère, subventionnerait régulièrement des opérations locales imaginées par le missionnaire et son équipe sur place. Tout cela était séduisant. Pourtant je priais Herr Stucki de comprendre qu’il ne devait s’attendre à aucune réponse de ma part avant que je ne sois sur le terrain. Il ne fit aucune difficulté pour l’admettre.

— Vous savez, mon cher Welsch, je recrute pour l’avenir, c’est tout. Or, vous êtes un des rares candidats de l’École qui a le profil que je recherche, comprenez-vous ?

J’ouvrais la bouche pour répondre, lorsqu’on frappa brièvement à la porte et que Mme Stucki entra en coup de vent. Son joli visage était blanc comme la collerette de sa robe. Elle avait l’air de suffoquer. Elle déposa une sorte d’affiche verte sur le bureau de son mari. Le sénateur pâlit et me fit signe de jeter à mon tour un coup d’œil ; il n’y avait que deux mots, en écriture grossière et surmontée d’un dessin obscène : « Wackis-Zuhälter1 ».

Je dis immédiatement :

— Je crois bien qu’il y a des gens qui n’apprécient pas que vous m’accordiez l’hospitalité. Il faut que je m’en aille au plus vite !

Frau Stucki me prit le bras.

— Jamais de la vie, vous pensez bien que nous n’allons pas vous lâcher !

 Herr Stucki fit un signe de dénégation.

— Vous vous trompez tous les deux, monsieur Welsch n’a rien à voir dans cette affaire, celle-ci n’est pas privée, elle est politique.

Frau Stucki sursauta sans lâcher mon bras.

— Comment ça, politique ? Une conséquence de l’intervention au Sénat hier après-midi ?

— Exactement, ma chère. Mais je suis étonné, rien n’a encore paru dans la presse. Il faut supposer…

On frappait à la porte. C’était le signor Carouso.

— Madame, messieurs, dit-il avec solennité, le monde est à l’envers. Les voyous courent les rues et les honnêtes gens se font insulter.

Il sortit de sa poche une affiche verte, réplique exacte de celle qui était déjà sur la table.

— Oh ! fit Frau Stucki.

Carouso reprit :

— J’ai entendu qu’il y avait un attroupement de gens devant le porche, au fond du parc, à côté de chez moi. J’ai failli les chasser, mais me souvenant de l’incident qui visait monsieur Welsch, j’ai opté pour la prudence. J’ai regardé par la boîte aux lettres. Ils étaient toute une bande, genre étudiants, mais plutôt vulgaires, plutôt remuants. J’ai été étonné de reconnaître le jeune Reinhold d’à côté avec eux.

— Reinhold Müller, le fils de Herr Konrad Müller ?

— Parfaitement, monsieur, le voisin, celui qui a la longue-vue dans sa mansarde !

— Nous y sommes, un coup des « Wehrhaften », il fallait s’en douter, grogna le sénateur.

— Je n’en suis pas étonné monsieur. Leur journal est une vraie ordure. Dès que cette bande a pris le large, j’ai entrouvert la petite porte et j’ai trouvé ce papier vert collé sur le portail. Que monsieur sache combien je suis scandalisé.

— Mon cher Carouso, vous en verrez d’autres ces prochains temps. Allons, je vous dois quelques explications, à tous.

La bonne Berthe, cuisinière alsacienne de bon teint, demanda s’il n’y avait pas moyen de dîner à l’heure, voire avant l’heure, plutôt que de retarder le repas. La maîtresse de maison étant du même avis, Herr Stucki acquiesça :

— Je veux bien, mais alors sans tarder. Après le repas, réunion générale dans la salle de billard. Je veux voir tout le monde, les enfants, et n’oubliez pas de prévenir aussi Pils, il fait déjà bien trop souvent bande à part !

Pils est le surnom du maître-chien qui fait aussi fonction de cocher lorsque le sénateur ne conduit pas lui-même la voiture ou le tilbury. C’est aussi le garçon de course dévoué de la maison. J’ai l’impression que le patron n’a pas osé lui dire quel genre de numéro j’avais réussi avec ses chiens. Il valait sans doute mieux, d’autant que j’aurais regretté d’être brouillé avec cette sorte d’homme des bois qui me souriait volontiers sous sa moustache grise.

J’étais debout entre lui et Carouso, le personnel féminin était assis en face de nous, le long du mur, les enfants Stucki groupés autour de leur mère qui avait pris place sur un canapé de reps marron.

Waldemar Stucki nous fit un exposé digne d’un officier d’état-major.

— Hier après-midi, le Sénat de Bâle-Ville siégeait en séance extraordinaire. Il s’agissait : premièrement, de ratifier l’accord passé entre l’armée suisse et la Croix-Rouge internationale concernant la session provisoire de l’hôpital militaire de campagne de Liesthal, afin d’y interner le cas échéant les malades et blessés de l’armée française du général Bourbaki que le Conseil fédéral accepte de désarmer et de maintenir en territoire helvétique jusqu’à la fin de la guerre, et ceci pour des raisons charitables. J’avais la parole en tant que rapporteur. L’opposition, quoique minoritaire, voulut empêcher la motion de passer, sous prétexte de « risques de contagion ». Il fallut que le docteur Excellsius, responsable du département de la Santé, parle longuement pour convaincre le Sénat que le fonctionnement de l’hôpital de Liesthal était justement la seule garantie sérieuse contre toute contagion qui se produit d’habitude dans les cantonnements militaires provisoires. Nous avons voté et ma motion a été acceptée à une très large majorité. Mais il s’agissait aussi, deuxièmement, de voter une importante subvention qui devait s’ajouter à celle de la Croix-Rouge et à celle de la Confédération, toutes deux déjà assurées. Mes amis, ce fut terrible. J’eus toutes les peines du monde à aller jusqu’au bout de ma motion qui pourtant était celle du Bureau sénatorial à l’unanimité. Mes paroles ont été accueillies par les protestations non seulement de l’opposition habituelle, mais s’étaient jointes à elle les autonomistes et toute une série d’élus issus des partis les plus différents, qui, dans cette ambiance de victoire de l’Allemagne marquant en ce moment l’Europe, voulaient d’une Suisse abandonnant toute miséricorde à l’égard du vaincu. Le président imposa une interruption de séance de cinq minutes.

