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04/08/2012

Le DIEU de BÂLE/2

PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME

 

 

Le Dieu de Bâle

 

 l’odyssée

 

 d’un couple missionnaire en Inde

 

 

 

 Jean-Paul Haas

 

 

 deuxième épisode

 

Chasseur français à cheval PROP.jpg

Cavalier français (collection particulière)

 

4 cavaliers allemands PROPRE.jpg

Cavaliers allemands  (collection particulière)


 Les surprises de Bâle

 Où l’on peut se croire arrivé au but et en être encore fort éloigné, en réalité. Où l’on découvre l’envers d’un décor, la présence incongrue d’une lunette de marine et d’un pistolet d’arçon d’un vieux modèle. Où un Noël chez les grands bourgeois est l’occasion tout à fait inattendue de revoir une jolie Madame que l’on avait un peu oubliée et où la conclusion de l’armistice franco-allemand se fait douloureusement attendre.

 

Jacques Welsch

notices bâloises

Novembre 1870, février 1871.

Me voilà donc prisonnier, et à Bâle en plus, alors que j’ai tant fait et tant risqué pour y parvenir et retourner à l’École des missions. Tout cela est véritablement vexant. Et pourtant je ne devrais pas me plaindre. Car, au lieu de me trouver dans un vrai camp de prisonnier comme beaucoup de mes camarades, je suis ici dans une « cage dorée », un lieu tellement charmant, sauf l’interdiction de sortir, que parfois je me dis qu’à Pâques1 prochaines, j’y passerais bien quelques vacances avec ma Caro bien-aimée !

C’est pour elle, pour nos futurs enfants et petits-enfants, — pourquoi pas ? —que j’ai pris la décision d’écrire ce Journal plutôt que de tourner en rond à ne rien faire.

Une fois que l’on m’avait installé ici, on m’a demandé ce qui pouvait me manquer. J’ai demandé une Bible en hébreu avec un lexique, un gros cahier et des feuilles volantes, de l’encre, des plumes avec porte-plume, un ou deux crayons et une gomme. On a très gentiment mis tout cela gracieusement à ma disposition. On me loge ici dans un pavillon du siècle dernier, du vrai style rococo comme on en voit en Bavière. Il se trouve au fond d’un grand parc plein de beaux arbres, malheureusement dégarnis de leurs feuilles à cette saison. Trois immenses séquoias et une petite allée d’ifs avec de jolies boules rouges font des taches sombres. Le tout est entouré de grands murs qui, à droite, ne me laissent voir que le dernier étage et le toit d’une demeure patricienne. À gauche, au-delà d’une maison et d’un vieux tilleul, un clocher me semble être celui d’Elisabethenkirche. Dans le sens de la longueur, au côté opposé de l’endroit où je me trouve, il y a une grosse propriété cossue en pierres grises massives, mais qui ne manque pas d’élégance. L’autre jour j’ai fait 300 mètres dans cette direction. Immédiatement un gardien en uniforme, accompagné de deux grands bouviers bernois, est apparu sur la terrasse. Il avait un fouet à chien à la main et m’a fait très énergiquement signe de ne pas aller plus avant. J’ai donc renoncé et j’ai rejoint ma prison de luxe. À part ce gardien, je ne vois que le concierge, très affable, qui trois fois par jour, me porte mes repas. Le maître de maison, lui, apparaît plus rarement.

Ceci dit, il me semble, pour la bonne compréhension des choses, que mon récit devrait commencer par le commencement. Je vais donc essayer de mettre un peu d’ordre dans mes idées et de me tenir à une suite plus chronologique. Pendant la guerre franco-allemande, mon titre de « séminariste » à Bâle et les certificats de cours médicaux que j’y avais suivis pendant quatre ans, m’ont permis de me faire verser dans une unité de la Croix-Rouge en tant que brancardier. C’est après des semaines de batailles, de bombardements d’artillerie et de retraite vers le sud, que j’ai trouvé enfin l’ambulance centrale de campagne dont je dépendais. J’étais tout seul avec ma mule, tous les camarades étaient morts, à Brisach ou à Colmar. J’étais sale et mouillé, mort de fatigue. Je me suis présenté à la directrice de la station Croix-Rouge, une diaconesse de Strasbourg, sœur Irène de Bergheim. Elle a été une vraie mère pour moi. Encore le soir même, sous la tente hôpital des grands blessés, je me suis tout à coup trouvé face à face avec une des aides infirmières bénévoles, elles étaient deux à la station. Celle qui était là, devant moi, dans ce décor dramatique, c’était, oui, à n’en pas douter, Caroline Vonthron, ma chère Caro ! Quelle surprise, elle, au milieu de cette guerre, avec son long tablier blanc et la croix rouge en insigne émaillé qui tenait son petit col amidonné. Je la voyais là, tout à coup, devant moi, plus grande, plus longiligne, plus belle que jamais. C’est ce jour-là, ce soir mouillé et triste, qu’en un instant j’ai appris ce que veut dire « un coup au cœur ». J’ai cru que j’allais flancher. Elle a légèrement tourné la tête, elle aussi m’a reconnu. Nous avons fait chacun un pas. Nous étions là à nous regarder, moi trempé et crasseux après quatre heures de chevauchée solitaire sur le dos d’une mule. Nos mains se sont avancées, chacune à la rencontre de l’autre. Mais nous étions pétrifiés, comme les amoureux de la légende. On m’a appelé. Le charme était rompu, j’ai salué réglementairement et j’ai suivi le planton.

Caro a eu la bonne initiative de tout avouer à la sœur, notre fréquentation qui durait depuis un an, nos projets. Sœur Irène a été parfaite pour nous. Elle nous a fait, dans les jours qui suivirent, travailler ensemble ce qui, au milieu des souffrances et des cris, de la puanteur et de la mort qui rode, nous a permis de mieux nous connaître encore, sans compter les quelques trop rares heures de congé, de jour comme de nuit, qui nous appartenaient à nous seuls. C’est pendant une de ces nuits que notre décision fut prise. Nous allions faire ce qu’il faut faire pour partir. En réalité, Caro n’était liée à la Croix-Rouge internationale, relayée par le diaconat de Strasbourg, que pour la durée des vacances scolaires. Au début de la guerre, on croyait des deux côtés que cela allait se terminer en quelques semaines ! Hélas… Mlle Vonthron allait donc pouvoir rejoindre son poste à Stosswihr, même en Alsace occupée et ceci grâce à la Croix-Rouge, bien sûr. Moi-même j’avais trop entendu dire que notre armée, l’armée Bourbaki, allait se faire interner en Suisse, j’avais trop vu la lente dissolution morale et matérielle de cette troupe pour ne pas tenter le tout pour le tout. Interné en Suisse ? Non, mais rejoindre notre École, terminer ma sixième année et me faire ordonner pour la Mission. Avec Caroline, nous partirions pour les Indes dans dix-huit mois au plus tard. Nous avons prié avec ferveur. Pour la première fois depuis que nous étions stationnés ici, au Moulin de Huttingue, la lune s’est montrée fugitivement entre les nuages. Cette nuit-là fut pour nous deux comme une première nuit de noces.

Après la chute de Strasbourg, Caroline et Lydia Braesch n’eurent pas grand peine, étant donné leurs pièces d’identité internationales, à rejoindre l’Alsace.

Moi-même, je me suis mis à sonder le terrain chez les paysans, estimant qu’il était certainement plus facile de passer la frontière à bord d’un véhicule agricole plutôt que tout seul à pied. Comme je ne m’exprimais que très allusivement, mes recherches furent longues. Jusqu’au jour, au restaurant de L’Agneau d’or à Oltingue, où un petit homme me prit à part et m’entraîna dans l’arrière-boutique. D’autorité, il nous fit servir deux marcs d’Alsace et dit :

— Je sais ce que vous cherchez. Je viens de la part de M. Waldemar Stucki, de la Croix-Rouge de Bâle. Mais c’est pas officiel. Mais il m’a donné ça pour prouver.

L’espèce de nain me tendit une médaille du Comité internationale qui portait au verso le nom du titulaire, « Waldemar Stucki » et un numéro matricule : « 6 585 448 CH. » J’avais encore quelques hésitations. Mais, après tout, je n’avais pas le choix. J’ai accepté. Le nain m’a expliqué qu’il était lui-même Suisse et que s’il n’était pas sous les drapeaux, il ne devait ça qu’à la bosse qu’il avait dans le dos depuis son enfance ; il me montra ses papiers. Il s’appelait Curt Valentin et habitait Biel, canton de Bâle-Campagne. Comme je connaissais le village, quelque part au sud de Binningen, cela m’a donné du courage. Curt me dit que M. Stucki lui avait déjà donné un acompte pour ce travail, mais qu’il acceptait volontiers que je paye les deux marcs que nous avions devant nous. Je me suis naturellement exécuté. C’est alors qu’il m’expliqua la combine. Sa défunte mère était alsacienne, d’Oltingue ; de ce fait, lui-même avait encore des prés par ici et une grange où il conservait du foin pour les années difficiles. Comme de toute manière il ne voulait pas courir le risque de voir son beau foin mangé par les chevaux des uhlans, il allait le rapatrier un de ces prochains soirs. Il me proposait donc de me procurer des vêtements civils et de me faire « passer » au milieu des bottes de foin. Une semaine plus tard, Curt me fit savoir que c’était pour le jour même, en fin d’après-midi.