À la reprise de la séance, un silence de mort régnait dans la salle. Au lieu de donner la parole aux uns et aux autres, le président dit : « J’estime que ce qui vient de se passer dans cette enceinte était indigne de la Suisse, de sa neutralité et de son passé chrétien. Si le nouvel Empire allemand qui se dessine à l’horizon se veut le digne héritier de celui qui régna jadis sur l’Occident civilisé, il ne pourra pas imposer quelque restriction que ce soit à la charité qu’un pays neutre comme le nôtre est appelé à exercer. Je demande donc au sénateur Stucki de relire le texte de la motion qu’il présente. Nous passerons ensuite au vote sans débat. » Il y eut quelques mouvements sur les bancs, mais je fus écouté en silence. Le vote se passa normalement. La subvention fut accordée à la majorité des deux tiers. À la proclamation des résultats, les opposants les plus durs sortirent aux cris de : « Notre germanité est trahie ! » Pour permettre à la tempête de s’apaiser, je suis resté dans mon bureau sénatorial pendant une bonne heure.

À ma sortie, je fus néanmoins injurié bassement par deux ou trois adultes et une demi-douzaine de jeunes gens. Je pris une voiture de louage pour mettre fin à l’incident. Le vieux cocher me dit : « Au moment du carnaval, on s’amuse des Alsaciens et on les traite de vauriens. Aujourd'hui, les voyous sont ailleurs. Je regrette pour la vieille Suisse. » En ce qui me concerne, je regrette surtout que ce qui aurait dû rester une joute politique déborde maintenant dans la sphère privée. Je le regrette pour ma famille, mes amis et tous ceux qui sont ici à notre service.

Là-dessus, Herr Stucki alla embrasser les deux Français présents : la bonne Berthe et moi. Nous en avions les larmes aux yeux.

Nous étions sur le point, les uns et les autres, de quitter la salle de billard qui se trouve au premier étage et dont les fenêtres donnent sur la rue, lorsqu’un hurlement absolument immonde se fit entendre. Il provenait d’une quinzaine d’hommes qui stationnaient sous la lanterne de la porte d’entrée de la résidence. Le hurlement se transforma presque immédiatement en ce chant martial que toute l’Europe connaît désormais, car depuis les mois précédant la guerre il avait déjà servi de cri de ralliement aux nationalistes allemands avant d’être repris par la troupe elle-même, dès le début des hostilités :

 « Lieb Vaterland, magst ruhig sein,

Fest steht und bleibt die Wacht,

Die Wacht am Rhein2. »

En Alsace, j’avais entendu les Prussiens monter à l’assaut en chantant de la sorte. Mais ici, dans une rue de Bâle, un soir d’hiver sans histoires ! Le petit Carouso s’était glissé derrière une tenture et regardait discrètement à l’extérieur.

— Ce sont bien eux, monsieur, les « Wehrhaften », ils ont leur drapeau. Je compte…

Le pauvre concierge n’a pas eu le temps de terminer sa phrase. Une volée de pierres et de pavés s’est abattue sur nos fenêtres éclairées. Bruits de verre partout, un miroir qui éclate, les femmes qui crient. Presque en face de moi, il y a la jeune Tschudi, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, mais sans qu’il s’en échappe un son, pétrifiée par la peur. C’est à ce moment-là que j’ai senti dans mon dos une deuxième volée de cailloux. Sans réfléchir, je me suis jeté en avant pour faire bouclier devant la gamine. J’ai presque immédiatement senti une très vive douleur au-dessus de l’oreille gauche. Instinctivement, j’y ai porté la main, elle était pleine de sang.

Le sénateur a pris le commandement :

— Les femmes, retirez-vous vers l’arrière. Éteignez toutes les lumières. Ne craignez rien, la porte d’entrée est solide, elle ne cédera pas. Carouso, tu sors par la porte arrière, tu préviens la police et le docteur Kreder, qu’il prenne une voiture et sa trousse.

Et vers son fils Willy :

— Tiens, voilà les clés. Apporte les fusils de chasse avec des munitions légères. Pils, va chercher les chiens et fais du bruit dans la cour, mais sans ouvrir le portail, bien sûr.

Liesel Gotthelf n’a pas perdu le nord non plus. Elle est revenue dans la salle de billard qui n’était plus éclairée que par les lanternes de la rue. Avec énergie, elle a appuyé une grosse compresse sur la blessure de ma tête. Cela brûlait pas mal et ça sentait la teinture d’iode. Souvenir d’ambulance !

Dehors, les choses n’avaient pas l’air de se calmer. Willy est revenu avec les fusils. Le sénateur a contrôlé les munitions, puis a entrouvert très doucement la fenêtre la plus à gauche, totalement dans l’ombre. En bas, on hurlait :

— Wackis, démission, politiciens vendus !

La porte d’entrée résonnait de coups furieux. Herr Stucki a chuchoté :

— Nous allons tous tirer en face, sur la placette, dans les branches du platane. La chute des branches mortes va les calmer. Je vous fais signe.

Hannes semblait ne pas trop savoir que faire de son arme. Craignant un accident, je lui ai pris le fusil des mains et je me suis posté à la droite du sénateur, Willy étant à sa gauche. Nous avons tiré comme un seul homme, l’écho a résonné dans la rue étroite comme un coup de tonnerre. Effectivement, des branches sont tombées en masse, provoquant, une véritable diversion, d’autant que les deux chiennes se mirent à hurler derrière le portail de la cour. Visiblement, les manifestants étaient désorientés. Ils s’interpellaient dans tous les sens, une espèce de barbu essayait de battre le rappel. C’est à ce moment-là que l’on entendit un piétinement de bottes tout proche. La troupe était en train de charger. Ce fut la fuite éperdue. Les coups de matraque pleuvaient de partout. Il y eut quand même une bonne demi-douzaine d’énergumènes menottes aux mains dans les fourgons de police. Tandis que Willy est allé paisiblement ranger les fusils, son père est descendu faire le point avec un commissaire de police qui avait dirigé la manœuvre. En passant, il m’a fait signe de disparaître dans la cuisine, par discrétion évidente. J’y ai retrouvé les filles de service et la bonne Berthe qui préparait un énorme vin chaud, tout en pleurant à chaudes larmes. C’est dans ces circonstances rocambolesques que j’ai appris que Berthe était de Werentzhouse et que dans les moments d’émotion elle se remettait volontiers à parler l’alsacien.

Herr Stucki est remonté pour nous dire :

— Un sous-officier de police et six hommes vont passer la nuit ici, dont deux chez nos amis Carouso et Welsch, au fond du parc. Veillez à ce qu’il y ait du vin chaud pour tout le monde.

Pils avait à peine remisé les chiennes au chenil, qu’il se précipita pour ouvrir le portail de la cour avant à une voiture légère. C’était le docteur Johann Kreder.

Ce brave homme me plaisanta :

— Je croyais que la guerre était terminée pour vous. Et voilà qu’on m’alerte pour vous rabibocher une plaie en pleine nuit !

Il m’a quand même posé deux points de suture, dont on sent aujourd’hui encore la cicatrice sous les cheveux. Dans l’immédiat, il m’a surmonté le crâne d’une sorte de turban de pansements qui devait me donner une drôle d’allure, car toutes les femmes présentes se mirent à rire, y compris la pauvre Tschudi qui avait été fortement choquée dans cette aventure. Elle réussit à me dire, dans son bâlois charmant :

— Oh, Herr Welsch, vous m’avez vraiment rendu service.

Ce qui fit redoubler de rire l’assistance qui avait besoin d’une bonne détente.

Avant de repartir, le médecin donna des instructions à Frau Stucki, comme si elle avait été la mère du blessé :

— Voilà un calmant pour ce soir. Il peut être renouvelé vers le matin, au besoin. Je recommande de le laisser au lit demain. Il n’y a probablement pas de commotion cérébrale, mais on ne sait jamais. Je passe donc en fin de matinée.

J’ai dû me défendre pour ne pas me faire évacuer tout de suite dans ma demeure personnelle. En réalité, j’avais, moi aussi, envie de me détendre encore un moment au milieu des autres. J’avais quand même un peu les nerfs à vif. Le vin chaud a fait, il faut le dire, le plus grand bien à tout le monde, y compris à la maréchaussée qui nous gardait.

Comme deux anges gardiens de taille disproportionnée, le sénateur et le petit concierge m’ont ramené au pavillon. Herr Stucki me dit en guise de bonsoir :

— Merci, Welsch. Cette soirée a prouvé, si besoin était, que vous êtes l’homme pour les Indes dont je rêve et dont la Mission, avant tout, a besoin.

Dans le petit salon, il y avait un policier qui dormait du sommeil du juste dans un fauteuil. J’ai rejoint ma chambre sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller le brave homme.

 18 janvier 1871, à bâle.

9 heures du soir. Je tiens à poursuivre encore mes notices ce soir, car si la journée d’hier a été mouvementée, comme je l’ai relaté plus haut, celle d’aujourd’hui n’a pas manqué d’imprévu non plus.

Je me suis levé tard. Après une toilette sommaire, j’ai passé mon pantalon et ma veste d’intérieur, j’ai bu une tasse de café et je me suis recouché. Était-ce ma blessure ou l’abus de vin chaud la veille ? Ma tête en tout cas résonnait comme un cuveau vide. J’ai quand même parcouru le paquet de journaux que le sieur Carouso m’avait apporté. La manifestation d’extrême droite devant la résidence du sénateur Stucki paraissait en manchette dans plusieurs éditions. La quasi unanimité des rédacteurs condamnait ce type d’agression. Deux éditoriaux de gauche en profitèrent pour réclamer, une fois de plus semble-t-il, la dissolution du « Bund der Wehrhaften3 ». Une seule publication, le Basler Heimatanzeiger4 tirait argument de ce qui s’était passé pour demander à la Confédération que la mesure d’accueil de l’armée Bourbaki ne soit plus l’objet d’aucuns pourparlers :« Des mesures sentimentales de ce genre ne correspondent pas à l’esprit viril de notre nation helvétique5. »

J’ai somnolé un peu, puis je me suis souvenu que le médecin devait venir me voir en fin de matinée. J’ai fait un effort pour ranger les journaux et le reste, puis je me suis sagement recouché.

Vers onze heures, les Stucki sont venus, accompagnant le docteur Kreder. Ces bons parents voulaient me redire leur reconnaissance d’avoir évité à leur fille une quelconque blessure. Ils étaient préoccupés de mon état. Le diagnostic du docteur les a soulagés autant que moi. Il n’y avait pas de commotion cérébrale et tout devait être pour le mieux dans quelques jours. C’est alors que Johann Kreder sortit de sa poche un papier plié en quatre. Il arborait un fin sourire et me dit :

— Quoique cette lettre m’ait été adressée personnellement, je crois de mon devoir de vous en donner communication.

Je me suis mis à lire, les caractères dansaient devant mes yeux, et ce n’était pas ma blessure, mais une immense surprise qui me secouait ainsi. J’avais sous les yeux l’écriture de ma chère Caroline s’adressant, à n’en pas douter, au docteur Johann Kreder. Je fis un effort pour me calmer, ce qui me permit de lire ceci :

 

« mlle Sophie-Caroline Vonthron

institutrice à Stosswihr. Alsace

À

m. le docteur Johann Kreder

Rittergasse 7 Basel. Suisse

5 janvier 1871.