À quatre heures et demie, j’étais derrière sa grange. Il me fit immédiatement rentrer. Tandis que je me mettais en civil, il brûlait mon uniforme dehors, derrière un tas de fumier. Je lui avais demandé de conserver le shako et de le ramener quelques jours plus tard à l’ambulance à sœur Irène sans commentaires. Il a beaucoup hésité, mais une « récompense » conséquente l’a finalement convaincu. Ma mule stationnait encore là. J’ai contrôlé qu’il ne restait rien de personnel dans les poches de la selle. J’ai donné à la bonne bête mon dernier morceau de sucre, je lui ai tapoté l’encolure et je lui ai dit dans l’oreille : « Allez, Lisette, à l’écurie ». La brave monture partit au trop, droit vers Huttingue. Curt a grogné :

— On aurait mieux fait de l’égorger, on courait moins de risque. Enfin…

La charrette de foin était déjà chargée à l’intérieur de la grange. Curt avait ménagé pour moi une place entre les bottes avec une telle habileté que je me suis mis à penser que je n’étais pas le premier ou la première marchandise qu’il faisait ainsi « passer » à l’heure de la moindre surveillance, le long d’une route paisible.

Curt alla emprunter une paire de bœufs. Cela dura une éternité. Il finit par revenir avec les animaux, de belles bêtes. Il prit tout son temps pour les atteler et enfin nous voilà partis. À ma montre que je voyais mal, il devait être près de six heures. Nous étions à la frontière une heure plus tard. Curt avait aménagé juste dans l’axe de la voiture, une sorte de tunnel discret entre les bottes de foin. Cela me permettait de voir, et de respirer ! Lui-même, à l’approche de la ligne de démarcation, avait sauté de la voiture ; maintenant, il marchait devant les bœufs en leur parlant à mi-voix. J’ai tendu l’oreille, en effet, il leur parlait en alsacien !

Enfin, devant nous, deux lanternes, une barrière rouge et blanche, trois hommes au milieu de la route : grands manteaux bleus, shakos de même couleur, avec un petit plumet noir : les gardes frontière. Un sergent et deux hommes qui portent tous les trois des brassards aux couleurs helvétiques, une sorte de brassard de la Croix-Rouge renversé. Tout va se décider dans les minutes suivantes.

Dès que le sous-officier reconnaît le paysan, il l’interpelle ironiquement, en dialecte bâlois, bien sûr :

— Alors, Curt, on travaille de nuit maintenant pour transporter du foin ?

— Et comment, sergent ! Mon cousin m’a signalé ce matin que les uhlans arrivent ce soir ou demain au plus tard. Je n’ai pas envie que mon beau foin soit bouffé par leurs canassons, ni non plus par ceux des « Wackes2 » !

Rigolade générale, la barrière se lève, Curt distribue des poignées de main, et peut-être autre chose que je ne vois pas, et nous passons, lentement, au pas majestueux de nos bœufs. Je sens mon cœur qui bat jusque dans ma gorge. Encore dix mètres, nous voilà à Biel, le premier village suisse. Louange à Dieu, je suis sauf, je n’ose y croire.

À ma grande surprise, à l’autre bout du village, nous tournons à droite et nous entrons dans la cour d’une grande ferme qui a l’air abandonnée. Pas un animal, pas un être humain. Les volets de la maison d’habitation sont fermés. Il y a pourtant une lanterne qui brûle sur le perron. Curt m’appelle à mi-voix :

— Première étape, tu peux descendre.

Au moment où je mets les pieds sur les gros pavés de cette triste cour, un homme ferme consciencieusement le portail par lequel nous sommes entrés. Il porte la grande houppelande brune et le petit chapeau en cuir bouilli qu’on connaît aux cochers des voitures de louage à Bâle. Que se passe-t-il ? Trahison ? Je ne sais plus où j’en suis. Ce n’est que maintenant que je me rends compte que le char à foin n’est pas le seul véhicule à stationner dans la cour. À côté de nous, un petit fourgon de livraison noir, attelé d’un vieux cheval, étale de chaque côté une inscription en lettres gothiques. Il fait trop sombre pour que je puisse lire quoi que ce soit. Un autre personnage sort de l’ombre. Il porte un costume de chasse, de hautes bottes, une sorte de gibecière sur le côté gauche. Sa casquette à carreaux à double visière fait penser à un lord anglais. Ce monsieur s’approche, me prend par le bras, m’entraîne sous la lanterne.

Cette haute stature, ce visage rasé de près, ces longs favoris qui encadrent un visage aux yeux rieurs ? Il n’y a pas de doute, j’ai devant moi Herr Waldemar Stucki en personne ! Mon air médusé, mais sans doute aussi mes vêtements élimés plein de brindilles de foin et mes cheveux en bataille, sans chapeau, tout cela avait l’air de l’amuser beaucoup :

— Mon cher monsieur Welsch, me dit-il en français, avec un très léger accent local, vous voici donc parmi nous. Excusez les complications, c’est la guerre, n’est-ce pas ? Mais soyez content, voici la dernière étape qui va nous conduire à Bâle. Vous y serez sous la haute protection de notre neutralité helvétique. Mais il faut nous faire confiance. Vous êtes presqu’au but. Pas mal, non ?

Pendant qu’il parlait, j’observais le cocher et Curt en train de jeter deux ou trois bottes de foin dans le petit fourgon dont je voyais maintenant mieux l’inscription. On pouvait y lire : « Kolonialwaren. W. Stucki und Cie Basel. »

Herr Stucki fit signe à Curt et celui-ci s’approcha avec un air d’obséquiosité que je ne lui connaissais pas. Herr Stucki tendit la main. Le paysan se mit à fouiller ses poches. Il finit par mettre quelque chose de brillant dans la paume de la main qui insistait devant lui. Je crus comprendre de quoi il s’agissait. Herr Stucki eut un sourire et murmura :

— Je préfère cela, Herr Valentin. Voyez cette bourse. Elle contient le solde de votre commission, et l’indemnité pour le foin. J’ajoute ce petit paquet. Il contient un désinfectant puissant. Lisez bien la notice. Cela va vous servir pour laver la voiture et cetera. En ajoutant beaucoup d’eau je vous recommande même de vous laver les mains avec cette solution. Le foin sera brûlé demain matin. C’est bien compris ?

J’ai eu tout juste le temps de ramasser ma musette et de remercier mon convoyeur. Déjà le cocher me fait monter dans la voiture par la porte arrière. Herr Stucki monte à l’avant, le cheval donne un coup de collier énergique tandis que Curt ferme le grand portail derrière nous. Vaincu par la fatigue et les événements, je me laisse aller sur les bottes de foin, sans toutefois m’endormir tout à fait. Je voulais absolument savoir où l’on me conduisait. La nuit était tombée complètement et il n’était pas facile de se repérer dans cette banlieue de grande ville. Enfin j’eus l’impression que nous étions entrés à Bâle. Je ne me souviens pas de l’arrêt près d’un octroi, mais ce qui était sûr, c’est qu’il y avait maintenant un bel éclairage public le long des rues et aux carrefours. À travers les fentes de la porte arrière, j’essayais d’apercevoir le « Spalentor », ce qui aurait signifié que nous approchions de Nonnengasse, siège de mon école. Mais rien de ce genre ne se produisit. Je fus un moment donné surpris de voir avancer le long du trottoir de gauche une file d’hommes entre deux âges. Ils étaient tous munis de matraques et portaient sur la manche une sorte d’écharpe blanche frappée d’un écusson qu’à distance je n’arrivais pas à distinguer. Quest-ce que cela pouvait bien signifier ? Tandis que le cheval trottait allégrement sur les pavés en bois, je voyais défiler de belles façades et des portes cochères cossues. Je supposais que nous étions au sud de la Wettsteinbrücke3, près du lieu-dit « Am Kirschgarten4».

Dans une rue tranquille, sans piétons ni voitures, un portail s’ouvrit à gauche à notre approche. Nous nous sommes engouffrés et le ventail s’est refermé derrière nous. On me fit descendre, tout ébloui, il faut bien le dire. Nous étions dans une sorte de parc majestueux. Un pavillon blanc sans étage se trouvait sur ma gauche, très éclairé au-dedans comme au-dehors.

Herr Stucki me fit signe de le suivre. Après avoir passé le perron, nous sommes entrés, de plain-pied, par une grande porte vitrée, dans un salon-bureau, genre fumoir pour messieurs seuls. Le mobilier était de style Louis XVI, en bois de merisier ciré. Au fond, le long d’une grande étagère, il y avait de nombreux livres, petits et grands, tous reliés de cuir rouge.