 Docteur,

Permettez-moi de m’adresser à vous dans le cadre de votre fonction charitable. Je recherche l’adresse de mon fiancé, brancardier de l’armée française, dont j’ai lieu de croire qu’il se trouve actuellement interné en Suisse par les soins de la Croix-Rouge. J’ai reçu une carte imprimée à ce sujet.

Il s’agit d’un de vos anciens élèves de l’École des missions, en l’occurrence M. le candidat Jacques Welsch, 5e année. Dernière adresse militaire : caporal brancardier, ambulance centrale de campagne IV-42.

Pour le cas où il vous serait possible de l’atteindre, je prends la liberté de joindre deux lettres pour lui : l’une de sa mère, l’autre de moi-même. En effet, toutes les lettres adressées à l’École des missions sont restées sans réponse.

 En tant qu’ancienne assistante volontaire de la Croix-Rouge au début de la campagne de France, j’ose vous adresser une prière : veuillez considérer tout ceci comme confidentiel vis-à-vis des autorités de la Mission. Vous connaissez les statuts très stricts de la Grande maison. Il se trouve que, la guerre étant intervenue inopinément, nous n’avons pas eu matériellement le temps de soumettre réglementairement nos projets de mariage aux Vénérés Pères de Bâle.

Certaine de pouvoir compter sur votre discrétion de médecin, de responsable de la Croix-Rouge et de père de famille, une femme seule et sans appui met sa confiance en votre sollicitude.

 Merci et bien respectueusement vôtre.

Sophie-Caroline Vonthron

Comment ma chère Caroline avait-elle pu se procurer l’adresse du docteur et en plus tomber juste quant au contact possible ? Mais déjà Johann Kreder me tendait deux enveloppes, l’une de ma mère, l’autre de Caroline. Je les posais sur la tablette à côté du lit dans l’alcôve et je fis mine de me lever.

— Ne vous agitez pas, mon cher Welsch, me souffla Frau Stucki, tandis que le sénateur se mit à lire la lettre de Caroline que je tendais au docteur.

Après un moment il murmura :

— Rendez une femme amoureuse et son ingéniosité sera telle qu’elle contournera tous les obstacles que l’armée, l’Église, la Mission ou la mauvaise organisation des postes auront pu dresser devant elle ! Mon cher Hans, vous pouvez en tout cas vous vanter d’avoir été repéré ! Ceci dit, j’ai moi aussi quelque chose d’important pour notre ami Welsch, mais ce n’est pas du même ordre, bien sûr. Cela va lui changer la vie quand même.

Il me tendit un petit portefeuille noir dans lequel se trouvaient mes nouveaux papiers d’identité, bénis par les administrations suisses et allemandes. Le sénateur s’empressa néanmoins d’ajouter 

— Ne pensez quand même pas, mon cher, qu’il vous sera loisible, ce soir même, de faire le tour du vieux Bâle la nuit. Avec l’excitation qui règne en ce moment, il serait fâcheux de faire un faux pas au dernier moment. Par contre, si vous en êtes d’accord, j’aurai demain une conversation avec votre supérieur, l’inspecteur Josenhans. Si du moins vous n’y faites pas opposition.

J’ai eu un moment d’hésitation. Puis, j’ai bien sûr, donné mon accord avec empressement. Avec une note de satisfaction, Waldemar Stucki dit :

— Voilà qui est bien. Allons, le docteur a bouclé sa trousse depuis longtemps. Nous allons tous nous retirer pour permettre à Roméo de lire la lettre de Juliette !

J’ai dit ma gratitude au docteur, au sénateur et j’ai fait un baisemain des plus classiques à Frau Stucki. Lorsque tout le monde fut parti, je découvris que cette dernière avait disposé sur le guéridon du petit salon un vase de cristal avec une douzaine de roses d’un jaune délicat comme une aube de printemps.

 

 m. le candidat Jacques Welsch

aux bons soins de

m. le docteur Johann Kreder bâle.

 Ce 5 janvier 1871.

Mon cher Jaco chéri,

J’espère tellement que cette lettre soit la bonne et parvienne enfin jusqu’à toi. D’après ce que tu m’écris, tu n’as rien reçu jusque-là. N’as-tu aucun contact avec ton École ? Il y a au moins cinq lettres qui t’attendent là-bas.

Ne sachant plus que faire, j’ai pensé qu’il y avait peut-être moyen de passer quand même par la Croix-Rouge, puisque j’avais reçu ta toute première carte par cette voie. Grâce à sœur Marguerite, de Munster, j’ai pu consulter L’Annuaire de la Croix-Rouge internationale pour le temps de guerre. J’ai cherché sous Bâle et, parmi d’autres, j’ai trouvé le nom du docteur Johann Kreder. Dieu soit loué, je me suis souvenue que ce médecin avait été ton professeur à l’École. Je veux espérer que cela me donne une chance de plus !

Comme tu vois, je peux joindre une lettre de ta mère, car j’ai eu l’immense joie de pouvoir passer Noël dans ta famille. J’ai été bien reçue par tout le monde, même s’ils ont été un peu intimidés au début. Tes sœurs Marguerite et Marie sont venues le lendemain 25 avec leurs maris et leurs enfants, ce qui fait que je connais également cette parenté.

Je suis restée quatre jours, ce qui a donné à ta mère le temps de me parler beaucoup. Tu ne m’avais jamais dit qu’après le décès de sa femme ton grand-père maternel est parti avec un fils et cinq filles qui étaient encore à la maison pour l’Amérique, dans un endroit près de Buffalo. Moi qui suis toute seule, cela me fait tout à coup une famille à l’échelle universelle. Et puis ta mère a une telle gentillesse pour moi que j'en suis presque confuse.