On servit immédiatement le café. Un petit monsieur, d’allure méditerranéenne, offrait discrètement les petits fours. Herr Stucki fit les présentations :

— Voici, mon cher monsieur Welsch, notre concierge, monsieur Aldo Carouso. C’est principalement lui qui s’occupera de vous pendant votre séjour ici. Il vous portera en particulier vos repas et le matin de l’eau chaude pour votre toilette. Il a une clé de la porte arrière qui donne sur la cuisine et ne vous dérangera pas. Par contre, vous pouvez toujours vous adresser à lui, si quelque chose devait vous manquer. Voyez, sa petite maison est à cent mètres de la vôtre, ici à gauche, derrière les ifs… Je vous remercie, Aldo, vous pouvez disposer. Le signor Carouso se retira par la cuisine. Herr Stucki offrit le cigare que je refusais bêtement, par timidité. Lui-même alluma un beau havane et se cala bien dans son fauteuil. Après un moment, il soupira :

— Mon pauvre Welsch, vous devez nous trouver bien cruels de vous retenir ainsi, à peine à une demi-heure à pied de l’endroit que vous vous êtes assigné comme but d’une équipée dans laquelle, il faut bien le reconnaître, vous risquiez votre vie. Voyez, nous ne sommes pas des monstres. Mais la guerre nous impose d’être doublement prudents, et ceci dans votre intérêt d’abord. Mais aussi dans l’intérêt de ceux qui vous reçoivent ici. Premièrement vous avez compris vous-même qu’on vous traite comme quelqu’un qui a, peut-être, été contaminé par le typhus. Je dis peut-être, car je n’y crois pas beaucoup, vous ne ressemblez pas à un malade, mais à un jeune homme qui n’a pas mangé à sa faim ces derniers temps. Nous n’allons rien laisser au hasard. Demain matin, un médecin de mes amis viendra vous examiner. Il nous donnera ses conclusions. Mais quelles qu’elles soient, il vous faudra respecter la quarantaine. Seulement, au lieu de la passer dans la promiscuité d’un camp militaire d’internement, vous serez, pour le même laps de temps, mon invité dans ce petit pavillon que j’ai hérité de mon grand-père et dont j’ai, à mon regret, rarement l’occasion de me servir. J’espère et je souhaite que vous vous y sentirez bien, sans trop vous ennuyer, bien sûr. La petite bibliothèque est évidemment à votre entière disposition. Deuxièmement, car il y a un deuxièmement, vous avez sans doute, mon cher monsieur Welsch, sous-estimé les problèmes administratifs et juridiques que nous pose ici l’accueil d’un déserteur. Ne protestez pas, je ne vous fais aucun reproche. Vous avez tout fait pour rejoindre votre école, en obéissance à votre vocation missionnaire. Je serais, en tant que membre du comité de surveillance, mal placé pour critiquer votre geste, au contraire ! Non, la difficulté n’est pas de mon fait. Simplement, il est nécessaire que vous soyez en possession de papiers d’identité certifiant que vous êtes, en tant qu’étranger, autorisé à séjourner de façon prolongée sur le territoire helvétique sans y exercer de profession lucrative, mais en vous adonnant à des études en vue de devenir missionnaire. En effet, le permis de séjour que vous avez date d’avant la guerre, il n’est plus valable car, l’Alsace étant occupée et gérée par un « General Gouvernement », c’est de l’autorité militaire allemande qu’il nous faut obtenir quelques tampons et signatures. Mais ne vous en faites pas, mon cher Welsch, vous n’aurez aucune démarche à faire ni à expliquer à quiconque comment vous vous trouvez maintenant ici, soyez-en assuré. Je prends tout cela sur moi. Pour vous rassurer, sachez que je suis membre du Sénat de cette ville et que mon père l’était avant moi. Un de mes frères est président de la Chambre de commerce et un autre est magistrat à la Cour suprême de Lausanne. Mes deux fils, dès que leur scolarité secondaire sera terminée, entreront au Polytechnicum de Zurich. Voyez, il n’y a vraiment pas de quoi s’en faire, il vous suffira d’avoir la patience nécessaire. Allez, je vous laisse pour aujourd’hui. Prenez tout votre temps pour faire votre toilette, il y a de l’eau chaude à côté. N’oubliez pas de fermer les volets intérieurs et de tirer les rideaux, personne ne le fera à votre place. C’est à vous aussi de verrouiller les portes. Que Dieu bénisse votre sommeil, Welsch, et vous donne un réveil plein de grâces et de forces. Adieu, cher ami !

Herr Stucki sortit, après m’avoir serré très chaleureusement les deux mains. J’étais seul dans mon petit « château ». Malgré la fatigue, j’entrepris d’en faire rapidement le tour. Côté façade, contiguë au salon déjà décrit, on découvrait une charmante chambrette dont tout le fond était occupé par une alcôve, qui contenait un lit monumental en bois de noyer. Vers l’avant, une toilette à plusieurs tiroirs et dessus de marbre blanc, supportait un énorme broc et sa cuvette en porcelaine d’Italie. Par terre, il y avait un broc métallique, isothermique, sans doute l’eau chaude annoncée.

De retour au salon, j’inspectai les deux portes du fond. Derrière celle de droite, je découvris, ô surprise, un cabinet d’aisance, mais dans le style de que les Anglais appellent aujourd’hui « water closet », c’est-à-dire un siège en faïence surmonté d’un énorme réservoir d’eau dont l’ouverture s’obtient en tirant sur une chaînette munie d’une poignée marquée « pull ». On n’arrête pas le progrès !

J’avais déjà remarqué que la porte de gauche s’ouvrait sur la cuisine. Charmante pièce donnant vers l’arrière de la maison, avec un banc de coin et une table de bois blanc, comme dans les fermes. Un astucieux système de chauffage permettait, avec une seule place de feu, d’alimenter le « potager5 » et de chauffer le beau poêle de faïence bleu et blanc, du type Hannong repéré au salon, et même l’alcôve, grâce à une plaque de fonte insérée dans le mur mitoyen. Mais on frappait à la porte arrière de la cuisine. C’était le signor Carouso avec mon repas du soir. J’avoue que j’ai dévoré l’énorme plat de « rösti», les deux œufs au plat et la saucisse grillée sans laisser une miette. Le tout était accompagné d’un petit vin blanc vaudois dont il ne resta rien non plus. Dès cette première nuit, j’ai considéré l’alcôve et son grand lit d’ancêtre comme le lieu idéal pour les plus doux rêves. Mais ce soir-là, il faut le dire, je m’endormis comme une masse, sans cauchemar aucun !

 

 Mlle Sophie-Caroline Vonthron

École communale

Stosswihr (Haute Alsace)

À

Mme veuve Michaël Welsch

Bosselshausen, près Kirwiller (Basse Alsace)

 Ce 1er décembre 1870.

Chère madame,

Fallait-il les horreurs de cette affreuse guerre pour que je trouve le courage de vous écrire vraiment, alors que l’envie de le faire me poussait si souvent ! Mais aujourd’hui, il me faut absolument partager avec vous mon immense joie. Peut-être connaissez-vous déjà la bonne nouvelle ? Tant pis, je vous la redis quand même. Jacques est en Suisse, il est en bonne santé, sous la protection de la Croix-Rouge. Quel soulagement ! Peut-être avez-vous eu la chance de recevoir le même courrier que moi : une carte postale de la Croix-Rouge suisse, imprimée en rouge sur une sorte de carton beige. À droite, il y a mon adresse, écrite de la main de Jacques, il n’y a aucun doute. À gauche, on lit un texte imprimé : « Chère famille. Je suis en bonne santé. La Croix-Rouge suisse s’occupe de moi, soyez sans crainte. » Et puis, en dessous, la signature de sa main. Sans doute n’ont-ils pas le droit d’en dire plus, pour le moment. C’est déjà beaucoup. Mais ce qui m’intrigue, c’est un petit encadré, en haut à droite, qui contient ces mots : « Centre de tri n° …» Mais à la place du numéro, il y a écrit d’une main inconnue cette mention : « Direction centrale n° 2 ». Si, vous aussi, avez reçu une carte, est-ce la même chose ?

Chère maman Welsch, permettez-moi, moi qui suis orpheline, de vous appeler ainsi. Si deux femmes unissent leurs prières, je suis persuadée qu’elles seront entendues, que Jacques nous reviendra bientôt et que nous pourrons préparer mieux encore, dans les mois qui viennent, notre départ en mission. Je pense que tout cela est bien cruel pour vous, chère maman Welsch : attendre un retour qui ne fait qu’annoncer un autre départ. Mais vous savez aussi que nous ne partons pas dans l’inconnu, comme ceux qui émigrent en Amérique. Jacques et moi, nous partons dans le champ de Dieu, béni par Lui, pour le plus grand bien des frères et des sœurs du bout du monde que nous rencontrerons là-bas. C’est notre vocation, je souhaite de tout cœur que cela puisse être aussi pour vous un peu votre joie.

En espérant avoir un jour de vos nouvelles, je reste votre fille dévouée.

Respectueusement. S-C. Vonthron.

 

 Mme veuve Michaël Welsch

Bosselshausen près Kirwiller (Basse Alsace)

À

Mlle Sophie-Caroline Vonthron

École communale

Stosswihr (Haute Alsace)

 Le 12 décembre 1870.

Chère Sophie-Caroline,

C’est ma fille Catherine qui tient la plume à ma place, à part la signature. C’est à cause de mon rhumatisme qui me déforme les mains, ces mains qui ont tant travaillé autrefois. Un grand merci pour votre chère lettre, elle a devancé de deux jours la carte de la Croix-Rouge qui est aussi arrivée chez nous. Que Dieu soit loué !

Avec ma fille Catherine, nous disons tous les soirs un « Notre Père » et un « Je crois en Dieu » et nous chantons un cantique. Nous pensons beaucoup à lui et aussi à vous, ma chère enfant. Puisque vous avez fait le choix tous les deux, c’est très bien et encore beaucoup mieux que si c’est la Mission ou même la famille. Quand il partira chez les nègres des Indes, puisque c’est son destin, au moins je sais qu’il ne sera pas seul, et ceci grâce à vous, ma chère Sophie-Caroline.

Avez-vous le temps de venir pour passer Noël7 chez nous, avec toute la famille ? Ce serait pour nous un grand honneur.

Au revoir, avec mes respects. Que Dieu vous garde !

Marguerite Mehl, veuve Michaël Welsch.