J’aime beaucoup ta petite sœur Catherine. Intelligente, avec un franc-parler énorme qui parfois a l’air d’énerver ses belles-sœurs.(…)

(…) Mais personne ne se fait d’illusions. Au moment du traité de paix, l’Allemagne demandera l’annexion de l’Alsace. Dès maintenant, il y a des uniformes allemands partout. À l’école, je travaille au jour le jour avec les petites, mais quelles seront les instructions que l’on nous obligera à appliquer demain ?

Jaco chéri, je me sens une privilégiée d’avoir un homme comme toi dans ma vie et que nos projets communs nous conduiront, guidés par la main de Dieu, à l’autre bout du monde !

Ici tout est devenu morose depuis la guerre. Rien qu’à Stosswihr, la liste des jeunes gens tombés au champ de bataille s'allonge constamment. Quelle est l’ambiance en Suisse ? Il me tarde que tu puisses me parler un peu plus longuement de ta situation actuelle. Quand pourras-tu reprendre à l’École ? Il faudrait que tu puisses entreprendre ta sixième année sans trop de retard, afin que nos projets se réalisent, à la grâce de Dieu.

Quand pourrais-je te revoir, mon Jaco ? Il me tarde d’être dans tes bras ! J’ai tourné la clé de la salle de classe, une grosse tristesse m’a saisie. « Mais votre tristesse sera changée en joie », dit la Bible

 Ta femme qui t’aime. Caro

 P.-S. Par sœur Marguerite j’ai appris que nos amies, les sœurs de l’ambulance de Huttingue, doivent rentrer incessamment. Sais-tu quelque chose d’elles ? 

 

mme veuve Michaël Welsch

Bosselshausen près Kirwiller. Alsace

À

M. le candidat Jacques Welsch

école des missions

bâle. suisse

 Le 27 décembre 1870.

Mon cher garçon,

Heureusement, j’ai eu deux fois de tes nouvelles, mais je ne sais pas grand-chose de ce que tu fais. On dit que la guerre va se terminer. J’espère que c’est vrai, surtout pour les pauvres gens qui ont beaucoup souffert.

Peux-tu retourner bientôt à la Mission ? Nous le souhaitons pour toi et pour ton avenir avec ta chère femme que nous connaissons maintenant. Grâce à elle, Noël a quand même été une joie pour notre famille cette année passée.

Nous t’aimons bien et nous attendons ton passage à la maison.

Affectueusement. Ta mère.

Marguerite Mehl, veuve Michaël Welsch.

         P.-S. Pour Jacques. Comme toujours, j’ai tenu la plume pour notre mère. Le médecin lui prescrit pour ses mains des bains d’eau chaude avec de l’argile. On espère que ça va faire du bien.

Maintenant que je connais ta Caroline, je suis encore plus contente. Elle est vraiment une jolie femme. J’aimerais beaucoup être comme ça plus tard, mais je crois que je ne serai jamais aussi grande. Tant pis. Mais comme elle est aussi très intelligente, je pense que je pourrai apprendre d’elle beaucoup de choses. Ne partez pas trop vite chez les nègres, je voudrais encore profiter d’avoir une belle-sœur savante. Ce n’est pas la chance de tout le monde.

Pourras-tu venir pour ma confirmation6 ? Je t’embrasse bien fort. Ta petite sœur. Catherine.

 

Jacques Welsch

notices bâloises (suite)

 19 janvier 1871.

Les journaux suisses de ce matin font état d’une ultime offensive allemande contre le réduit de l’armée Bourbaki. Il fallait s’y attendre, car les Français n’ont aucune chance de s’en tirer, même pas une sortie vers le sud.

Le sénateur Stucki a eu la satisfaction d’apprendre que la fraction parlementaire de son parti à Berne a approuvé son initiative de préparer sérieusement sur le plan sanitaire le jour, sans doute très proche, où il faudra recueillir ce qui reste de l’armée française du Jura. Il semble donc bien que la Confédération helvétique continue à écarter ses extrémistes, afin de tenir son rôle de puissance neutre, siège de la Croix-Rouge internationale.

Dernière minute : les journaux du soir font état de pourparlers locaux le long de la frontière suisse. Si Paris capitule, comme on le dit un peu partout, personne n’empêchera plus les débris de nos unités de se laisser désarmer par les Suisses. Que Dieu nous soit miséricordieux. Il y a eu assez de morts et de destructions.

 21 janvier 1871.

Aujourd’hui, en fin d’après-midi, une des femmes de chambre frappe à ma porte :

— Monsieur est attendu dans le bureau de M. le sénateur.

J’ai enfilé ma veste d’intérieur qui me sert de tenue de sortie et je me suis rendu à la résidence, en me demandant ce que Herr Stucki pouvait bien avoir à me dire à une heure où, d’ordinaire, il se trouve à son entreprise de la Münchensteinstrasse.

Chose inhabituelle, la femme de chambre a passé devant moi, a frappé, a ouvert la porte et m’a annoncé :

— Monsieur est arrivé.

Le soir tombait. Seule une lampe Empire à abat-jour vert brûlait au coin du beau bureau de hêtre sombre. Mais à mon grand étonnement, il n’y avait personne derrière le bureau. C’est alors que j’ai perçu un léger mouvement du côté de la haute fenêtre donnant sur la rue. Une silhouette massive aux épaules colossales se découpait contre un ciel orangé, strié de gros nuages bleu sombre. Je n’osais y croire. Mais une voix familière a articulé mon nom :

— Welsch, Dieu de nos pères, Welsch…

L’inspecteur Josenhans s’est précipité en avant, m’a serré contre sa poitrine d’Hercule et s’est écrié :

— Cher frère, tous les jours j’ai prié pour toi, afin que tu ne sois pas tué pendant cette affreuse guerre !