 P.-S. Puisque j’ai tenu la plume pour ma chère mère, je veux vous écrire aussi. Je m’appelle Catherine, j’ai presque 14 ans et je vais faire ma confirmation bientôt. Alors je vais sortir de l’école. J'aime l’école, mais après je pourrai aider ici, surtout à cause des rhumatismes de ma mère.

J’ai vu votre photo avec Jacques, à Colmar chez le photographe. Je vous félicite, parce que vous allez vous marier avec mon frère. C’est mon frère préféré.

Il faut venir nous rendre visite, tout le monde est curieux de vous voir. Moi surtout, à cause de la photo que j’ai vue. Comme ça, je sais que vous êtes grande et belle et vous avez le sourire. Toutes les maîtresses d’école ne sont pas comme vous. Alors Jacques est fier de vous, il me l’a dit.

Je m’arrête, parce que je dois nourrir la basse-cour. Dieu voulant, tout ira bien pour vous. Votre petite sœur. Catherine Welsch.

 

 Jacques Welsch

notices bâloises (suite)

 Décembre 1870.

Ces temps-ci, j’ai quelque peu négligé mon journal de bord. Beaucoup de choses se sont passées en effet, qui ont accaparé toute mon attention. Invraisemblable, mais vrai, quand on est enfermé et que pourtant l’imprévu vient jusqu’à vous sans crier gare.

Mais revenons au lendemain de mon arrivée ici. Mon sommeil avait été long, paisible et réparateur. Lorsque j’ai ouvert les grands volets intérieurs de mon pavillon, j’ai constaté avec une espèce d’amusement que la guerre n’avait rien changé à l’ambiance de la ville de Bâle à l’automne.Un épais brouillard gris avait tout envahi. Les grands arbres du parc sortaient de l’ombre comme des fantômes. La petite maison du signor Carouso se perdait dans une espèce de lointain. Là-bas, la maison de maître avait complètement disparu. Un givre très fin recouvrait chaque branche et devait faire craquer les feuilles mortes sous les pas. Bref, une ambiance favorable aux apparitions des personnages fantastiques dont le folklore bâlois raffole : « Wasser-nixe, Wilde Maa, Hexedanz, Vogel Grif8 ». Pourtant, ce ne furent pas ces compères de carnaval qui sortirent de la brume, mais plus simplement la silhouette fluette du concierge qui m’apportait mon petit-déjeuner et l’eau chaude de ma toilette. Je remerciais et m’empressais de prendre un « tub» que la fatigue d’hier soir m’avait fait négliger. Tout en m’habillant dans ma chambre, je m’aperçus que celle-ci comportait, presque derrière la porte, un placard dont l’existence m’avait échappé jusque-là. Je l’ai ouvert. Il était complètement vide, sauf un portemanteau sur lequel était accrochée une veste d’intérieur à grands carreaux écossais rouges et verts. Or, cette veste était non seulement la mienne, mais, de plus, avait été confectionnée par moi il y a deux ans. J’avais laissé le vêtement ainsi que bien d’autres objets m’appartenant, dans ma chambre au séminaire de la Mission. Comment cette veste était-elle arrivée dans ce placard ? Décidément, j’étais loin d’avoir compris tout ce qui se passait autour de moi. Interrogé, le signor Carouso n’a pu que m’avouer son ignorance, réelle ou feinte. Le petit-déjeuner était suisse, dans toute son opulence. 

Ce deuxième jour à Bâle devait être à la fois euphorique et décevant. Euphorique, parce que je me trouvais bien dans cette quarantaine dont je savais maintenant qu’elle s’arrêterait dans quelques semaines. Cela ressemblait un peu au séjour dans un château enchanté, à des vacances un peu mystérieuses. Mais en même temps, la journée finie et les lampes allumées, oui, c’est un sentiment de déception qui prit le dessus. Que se passait-il au juste ? Hier, le discours de Herr Stucki m’avait semblé à la fois réaliste et encourageant. Encourageant, car il m’expliquait de façon plausible pourquoi j’étais retenu ici, rien que des raisons valables en somme, acceptables par tout individu raisonnable. Réaliste, car toutes les contraintes auxquelles j’étais soumis apparaissaient à la fois incontournables et en même temps très provisoires. Mais voilà, les paroles et les gestes de Herr Stucki m’avaient paru si chaleureux que, naïvement, je croyais avoir compris qu’il viendrait me rendre visite chaque jour. Et voilà que je ne l’ai pas vu de la journée. Il ne m’a pas non plus envoyé le médecin qui devait m’établir un certificat médical de non contagion. Alors, que penser de la sympathie d’hier et du silence d’aujourd'hui ? Mais sans doute suis-je encore trop éprouvé par mes dernières aventures pour être objectif. Après tout, Herr Stucki a bien d'autres choses à faire dans la vie que de s’occuper de moi. En vérité, je suis trop nerveux. Un léger bruit à la cuisine me fait sursauter. J’ouvre la porte brusquement. Rien, bien sûr, sinon que le concierge a discrètement déposé le repas du soir, au chaud sous de grandes cloches argentées, comme dans les grands palaces ! Et à côté il y a un paquet de livres ! La Bible hébraïque que j’avais demandée à Herr Stucki, plus un dictionnaire et une concordance10.

Entre deux volumes, il y a une carte de correspondance, aux armes et aux initiales du sénateur commerçant. Pour me dire ceci :

« Mon cher monsieur Welsch, étant donné les circonstances, je ne peux pas vous autoriser à correspondre avec quiconque en Suisse. Mais j’imagine que vous souhaitez correspondre avec les vôtres en Alsace. Je vous ferai parvenir des cartes préimprimées de la Croix-Rouge. Cela permet au moins de donner signe de vie, mais attention, toute indication sur le lieu où vous vous trouvez est strictement interdite. N’oubliez pas qu’officiellement vous êtes quelque part en Suisse, dans un camp d’internement. Sincèrement vôtre. W. S. »

7 décembre 1870.

Mon Dieu, combien l’homme est faible, dès qu’il oublie de mettre sa confiance en Toi. Et pourtant, Tu m’as gardé et protégé durant ce temps de guerre. Tu m’as guidé sur des chemins qui m’ont appris à mieux comprendre la misère du monde et combien nous sommes tous fragiles. Et en même temps Tu as, de nouveau, mis sur ma route ma chère Caroline. Maintenant, mon Dieu, donne-moi la patience d’attendre. Que Jésus, le Christ, notre Sauveur, m’assiste. Amen. Depuis hier, que Dieu soit loué, mon optimisme naturel a repris le dessus. Il faut dire que dès le matin, j’étais à peine levé, j’entends frapper à la porte, côté façade. Je reconnais Herr Stucki, accompagné d’un monsieur fluet, à moitié caché par l’imposante silhouette du sénateur. Ce dernier s’efface lorsque je fais entrer ces messieurs et je me trouve nez à nez avec quelqu’un qui s’exclame :— Mais, mon cher Waldemar, vous ne m’aviez pas dit qu’il s’agissait de Welsch !Herr Stucki se tord de rire, il rit, il rit, il rit à ne plus s’arrêter. Moi, je contemple avec étonnement le docteur Johann Kreder qui, pendant deux ans, nous avait prodigué d’excellents cours d’initiation à la médecine coloniale à notre école de Bâle. Je crois que nous sommes aussi étonnés l’un que l’autre. Herr Stucki nous dit :— Voyez, chers amis, comment vont les choses ! Depuis plus d’une semaine, je cours la ville pour mettre la main sur un médecin qui voudrait bien examiner discrètement un jeune homme sorti sain et sauf de la       guerre afin de certifier sa bonne santé. Tout le monde se défile. Je tombe enfin sur ce cher Kreder qui accepte. Je l’amène ici avec toutes sortes de précautions. Résultat : le patient et le disciple d’Hippocrate se connaissent.— Mais, mon cher Waldemar, le candidat Welsch a été mon élève pendant deux ans à l’École des Missions, et un élève passionné, je vous prie de le croire !— Écoutez, Hans, vous voilà dans le secret. Sachez vous taire et à Nouvel an, une caisse de champagne français parviendra à votre domicile.Autant dire que la visite médicale, très complète, se passa dans la bonne humeur, y compris un prélèvement de sang auquel je me suis prêté, de bonne grâce évidemment.Ces messieurs une fois partis, je me précipite pour petit-déjeuner à la cuisine, car la faim me talonne. J’ai vraiment un besoin de rattrapage, après la misérable nourriture de la campagne de France. À côté des œufs brouillés, de la charcuterie et du fromage, maintenant traditionnels, je découvre un grand pain d’épice, en forme de silhouette humaine soulignée par des sucres colorés et, vers le haut, une vignette en papier représentant la tête de saint Nicolas11, dans la meilleure tradition des villages catholiques de la « Suisse Primitive ». Mais ici à Bâle, citadelle protestante s'il en fut ! Quand je me rends compte que le café au lait habituel est remplacé par un grand cacao fumant, cela me donne une idée. Pendant la matinée, je guette le passage de signor Carouso sous les arbres. Je le rejoins et il m’avoue un peu confus avoir prêté la main à Saint-Nicolas.— Vous comprenez, monsieur, je suis du Tessin12. Alors c’est notre tradition. Ici à Bâle, cela n’intéresse que les immigrés catholiques. Aussi, pour faire plaisir à monsieur qui est jeune, qui est enfermé ici, et je le trouve sympathique… Pardonnez mon initiative.Remerciements chaleureux et promesses que je lui revaudrai ça. Il y a encore quelques bons bougres en ce bas monde.Décidément, cette journée-là avait bien commencé. Le brouillard bâlois était toujours là, mais j’avais mon cœur au soleil, au point que je me suis mis immédiatement à écrire à ma chère Caroline, tout en sachant, tant pis, qu’il me serait impossible de faire partir la lettre. Un moment donné, ma plume est restée en suspens et tandis que, pensif, je regardais par la fenêtre, je vis un objet passer par-dessus le mur, un peu à droite du portail, et rouler entre les feuilles mortes. Je me suis précipité. C’était une boule de papier journal, alourdie par une pierre. Elle contenait une feuille blanche, genre papier à dessin, sur laquelle, tracé au crayon en langue allemande, on pouvait lire ceci : «Traître à la cause de Dieu, nous savons où tu te caches, ordure. »Je suis rentré précipitamment et j’ai enfermé l’objet dans un des tiroirs du joli bureau Louis xvi. J’avoue que j’ai déjeuné avec moins d’appétit, ce jour-là. Ensuite, j’ai demandé au concierge de bien vouloir prévenir le sénateur de mon souhait de le rencontrer au plus vite. Dans un des tiroirs du bureau, je venais d’apercevoir une petite pipe en merisier, du tabac et un briquet. Était-ce pour moi ? 