Nous avons pris place dans la pénombre, face au bureau du sénateur, tout juste éclairé par la lampe à abat-jour vert. Tout en commençant à parler, mon maître me dévisageait avec une certaine stupeur. Il y avait de quoi. Il avait vu partir à la guerre un étudiant de 22 ans, imberbe, vêtu d’un costume gris boutonné jusqu’au col, comme tous les internes de l’École. Et voici qu’il avait devant lui un personnage barbu, affublé d’une veste en écossais rouge et vert, avec un pantalon plutôt élimé et de grosses chaussures de marche. Sur la tête, j’avais toujours ce pansement dont on pouvait évidemment supposer qu’il cachait une blessure de la campagne d’Alsace.

— Mon frère, qu’est-ce que tu as changé… a murmuré mon inspecteur.

Puis il s’est repris et nous avons parlé. D’emblée, mon cher maître que je retrouvais enfin, voulut situer notre entretien.

— Cher frère, tu sais que j’ai rencontré à sa demande mon collègue du Conseil de surveillance, Waldemar Stucki. Il m’a expliqué que, plutôt que d’être fait prisonnier, tu as choisi de passer en Suisse où Stucki a eu l’occasion de t’héberger discrètement. Sache bien que je ne veux rien savoir de plus. Selon le Seigneur, nous sommes frères, quelles que soient nos différences d’âge, d’origine et même de conviction. Mais selon les hommes, je suis Allemand et toi tu es Français, du moins jusqu’à nouvel ordre. Je ne veux savoir qu’une chose, c’est que Celui qui fait la destinée des nations t’a ramené vivant jusqu’à nous. Grâce Lui soit rendue.

J’ai enchaîné à mon tour :

— Monsieur l’inspecteur doit savoir, lui aussi, que tout au long de ces temps difficiles, je n’ai cessé de penser à lui, à Frau Hager, à mes camarades des différentes promotions. Une des choses qui m’a aidé à prendre quelques risques pour revenir à Bâle, c’est bien cette idée qui ne m’a jamais quitté : tu dois rentrer pour entreprendre ta sixième année.

L’inspecteur a toussoté, il avait l’air de chercher ses mots.

— Jacques Welsch, il va y avoir du nouveau pour toi. Tu as, depuis deux ans, appris la langue kannara7 et tu sais que tu es destiné à rejoindre la région indienne du Sud-Mharatta. Or, il se trouve que ton prédécesseur, notre cher frère Krauss, vient de mourir à Dharwar de la fièvre jaune. Nous avons dû faire évacuer sa veuve d’urgence et faire désinfecter la station. En attendant confirmation par le comité central lors de la session ordinaire du mois d’avril et ton propre acquiescement, la commission exécutive t’a d’ores et déjà désigné pour le poste, certes difficile, mais combien passionnant, de Dharwar au Sud-Mharatta. Dieu voulant, tu partiras avec la caravane d’automne.

J’avais l’impression d’avoir été poignardé. L’inspecteur a encore toussoté :

— Tu ne dis rien, Welsch ? Le Seigneur, pourtant, t’ouvre la voie…

Il fallait bien que je m’explique.  Ma voix tremblait et mes mains aussi. J’ai vidé mon sac comme j’ai pu. J’ai parlé de mon souhait ardent de terminer mes études, de mieux savoir la langue, de m’assurer mieux encore dans l’art de la prédication. Je suppliais la Commission de ne pas oublier que j’étais le plus jeune de ma promotion, depuis le début, que je revenais à peine de la guerre où j’avais exercé la difficile fonction de caporal brancardier. Mon interlocuteur semblait désarçonné.

— Welsch, tu es un de nos meilleurs éléments. Pour moi, tu es depuis longtemps un des étudiants qui m’est personnellement très proche. Je t’assure que tu es en état de prendre cette charge sur toi. Qu’est-ce qui t’empêche ? Je ne vois vraiment pas…

C’est alors que j’ai retrouvé mon calme. J’ai pu dire posément :

— Monsieur Josenhans, je suis fiancé.

Joseph Friedrich Josenhans s’est levé, il est allé, le dos tourné, se poster devant la fenêtre. Je l’ai entendu murmurer :

— Welsch, Welsch, toi aussi…

J’ai répliqué fermement :

— Nous n’avons pas honte des engagements que nous avons pris ensemble devant Dieu. Nous avons fait connaissance lors d’une fête missionnaire, en automne 89. Sophie-Caroline est institutrice. Son premier contrat probatoire se termine l’année prochaine. Nous pensions prévenir les Vénérés Pères, nous marier et partir ensemble aux Indes ensuite. La guerre a bouleversé nos projets.

L’inspecteur est revenu s’asseoir en face de moi.

— Welsch, tu sais que c’est moi qui ai fait adopter par le comité un règlement précis concernant le mariage des frères. Deux ans de célibat outre-mer, ensuite une demande adressée aux Vénérés Pères. Ces derniers choisissent une candidate au mariage missionnaire parmi les jeunes filles pieuses de nos villages. Si le choix du missionnaire a anticipé celui du comité, il aura néanmoins à formuler sa demande dans les règles à Bâle. Le délai primitif des deux ans est évidemment maintenu.

À mon tour, je me suis levé. Cette fois, ma voix tremblait de rage.

— Monsieur l’inspecteur, ne pensez-vous pas qu’une guerre, ça suffit ?

Celui qui, pendant quatre ans, m’avait enseigné la missiologie8 était là, en face de moi, désemparé. Il me fit rasseoir.

— Welsch, je te supplie de ne pas oublier que ce qui compte avant tout, c’est que nous sommes frères en Christ. Sache aussi que ce que tu viens de dire de la guerre m’a touché au cœur. Stucki m’a dit que tu as été très courageux, à Colmar et ailleurs. Cela me fait mal de penser que ceux qui t’ont tiré dessus étaient mes compatriotes. Je voudrais tenir compte de tout cela en même temps. Sache aussi que si les Vénérés Pères tiennent à ton départ rapide, il n’y a qu’une raison : à notre sentiment, tu es le seul à avoir les capacités humaines et spirituelles, le seul à connaître suffisamment la langue pour prendre en main la situation à Dharwar qui n’est pas facile, je ne te le cache pas.

Un long silence. Nous n’avions plus envie de parler, ni l’un ni l’autre. Nous nous sommes retrouvés face à face, debout dans cette grande pièce obscure. Puis j’ai entendu :

— Voilà ce que je propose. Pour le moment, tu restes chez les Stucki, l’ambiance actuelle du séminaire ne te ferait pas du bien. Tu réfléchiras. Tu prendras contact avec ta fiancée, si possible. Ensuite, tu viendras me voir. J’aurai réfléchi, moi aussi. Je m’engage à ne parler de tes affaires personnelles à personne à la Mission. À toi de voir si tu veux, à titre confidentiel, mettre les Stucki dans le coup. Ils sont presque devenus un morceau de famille pour toi, si j’ai bien compris. Au revoir, mon frère, je t’attends et que Dieu éclaire ta route.

J’ai quitté le grand bureau. Mais avant de rejoindre dans la nuit tombée mon pavillon au fond du parc, je suis allé à la cuisine où Berthe m’a volontiers servi le verre d’eau-de-vie que j’étais venu mendier chez elle.

En sortant de la cuisine, je me suis presque heurté à Liesel Stucki qui a sursauté.

— Josenhans vient de sortir. En l’absence de mon mari, il m’a glissé : « C’était difficile, très difficile. Par la charité de Dieu, gardez-le encore ici. Au séminaire, il y a quelques éléments que j’ai de la peine à maîtriser. Welsch ne le supporterait pas. Or, je ne veux à aucun prix des incidents à la Mission. » Vous savez, Welschli, nous ne demandons pas mieux que de vous garder encore un peu. D’ailleurs, ce soir les enfants sont allés fêter un anniversaire chez des cousins. Vous dînerez avec nous. Je crois que nous pourrons parler utilement. Nous serons juste tous les trois dans la petite salle à manger. Vous verrez, c’est une pièce que j’aime beaucoup. Je ferai un Jägertee9 véritable. Cela nous aidera.

Et elle me laissa partir avec cet éclat de rire qui sans doute n’existe que chez les femmes autrichiennes.

En épousant Waldemar Stucki, Liesel Gotthelf est devenue « Frau Senator10 » et ce n’est pas sans la flatter. Elle fait partie de la douzaine de « first ladies » des plus entourées de la ville de Bâle et ce n’est pas pour lui déplaire. Mais l’Autriche, ah son Autriche natale ! charme, humour, séduction. La « petite salle à manger » de la résidence Stucki en fait partie, c’est un authentique morceau d’Autriche au bord du Rhin tumultueux. D’ailleurs, la maîtresse appelle volontiers ce coin qu’elle a elle-même aménagé du nom inimitable de « Stüberl11 ». Tout en bois, une table ronde entourée de quatre chaises-fauteuils, une desserte rustique surmontée d’un passe-plat donnant dans la cuisine, partout des étagères avec de la vaisselle. Une suspension composée de quatre lampes à huile donne un éclairage doux et rassurant.

Je suppose que cette soirée au Stüberl me restera inoubliable. Elle a tellement contrasté avec l’entrevue que je venais d’avoir et qui m’avait rempli le cœur d’amertume vis-à-vis de la Mission à laquelle pourtant je devais tant, indéniablement. Un homme d’envergure et une femme charmante ont réussi, dans ce cadre simple, à me rendre le courage et l’esprit d’entreprise dont jusque-là tous mes amis, et même mes supérieurs, m’avaient si souvent gratifié. Sans Liesel et Waldemar Stucki, je crois bien que j’aurais sombré ce soir-là, ou lâché prise devant les exigences des Vénérés Pères. Tout en mangeant, un peu mécaniquement sans doute, le bouillon à l’os et les quenelles aux pruneaux, j’ai, sur l’insistance de mes hôtes, raconté en détail mon entrevue avec Joseph Friedrich Josenhans, mon maître. J’ai essayé de le faire sans colère, mais sans excuser non plus l’attitude des Vénérés Pères que j’estimais inadmissible, singulièrement au sein d’une communauté fraternelle si souvent proclamée. Tout en terminant sa tranche de « Linzer Torte »12, le sénateur dit très calmement :

— Bon, résumons la situation. Premièrement, notre ami Jacques Welsch, suivant sa vocation, est venu faire ses études à Bâle, en vue de partir en mission. Sa dernière année scolaire n’a pu se faire à cause de la mobilisation qui l’a conduit comme brancardier dans l’armée française. Alors, il a tout fait pour rejoindre la Mission lors de la défaite de l’armée où il se trouvait. C’est ici que je fais remarquer qu’il n’est pas allé rejoindre en premier sa famille ou sa fiancée, mais bien l’École des missions à Bâle. Deuxièmement, il est mal récompensé pour ce zèle puisque, à son retour, il lui est signifié que, pour des raisons de service pour lesquelles il ne peut rien, il ne fera jamais sa sixième année, mais sera envoyé, dès cet automne, à son lieu de destination aux Indes. Troisièmement, malgré la guerre qu’il vient de faire, on prétend lui appliquer la règle commune qui exige de tous les missionnaires deux ans de célibat outre-mer. De plus, le choix de la future épouse est subordonné à la bénédiction des Vénérés Pères. Voilà la situation. Frau Stucki dit alors en autrichien :

— Ces gens-là sont des sagouins. Je me demande, Waldi, comment tu peux continuer à siéger avec eux !

Herr Stucki a soupiré :

— Ma pauvre Liesel, je siège bien au Sénat. Alors…

La conversation s’est poursuivie jusqu’au bout en allemand, respectivement en autrichien, en bâlois et même par moment en alsacien. Liesel Gotthelf s’était échauffé la tête.