9 décembre 1870.

Le 7, en fin d’après-midi. Installé au bureau, une lampe à pétrole à abat-jour vert devant moi, je m’essayais à l’exégèse13 ; j’eus un moment donné l’impression que quelqu’un m’observait. En tournant la tête vers les carreaux, je vis les favoris et le fin sourire du sénateur Stucki. Il fit signe que je ne devais pas me déranger. Il entra spontanément.— Comme je vois, mon cher monsieur Welsch, la pipe vous convient et le tabac suisse aussi ? Ne vous excusez pas, j’avais fait disposer tout cela pour vous. Je savais que vous fumiez, au séminaire, du moins dans votre chambre, au plus grand scandale de quelques-uns de vos enseignants et surtout de quelques-uns de vos condisciples wurtembergeois. Je me suis dit : il aime ça, au point de transgresser les tabous de ses semblables. Alors, autant qu’il en profite, pendant qu’il est ici.Je me suis confondu en remerciements. Herr Stucki eut un petit geste de la main.— Parlons d’autre chose, cher ami. Vous m’avez fait savoir que vous souhaitiez me voir. Aldo Carouso y a mis une telle insistance que je me demandais s’il y avait le feu au pavillon. Comme ce n’est pas le cas, j’ose vous questionner. Que se passe-t-il ?Sans un mot, j’allais chercher le petit paquet, « tombé du ciel », dans le tiroir du bureau et je le remis à Herr Stucki. Il l’examina longuement et en détail. Quand il reprit la parole, il avait la mine soucieuse :— Mon cher Welsch, je suis inquiet. D’abord, parce que je ne comprends pas ce qui se passe. Ne pas comprendre, cela me rend toujours inquiet. Ensuite parce que, très objectivement parlant, il est fort gênant de penser qu’une personne, et ne fût-ce qu’une que nous ne contrôlons pas, connaît votre séjour ici. Ceci dit, le contenu de ce billet n’a aucun rapport avec votre situation réelle de chrétien et d’élève de la Mission en instance de retour après la guerre franco-allemande. Le rédacteur du billet prétend savoir où vous êtes, mais en réalité, il ne connaît pas votre situation ni la raison de votre présence ici. Il doit donc chercher, essayer de savoir. Or, je crois pouvoir dire qu’ici tout est bien étanche. Nous avons donc un peu de temps devant nous pendant qu’il cherche. Il faut le trouver avant qu’il ne vous trouve réellement, en somme.Herr Stucki me demanda solennellement si j’avais eu quelque contact que ce soit avec le dehors. Je lui ai juré devant Dieu et devant les hommes que ce n’était pas le cas, hormis deux cartes Croix-Rouge que Herr Stucki avait lui-même prises en charge et fait passer en Alsace par des voies officieuses. Herr Stucki s’apprêtait à sortir lorsqu’il revint sur ses pas et, après un moment d’hésitation, se tourna encore une fois vers moi :— Écoutez, Welsch, je crois qu’il est de mon devoir de vous préciser une chose. Actuellement, la Ville de Bâle, et même Bâle Campagne, ne sont plus ce qu’elles étaient avant votre départ. La guerre à nos portes, le voisinage immédiat de deux belligérants ont réveillé les vieilles querelles sociales de 1848. Nous avons connu des mouvements de grève dans certaines fabriques et dans quelques ateliers. Les bourgeois s’en émeuvent et vont jusqu’à se constituer en groupes d’autodéfense. Mais à part quelques cris séditieux, la nuit tombée, aucun incident ne s’est produit, en réalité.Ce qui me semble par contre plus grave et qui pourrait à terme aller jusqu’à ébranler les bases mêmes de notre Confédération helvétique, ce sont les répercussions que la politique bismarckienne et les récentes victoires allemandes en France ont eues jusque dans nos paisibles populations. Il s’est réveillé en plusieurs endroits des tendances pangermaniques dont certaines vont jusqu’à souhaiter l’intégration de nos cantons alémaniques dans un futur « Grand Empire germanique ». Un véritable danger pour la cohésion de notre chère Suisse que nous, nous voulons à l’avant-garde d’une Europe pacifique et tournée vers un progrès qui nous serait commun à tous.Alors, mon cher Welsch, soyez prudent ! Cette menace qui vient de vous toucher n’a peut-être rien à voir avec ce que je viens de vous dire, mais on ne sait jamais.Le sénateur mit l’étrange missive dans sa poche et s’en fut, songeur.Rien ne se passa pendant deux jours. Ce matin, 9 décembre, un timide soleil fit son apparition autour de dix heures, mais il faisait aussi très froid et le givre avait encore augmenté pendant la nuit. Dans le parc, chaque branchette était une merveille. Je décidais donc de m’y promener un peu, du moins dans les limites du permis. Par-dessus mon seul chandail, je mis ma belle veste d’intérieur écossaise qui était venue si étrangement me rejoindre ici. Ma petite promenade de détenu de luxe a été merveilleuse, malgré les frimas. J’enfonçais les mains dans les poches et je marchais lentement, je tournais en rond, je passais et repassais devant la jolie maisonnette du concierge tout en chantonnant : « Wie soll ich dich empfangen und wie begegn’ich dir…14 »J’allais rentrer par le perron de la façade lorsque, sur la première marche, je vis, cela me fit froid dans le dos, une boule de papier absolument analogue à celle ramassée à deux pas d’ici. Une fois à l’intérieur, je rechargeai vivement le feu de la cuisine qui chauffait tout le pavillon. Je pris un petit fauteuil et je me mis dos au poêle de faïence, que j’appelais: « l’autre Alsacien » ! Avec précaution, je défis la boule de papier. Elle était identique à la première, sauf que sur le papier, figurait un autre texte. On pouvait lire ceci : « Nous avons prié, nous avons voté. J’exulte, le sort est tombé sur moi, c’est moi qui t’exécuterai, suppôt de Satan. »       Il ne me restait plus qu’à alerter le sénateur, une fois de plus. Il était là, à peine une heure après. Ayant pris connaissance du nouveau message, il murmura : — C’est l’œuvre d’un fou. C’est alors que j’ai repris le papier en main et j’ai regardé attentivement l’écriture. Après un moment j’ai réussi à dire avec des étranglements dans la voix :— Herr Stucki, je crois bien qu’il s’agit de Brenner.Le sénateur bondit :— Qui, dites-vous ?— Un de mes condisciples à la Mission, un Wurtembergeois. Il déposait dans nos chambres des lettres dans lesquelles il nous reprochait notre manque de piété. C’est le même vocabulaire, c’est la même écriture.— Cela éclaire, mais cela n’arrange pas les choses. Vous comprenez, en ce qui me concerne, je n’ai rien révélé à l’École de votre présence ici et je puis vous assurer que ce n’est certainement pas le docteur Kreder qui a parlé.J’étais du même avis. Mon hôte partit avec le deuxième message dans sa poche. 

12 décembre 1870.

Ce matin, le signor Carouso m’a fait signe de le suivre dans sa maison de concierge modèle. J’ai juste eu le temps d’admirer en passant l’extrême propreté de ce petit logis, la bonne odeur de pot-au-feu qui flottait dans l’air, la belle couronne d’Avent accrochée au-dessus de la porte d’entrée. Avec des airs de conspirateur, il m’a fait monter au grenier. Là, du côté est du bâtiment, il entrouvrit avec précaution une tabatière, immédiatement sous la poutre maîtresse du toit. Il a tiré de sa poche des jumelles de théâtre et m’a soufflé :— Vous comprenez, monsieur, je suis un grand amateur d’opéra. Je m’y rends presque chaque fois qu'un jour de congé me le permet. C’est pourquoi je suis équipé, comme vous le voyez. Cela m’a permis de constater quelque chose. Voyez vous-même, monsieur.Je me saisis des petites jumelles et je regardais droit devant moi. D’abord, je n’ai rien vu de particulier. Je voyais le mur d’enceinte du parc, dans la partie dans laquelle s’ouvrait le portail. Un peu plus à droite, le tracé du mur s’incurvait vers l’intérieur. C’est à cette hauteur, sur une dizaine de mètres environ, que le dernier étage et le toit d’ardoise de la maison voisine dépassait largement le mur du parc.— Voyez-vous ce que j’ai vu, monsieur ? a murmuré le signor Carouso, tout ému. Il y avait de quoi. On distinguait fort bien, avec les petites jumelles, derrière la vitre de la mansarde la plus proche de nous, une grande lunette marine montée sur un trépied et braquée, à n’en pas douter, exactement sur mon pavillon, côté façade. Je murmurais à mon tour :— J’ai bien vu ce que vous avez vu. Ne faudrait-il pas prévenir d’urgence M. le sénateur ?— C’est déjà fait, monsieur.Quinze minutes plus tard, venant à pied de sa résidence du fond du parc, Herr Stucki apparut, accompagné d’un grand gaillard osseux, habillé d’une houppelande anthracite et d’un chapeau haut de forme noir. Le sénateur présenta sobrement :— Herr Andreas Mayländer, détective privé.Le concierge monta avec les deux hommes, tandis que j’attendais à la cuisine. Ils restèrent un bon moment. Quand ils réapparurent, Herr Stucki glissa quelque chose dans la main du concierge en disant :— Merci, Aldo, pour votre sens de l’observation. Nous allons gagner beaucoup de temps, grâce à vous.Puis il fit signe à Mayländer et moi de l’accompagner au pavillon. Nous nous sommes installés au salon, dans des fauteuils confortables, chacun un havane à la main. Avec une étincelle dans les yeux, il dit :— Messieurs, je crois que nous tenons le bon bout. 

13 décembre 1870.      

La Ville de Bâle, résolument tournée vers la modernité, fait ramasser les ordures ménagères, dans chaque quartier à tour de rôle. C’était apparemment notre tour le vendredi. Une voiture de roulage, attelée de quatre solides chevaux noirs, transporte d’énormes cuves en tôle dans lesquelles une équipe d’ouvriers municipaux verse les détritus contenus dans les poubelles que les propriétaires des maisons ont préparées à l’avance dans la cour ou à la descente d’une cave.       Depuis le début de mon séjour, j’avais pris l’habitude de donner un coup de main au sieur Carouso pour aligner les poubelles de la propriété juste derrière la porte de service aménagée dans le grand porche. La suite était l’affaire de l’équipe de la Ville qui avait une clé qui lui permettait d’entrer et de refermer en sortant. Ce matin-là, nous avons entendu la grosse voiture arriver un peu plus tôt que d’habitude. Le vieux contremaître ouvrit l’huis comme toujours. Comme toujours, trois hommes entrèrent et se mirent à porter les poubelles sur le trottoir. Soudain, un quatrième fit irruption. Sous le calot rouge aux armes de la Ville, je reconnus immédiatement Brenner. Il me vit aussi et se précipita vers moi, à la main un gros pistolet de cavalerie d’un ancien modèle. Il fallait si possible l’empêcher de tirer, même en l’air. J’ai réussi à immobiliser ses poignets, mais il se débattait comme un fauve, en vociférant des injures. Herr Andreas Mayländer apparut opportunément pour désarmer ce malheureux garçon et lui passer les menottes. Tandis que le concierge mit l’équipe des éboueurs médusés à la porte en distribuant force pourboires, Herr Mayländer traîna son prisonnier jusqu’au pavillon où il le boucla solidement sur une chaise. Je suivais tout en examinant l’arme à feu qui aurait pu me coûter la vie. Herr Stucki nous attendait au salon. Il y avait aussi le docteur Johann Kreder. Ces messieurs voulaient interroger l’apprenti vengeur de Dieu, mais il resta muet. Je demandais l’autorisation de rester quelques instants seul avec lui, saucissonné comme il était, il ne représentait plus aucun danger. J’ai essayé de lui parler tranquillement, fraternellement. Soudain, il éclata en sanglots et cria :— J’ai voulu te faire du mal, Jacques, il faut me pardonner, ce n’était pas moi, c’était le diable ! Cette ville est horrible, le diable est partout. Jacques, je t’en prie, ramène-moi au village, je veux rentrer chez nous, je t’en supplie.Le docteur a dû lui administrer un calmant. Un quart d’heure plus tard, il s’est laissé emmener docilement par une ambulance vers une clinique privée où le docteur Johann Kreder le remit entre les mains d’un psychiatre de ses amis.Pendant ce temps, dans le petit salon du pavillon, le sénateur, Carouso, le détective et moi, nous nous sommes efforcés de voir clair dans tout ce qui venait d’arriver. Sans trop tenir compte de l’humilité chrétienne dont le séminaire de la Mission faisait toujours grand cas, nous nous sommes largement congratulés. Le signor Carouso pour son sens de l’observation. Mais surtout Herr Mayländer pour sa compétence. Dès qu’il eut connaissance du nom de Brenner et de sa qualité d’élève de la Mission, il se mit en chasse. Quarante-huit heures plus tard, il tenait les résultats suivants : Brenner était connu au séminaire pour sa piété ardente et son radicalisme religieux et moral. Interrogé par le détective, le directeur de l’internat avoua son inquiétude devant l’instabilité de cet élève, Brenner étant membre d’un club politico-religieux : « Die Wehrhaften15 » duquel Reinhold Muller faisait également partie. Or, ce jeune homme n’était personne d’autre que le fils aîné de Herr Konrad Muller, fabricant de bonbons acidulés, voisin immédiat de la propriété du sénateur Stucki.       On imagine aisément le reste. Muller avait invité un jour Brenner à admirer la lunette marine qu’il avait acquise pour observer par-dessus les toits les turpitudes de ses compatriotes bâlois. Brenner avait essayé l’instrument. Par hasard, il eut dès la première fois mon visage au bout de sa lunette. Son imagination morbide fit le reste, alors que depuis des semaines il fantasmait sur les raisons de mon absence prolongée du séminaire. Il suffit d’une visite aux services municipaux pour se voir confirmer qu’un jeune Seppel Brenner s’était inscrit pour faire un intérim au département « Ordures ménagères ». Assembler ce puzzle n’était plus qu’un jeu d’enfant pour un fin limier comme Herr Mayländer. Herr Stucki a non seulement rémunéré le détective de façon princière, mais il a tenu aussi à me féliciter publiquement, puisque j’avais accepté de jouer mon propre rôle et m’exposer de la sorte, malgré toutes les précautions prises, à une fusillade qui pouvait aussi bien mal tourner. J’étais tout confus de ces louanges devant ces messieurs. Mais il est vrai que, examinant plus tard de près le fameux pistolet de cavalerie, je constatais que, malgré sa vétusté, cette arme était en excellent état de fonctionnement. Herr Stucki voulut me l’offrir en trophée, mais j’ai préféré lui laisser l’objet comme arme de collection. 

15 décembre 1870.