— Je dis depuis longtemps que ces honorables bourgeois qui ont la prétention de marier leurs missionnaires avec des femmes choisies par eux, et de plus à des dates à leur convenance, ne sont pas plus dignes du nom de chrétiens que ceux qui, en douce, poursuivent la traite des Noirs sur la Gold Coast ou ailleurs ! Chrétiens ? Une honte, oui !Je suis intervenu.

— Croyez bien, Frau Stucki, que Sophie-Caroline et moi n’avons eu besoin de personne pour nous engager réciproquement devant Dieu.

Frau Stucki eut son rire lumineux.

— Mais Welschli, croyez-vous qu’il soit nécessaire que vous le précisiez ? Tout le monde a compris que vous êtes amoureux jusque par-dessus les oreilles !

Le sénateur s’est tourné vers moi.

— Monsieur Welsch, une double question : premièrement, tenez-vous toujours à votre vocation de missionnaire ? Deuxièmement, êtes-vous toujours décidé à épouser, et le plus tôt sera le mieux, la femme de votre choix ? Si je comprends bien, votre réponse est positive dans les deux cas. C’est donc sur cette base et sur aucune autre qu’il faudra traiter avec le comité.

Par égard pour la voix délicate de son épouse, Herr Stucki nous fit renoncer cette fois-ci à l’habituel havane. Madame nous en remercia en posant devant nous des gobelets de grosse faïence et une énorme cruche d’où s’échappait un bouquet de senteurs délicieuses : le fameux « Jägertee ». Nous en avons largement profité tout en élaborant une stratégie qui avait pour objet de faire le moins de concessions possibles aux « Verehrte Väter13 ». Ceci dit, il fallait que je puisse aussi vite que possible faire état du consentement de Caroline. J’étais en train de me dire que je ne voyais pas comment me tirer des difficultés matérielles auxquelles j’allais inévitablement me heurter, lorsque le sénateur alla chercher sur la desserte un porte-documents en cuir exotique. Avec un air faussement neutre, il me dit :

— Figurez-vous, mon cher Welsch, que cet après-midi, à la chancellerie de la Mission, j’ai eu affaire à la trésorerie. Là, notre comptable, le cher Baümer que vous connaissez, me dit tranquillement : « Monsieur le Sénateur, il me reste ici un contentieux. Il avait été décidé par le comité que nos étudiants, qu’ils soient appelés sous les drapeaux d’un côté ou d’un autre, toucheraient néanmoins leur bourse d’études, dans la mesure où ils sont titulaires d’une aide de ce genre de la part de la Mission. Il me reste un seul pécule non retiré, celui d’un Français. »

Le sénateur tira de son porte-documents un petit sac en toile cirée noire.

— Vous trouverez là le montant complet de ce qui vous était dû en temps ordinaire, d’août à décembre 1870. Le mois de janvier suivra.

J’étais abasourdi. J’ignorais que quiconque me devait quelque chose. On avait dû oublier de me prévenir lorsque je suis parti précipitamment avec ma feuille de route en juillet. Ce n’était pas la fortune, mais pour moi cinq mensualités complètes, cela signifiait de l’argent, beaucoup d’argent. Je remerciais avec effusion.

— Je n’y suis pour rien, dit le sénateur, et son épouse toujours pratique d’ajouter :

— Je vais faire prévenir notre habilleur Vettuci de la Freie Strasse. Demain, dès l’heure de la fermeture du magasin, je vous accompagnerai là-bas, mon cher Welsch. Cette fois, ce sera à moi de vous aider à vous habiller de neuf. Il y a des semaines que ça me pèse sur le cœur de vous voir dans cet état.

 Bâle, ce 28 janvier 1871.

Dans la presse de ce matin, cette nouvelle sensationnelle : le général Bourbaki a tenté de se suicider. Il est remplacé par le général Clinchon. Les pourparlers officiels du repli et du désarmement en Suisse de l’armée du Jura reprennent ce matin. Pourrai-je bientôt me considérer à nouveau comme un citoyen comme les autres ?

 Bâle, ce 30 janvier 1871.

La place de Paris vient de capituler. Les entretiens Bismark-Thiers en vue d’un armistice général doivent reprendre incessamment.

 Bâle, le 2 février 1871.

Les pourparlers franco-allemands se poursuivent. L’ancienne armée Bourbaki est en train de passer la frontière helvétique. 80 000 hommes malades, blessés, affamés, privés de munitions, déposent leurs armes et se remettent à la miséricorde du voisin neutre. Je vais attendre la fin de cette opération pour prendre le train à Bâle jusqu’à Colmar. Là, je vais louer un cheval pour monter à Stosswihr. Je serai de retour en deux jours.

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1. « Voyou alsacien ».

2. «Chère patrie, sois tranquille.

Fermement debout reste la garde

La garde sur le Rhin.»

3. Ligue des défensifs.

4. Le Moniteur du pays de Bâle. Journal local centriste.

5. De l’allemand : « Solche sentimentale Massnahmen haben mit dem männlichen Geist unseres helvetischen Volkes nichts zu tun. »

6. Latin : confirmatio = action de consolider. Ds. les Églises de la Réforme, cérémonie au cours de laquelle le jeune, à la suite de sa formation catéchétique, confirme les vœux de son baptême, prononce une profession de foi personnelle et est admis à la sainte Cène.

7. Une des langues de l’Inde.

8. Discipline propre à l’étude des fondements, des conditions et de l’organisation de l’évangélisation parmi les non-chrétiens, s’appuyant sur la théologie, et les sciences humaines en général.

9. Le thé du chasseur : sorte de grog fait de liqueur de cerises, alcoolisée, dans laquelle infusent diverses plantes des Alpes.

10. « Madame Sénateur. »

11. Petite chambre.

12. Tarte de Linz : tarte épaisse à la farine de seigle et à la confiture de framboise

13. Vénérés Pères.

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