Aujourd’hui, les nouvelles arrivent en cascade. Mais toujours rien de Caroline, ni de chez nous. Le sénateur a beau dire que c’est momentanément impossible, je commence à trouver le temps long. Bonne nouvelle : la médecine me déclare en bonne santé et précise que je ne suis d’aucune manière dangereux pour mes concitoyens. Heureusement ! Il me reste une dizaine de jours de quarantaine à faire ici. Ensuite…Grande nouvelle : des pourparlers sont en cours entre la Prusse et la France pour un armistice très prochain. MM. Thiers16 et Jules Favre17 sont les négociateurs face à Bismarck18. Cet armistice étant plus ou moins proche, Herr Stucki continue à me recommander la plus grande prudence, les événements avec Brenner prouvent que ma situation irrégulière par rapport à l’armée française peut me porter préjudice, même en Suisse. Le sénateur pense disposer prochainement de mes nouveaux papiers, mais insiste fermement pour que je reste caché, au moins jusqu’à l’internement complet de l’armée Bourbaki, une histoire de jours, d’après lui. Patience, patience donc. Je vais me remettre à faire de l’hébreu, un passe-temps intelligent au moins.Avec le repas du soir, Carouso m’apporte une carte de visite du sénateur qui souhaite me rencontrer encore une fois après dîner.Waldemar Stucki a jeté un beau manteau en poil de chameau par-dessus une veste d’intérieur beige capitonnée. Un peu par provocation, j’ai également mis ma veste d’intérieur, si opportunément et mystérieusement retrouvée dans le placard. Du thé indien, des gâteaux de l’Avent et… la boîte de havanes, tout cela augmentait encore l’impression de bien-vivre qui flottait dans l’air du petit salon. J’étais bien décidé à ne pas me faire prendre par la bonne ambiance et la bonhomie du maître de maison. J’ai donc d’emblée introduit ma requête : être « libéré » de manière à pouvoir fêter Noël à la Mission. Herr Stucki eut un fin sourire et enchaîna immédiatement à la suite de ma question.— Mon cher Welsch, je me doutais un peu que cela viendrait, cette demande-là. Je suis obligé de vous dire encore que cela ne dépend pas de moi, ou du moins aussi longtemps que l’état de guerre subsiste à nos frontières et une certaine insécurité dans les rues de notre bonne ville. Imaginez, mon cher, si, au lendemain de Noël, on lisait dans une feuille de quatrième catégorie, il y en a aussi ici, que la Mission de Bâle cache et héberge un déserteur français. Et tout ceci en pleine négociation franco-prussienne. Sans compter que cela mettrait en cause plusieurs personnes ici. Non, il faut être raisonnable. Mais comme on vous doit dans ce cas une consolation, voire une compensation, j’ai décidé ceci, avec mon épouse : comme vous ne serez plus en quarantaine, nous vous invitons à passer Noël avec nous, ici, en famille.J’étais confus, abasourdi, sans voix. J’ai quand même fini par dire :— Je ne sais comment remercier, je vous dois déjà tant. Pourquoi faites-vous tout cela, pour un petit étudiant dont vous ne savez à peu près rien ?— Justement, mon cher Jacques Welsch, ce que vous dites me fait penser que je vous dois quelques explications. Pourquoi pas ce soir ? Excellent sujet de conversation pour une veillée de l’Avent. Il y a fort longtemps, j’avais environ l’âge que vous aviez quand vous êtes entré chez nous au séminaire, 18 ans, l’âge des projets fous. Vous l’avez prouvé en faisant vôtre notre projet missionnaire. Il faut être « fou de Dieu » pour cela. Moi, par contre, j’ai un jour abandonné le comptoir où mon père négociait les plus beaux tissus avec l’Angleterre. Vous devez connaître cela, puisque vous êtes du métier. Oui, oui, mon cher Welsch, je sais cela aussi.J’ai donc lâché la laine et le coton et les belles couleurs, j’ai passé la frontière clandestinement, déjà ! j’ai marché jusqu’à Saint-Louis et je me suis engagé dans la Légion étrangère française19. Quand je suis arrivé à Sidi-Bel-Abbès, mon goût pour l’aventure, les palmiers et les chameaux avait déjà baissé. Je vous fais grâce de ce qui s’est passé après. L’instruction a prouvé que, à part le sport et le tir, je n’étais pas vraiment fait pour ce métier-là. Mais j’avais signé. Heureusement que mon père était riche, sénateur de la Ville et ami de l’ambassadeur de Suisse à Paris. Un jour, on m’a remis sur le bateau pour Marseille, sous bonne escorte. J’ai été condamné à deux mois de prison avec sursis. Mon père s’est chargé de l’exécution de la sentence en grognant : « Imbécile, il fallait m’en parler, on économisait le détour chez les Wackis. Bon, l’aventure, la pleine mer, tu en auras. » Il m’a envoyé aux Indes pour six mois, avec un comptable et un valet de chambre qui parlait l’anglais aussi bien que moi. De ce voyage date la transformation radicale de l’entreprise familiale qui s’enrichit, maintenant, grâce à l’importation de produits d’outremer. Le reste s’explique facilement. À la suite de notre première rencontre à l’ambulance générale IV-42 près d’Oltingue, j’avais l’œil sur vous. Dès mon retour à Bâle, en tant que membre du comité de surveillance, j’ai demandé à l’inspecteur Josenhans l’autorisation de consulter votre dossier. Celui-ci m’a menacé : « Attention Waldemar, consulte autant que tu veux, c’est ton droit. Mais je t’interdis de me débaucher Welsch pour tes fichues affaires commerciales. » J’ai protesté de la pureté de mes intentions et j’évoquai la possibilité d’aider dans l’avenir son travail sur le champ de mission. Ce sont là des arguments auxquels même un Josenhans ne résiste pas. J’ai donc longuement étudié votre cas. Car vous êtes un cas, Welsch. Quand on a lu les éléments biographiques qui se trouvent obligatoirement dans votre dossier, on se dit : celui-là sort de l’ordinaire, ce n’est pas un de ces pisse-vinaigre de derrière la Forêt-Noire qui viennent filer doux sous la férule du séminaire. J’ai donc estimé que la Mission avait en vous une recrue hors pair. C’est pourquoi j’ai décidé de vous tirer d’affaire. Vous m’avez devancé avec vos tentatives d’évasion, j’allais vous rater. Heureusement, je fréquente parfois quelques contrebandiers du coin. J’ai estimé que Curt Valentin ferait l’affaire. Le reste, vous le savez aussi bien que moi.J’ai osé murmurer :— Mais la veste écossaise, Herr Stucki, je ne comprends pas…— C’est une manière de superstition. Je me suis dit : si nous avons la veste, nous aurons l’homme. Voyez, on peut être sénateur et quand même faire des choses ridicules. Enfin, Josenhans ne sait rien de tout cela, il ne sait pas que vous êtes chez moi. Cela ferait de beaux drames. On lui racontera ça plus tard. 

18 décembre 1870.

Il a commencé à neiger dans la nuit et il neige toujours. Autour de moi, le parc paraît plus grand que d’habitude et les arbres plus impressionnants encore. Une fois de plus, je suis plongé dans la Bible hébraïque, lorsque le signor Carouso m’apporte une bonne nouvelle. Le sénateur doit se rendre en Allemagne, à Lörrach. Il emporte volontiers du courrier pour l’Alsace, à condition que, comme par le passé, je n’y fasse aucunement mention du lieu où je me trouve. Je vais joindre à la lettre que j’avais écrite pour Caroline, sans pouvoir l’envoyer et qui maintenant peut partir, un petit post-scriptum et un poème écrit il y a un moment déjà. Vite, il me faut aussi rassurer tout le monde à Bosselshausen, et maman et Catherine en particulier. Que Dieu soit loué de pouvoir le faire.Depuis quelques jours, je ne cesse de penser à cette veillée de Noël à laquelle on m’invite chez les Stucki. Quelle tête vais-je faire au milieu de ces riches, sans compter les coutumes suisses que je connais mal, malgré mes années passées à Bâle. Quel regret de ne pouvoir être au séminaire. Je m’en suis ouvert à mon voisin Carouso qui m’a rassuré en me décrivant une famille sympathique, fortunée, mais sans prétentions. À part le couple Stucki, madame est autrichienne, paraît-il, on compte quatre enfants : deux grands garçons et deux filles, des jumelles, 14 ans, Heddi et Tschudi, l’âge de ma sœur Catherine !J’étais inquiet pour ma garde-robe. La mienne n’est pas très sortable. Carouso a été, une fois de plus, charmant. Il me prête le smoking qu’il met d’habitude pour aller à l’opéra. J’ai fait une ou deux retouches et un peu rallongé le pantalon. Avec mes derniers sous, j’ai demandé à Carouso de m’acheter une chemise et une cravate blanche, genre jabot. Nous avons fait des essais, il dit que cela me va très bien. Il me propose même une paire de gants. Mais cela me semble superflu.Combien j’aimerais savoir ce que Caroline pourra faire pour fêter la veillée de Noël à Stosswihr. Il doit y avoir encore bien plus de neige là-bas qu’à Bâle. 

26 décembre 1870, jour de la saint Étienne.

Dès l’après-midi du 24, Carouso et moi avons fixé aux arbres et accroché aux branches des buissons de nombreuses lampes, lanternes, quinquets et autres veilleuses, destinés à donner au parc Stucki un véritable air de fête à la nuit tombée.— Nous faisons de même au moment du Carnaval et du 1er août. Mais je trouve que l’ambiance n’est pas aussi bonne que maintenant, à Noël, me fait remarquer Carouso.Vers, cinq heures du soir, illumination générale. Une lampe tempête à la main, Carouso va d’un luminaire à l’autre et y met le feu. C’est féerique, surtout qu’il a recommencé à neiger sur la couche déjà épaisse. Quelques lanternes de couleur jettent des arcs-en-ciel incertains dans les coins d’ombre. La façade de la maison de maître est éclairée de la terrasse jusqu’au toit. On nous attend dans une heure. N’y tenant plus, je me suis mis à faire ma toilette et à m’habiller. J’ai encore rectifié la taille de ma barbe que j’ai laissée pousser depuis que j’ai été appelé sous les drapeaux. J’étais anxieux de mon « paraître », au point de m’en sentir ridicule. Pour tout arranger, j’avais demandé à Carouso de m’acheter, à crédit, des fleurs à offrir à la maîtresse de maison. Cela me semblait s’imposer. Le brave Tessinois n’avait rien trouvé d’autre que des mimosas mélangés à de grands œillets rouges. Ce n’était pas d’un goût exquis, mais faute de mieux…À six heures moins un quart j’étais fin prêt. J’éteignis toutes les lumières et m’assis au salon, dans le noir. Bientôt, amorti par la neige qui tombait toujours, j’entendis les joyeux éclats de rire d’une bande de jeunes qui s’approchait. Une voix de fille, encore un brin gamine, m’appelait en français :— Monsieur Jacques, on vient vous chercher !Mon perron était, lui aussi, largement éclairé par deux lanternes à glaces biseautées. Lorsque j’apparus, je fus accueilli par de grands applaudissements. Mon smoking faisait son effet, mais les fleurs ? J’avais devant moi les quatre enfants Stucki. Pour les mettre à l’aise, je me mets immédiatement à parler bâlois, ce qui encore une fois, fait rire tout le monde. On se serre la main. Voilà Willy, Hannes et les deux jumelles, Heddi et Tchudi. Nous traversons le parc puis le perron. Une porte vitrée donne accès à un grand hall aux boiseries sombres. Les enfants Stucki me poussent à l’intérieur. Partout des doubles portes s’ouvrent sur les pièces voisines chaudement éclairées. Un feu craque dans une cheminée de marbre gris. À mon grand étonnement, c’est en français qu’une voix féminine, mélodieuse et claire appelle :— Les enfants, faites entrer notre hôte ici.Entraîné par le groupe rieur qui m’entoure, je me trouve à l’instant dans l’enfilade de deux pièces immenses : salon, salle à manger, à la jointure desquelles brille un sapin de Noël d’au moins trois mètres de haut. Deux couples sont là, debout, au milieu d’un tapis chinois impressionnant. Une fois encore, on applaudit mon entrée. J’ai juste le temps de reconnaître le docteur Johann Kreder et son épouse, déjà rencontrée plus d’une fois à la Mission. Un peu en retrait, la haute stature de Waldemar Stucki, dont la prestance est encore mise en valeur par un costume gris perle. La maîtresse de maison vient droit vers moi. Ces cheveux blonds nattés autour de la tête, ce col mousquetaire sur une longue robe bleu de nuit, cette voix un peu chantante, cela ne peut être qu’elle, cette dame rencontrée un jour chez Frau Hager, l’économe du séminaire. Ah, si j’avais pu disparaître dans une trappe ! J’avais l’air fin, avec mon smoking sinistre et mes fleurs de quatre sous. Mais ai-je été seulement reconnu ? Je fais un pas en avant, je tends mon bouquet, je me sens gauche. La dame blonde murmure :— Quelle charmante attention, vous n’auriez pas dû.Elle est maintenant juste devant moi et je sens ses grands yeux myosotis scruter mon visage. Ses lèvres disent : « Cette barbe, bien sûr… ce costume… » Puis un éclat cristallin dans la voix :— Mein Gott, Waldi, vous auriez dû me dire… Je ne savais pas que c’était mon petit tailleur que vous invitiez ce soir. Je vous félicite, Waldi, je dois à cet artiste de la couture d’avoir pu, sans me ridiculiser, me montrer au Bal des Pauvres d’il y a trois ans ! Tout ceci grâce à Vreni Hager qui l’avait appelé au secours ! Herr Stucki a souri, non sans ironie je crois.— Ma chère Liesel, monsieur Jacques et moi avons fait connaissance dans des circonstances où il était peu question de haute couture et moins encore de Bal des Pauvres. Je connais en effet la spécialité professionnelle de notre ami, mais je ne savais pas qu’il pratiquait aussi son art auprès des dames et que vous, ma chère…— Mais souvenez-vous : deux heures avant le bal, j’avais dû me réfugier chez Vreni, parce que, parce que…— Je vous en prie, ma chère, je pense avoir oublié ces détails. Je sais que vous souhaitez que je me souvienne des noms de tous les tailleurs et de tous les coiffeurs qui vous ont donné satisfaction ! Que notre hôte de ce soir soit du nombre ne me gène nullement, mais au contraire, constitue une raison supplémentaire de reconnaissance. Allons, cher docteur, madame, ma chère Liesel, mes enfants et vous, cher ami, je vous invite, selon la coutume, à vous grouper autour de notre arbre de Noël.Toute cette conversation s’était tenue en français et j’avais l’impression qu’à domicile, c’était la langue usitée dans cette famille de grands bourgeois. Mais, s’installant au beau piano à queue Steinway qui se trouvait là, Waldemar Stucki se mit à préluder puis à entonner en allemand d’une voix bien timbrée de baryton en nous entraînant tous avec lui : « Ô du fröhliche, ô du selige, gnadenbringende Weihnachtszeit20»La troisième strophe achevée, comme dans une liturgie bien réglée, les jumelles se mirent à lire l’Évangile de Noël à tour de rôle, nous étions toujours dans le registre allemand :

« En ce temps-là parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de toute la terre (…). Joseph aussi monta en Galilée avec Marie qui était enceinte (…). Elle mit au monde son fils premier né (…). Gloire à Dieu et paix sur la terre aux hommes qu’Il aime21 ! »

J’étais très ému. Mes Noëls à l’École, tout près d’ici, Noël chez moi, en Alsace, au Pays de Hanau, enfin, Noël dernier à Stosswihr, Caroline… Et puis la guerre.

Je ne sais combien de temps mes pensées m’avaient emporté au loin. Après un moment, je me rendis compte que le décor musical avait changé. Les fils de la maison, Willy au piano et Hannes à la flûte traversière, interprétaient l’andante d’un Noël de Corelli, fort joliment ma foi. Une famille de musiciens. Mme Louise allait-elle se faire entendre, elle aussi ? Mais non, le personnel féminin de la maison, deux femmes de chambre et la cuisinière, qui avaient écouté, elles aussi, depuis la double porte de la salle à manger, le message évangélique de Noël, s’approchait tout de blanc vêtu, portant chacune un grand plateau couvert de jolis paquets enrubannés. Mme Stucki agita une petite cloche. À ce signal, les paquets furent déposés sous le sapin. Chacun, maîtres, hôtes et serviteurs, était invité à trouver le sien. J’avais de la peine à vaincre ma timidité et à me pencher, moi aussi, sous l’arbre symbolique. La jeune Tchudi vint à mon secours et me tendit un objet caché par un papier vert orné d’un ruban écarlate. J’ai été alors, je l’avoue, tellement absorbé, que je ne saurais dire comment les autres ont été gratifiés en cette veillée de Noël 1870. Pour ma part en tout cas, j’avais entre les mains une blague à tabac discrètement luxueuse : extérieur en peau de chamois marqué à mon chiffre, intérieur en vessie de porc cousue de gros fil rouge. Dans le tabac qui fleurait bon l’aspérule se dissimulait un petit objet en argent : un dé à coudre ! Tandis que je cherchais mes hôtes des yeux, je vis madame occupée à fixer au corsage des dames un brin de mimosa prélevé sur le bouquet que j’avais apporté, alors que Herr Stucki mettait un œillet rouge à la boutonnière de tous les hommes présents. J’en profitais pour dire un mot de remerciement au sénateur, lorsque je vis derrière lui, l’espace d’un éclair, un geste furtif : sa femme posait un doigt sur ses lèvres. Il m’était signifié de ne pas mentionner le dé. On nous fit signe de prendre place dans les fauteuils alentour. Herr Stucki se remit au piano, tandis que sa femme se tenait debout, légèrement en avant. Il dit très simplement :

 — Pour clore la première partie de cette veillée, Liesel Gotthelf va vous interpréter maintenant, sur une mélodie russe de Dimitri Bortniansky et des paroles du poète Gerhard Tersteegen : « Ich bete an die Macht der Liebe22. »

N’était-ce pas le signor Carouso qui m’avait dit que Frau Stucki était une cantatrice autrichienne qui avait eu ses heures de gloire dans son pays ? Mais au fait, où était Carouso ? À n’en pas douter, notre hôtesse était une spécialiste de l’opéra seria. Je pense qu’il n’y eut pas que moi, tous : son mari qui l’accompagnait, ses enfants, ses hôtes et là-bas, en retrait sous la porte de la salle à manger, le personnel, nous avons écouté cette voix avec une admiration contenue, comme elle le méritait.

 « Je prie les forces de la vie,

 L’amour qui vint en Jésus Christ

 Au grand élan je m’abandonne

 Par lequel je fus aimé de Lui.

 Plutôt que de pleurer sur moi-même

 Je veux m’offrir à celui qui m’aime. »

        En y repensant avec un peu de recul, je me dis que ce cantique, car c’en est un — il figure dans les recueils de nos assemblées —, je me dis que ce cantique est l’expression bourgeoise, cultivée et mièvre, d’une même piété qui fait tant de ravages spirituels chez nous au pays de Hanau ou encore de l’autre côté du Rhin, en Würthemberg. Que reste-t-il en notre temps, de la foi solidement enracinée qui anime les hommes et les femmes de la Bible ?

Liesel Gotthelf avait, elle, chanté avec autant d’autorité et de savoir professionnel que de conviction religieuse et de sensualité. Je n’ai pas été le seul à être troublé ce soir-là, mais en tout cas j’avoue que je l’ai été. Est-il permis de jouer ainsi avec la sensibilité affective des gens ? Je suis persuadé que c’est la coloration chrétienne équivoque de ce chant qui est contestable plus que l’interprétation somme toute honnête donnée par la cantatrice.

Herr Stucki a donné un postlude bref et sobre. Des applaudissements assourdis par les tentures et les tapis ont suivi. Frau Louise Stucki, née Gotthelf, a posé un baiser sur le front de son accompagnateur de mari, un baiser qui en disait long sur leur intime complicité, en privé comme à la ville. Elle a gratifié nos applaudissements d’un petit « Knicks »23 très autrichien.

Quelqu’un avait ouvert la grande portière sur le perron où la neige s’amoncelait. Les cloches de la cathédrale répandaient leurs graves accords par-dessus la ville de Bâle. Nous avons écouté en silence pendant un bon moment. La portière a été refermée sans que les tentures soient tirées et l’on voyait toujours la neige tomber. De nouveau : la clochette de la maison. Et la cuisinière :

 — Madame est servie.

Frau Stucki s’avança vers moi, me prit la main droite comme pour une entrée de bal et dit :

 — Conduisez-moi à table, mon cher Jacques.

        De petits cartons personnalisés aidaient les convives à se ranger autour de la nappe blanche. Un arrangement de sapin et de houx occupait le milieu de la table. J’eus immédiatement l’impression que la répartition des uns et des autres avait été prévue avec une redoutable intelligence. Comme il se doit, le sénateur présidait seul le petit côté, vers la terrasse. Il avait à sa droite Hilda Kreder, à sa gauche son épouse Liesel. Le docteur lui même prenait la suite à la gauche de cette dernière. En face, j’étais à la droite de Mme Kreder. La jeune Tschudi prenait la suite avec Willy en bout de table, Heddy et Hannes en face. Le petit côté, opposé à celui du maître de maison, était occupé par les plats arrivant de la cuisine et qui pouvaient ainsi être admirés de tous. Cette mise en place dura quelques secondes pendant lesquelles j’eus le temps de me poser des questions sur la stratégie que laissait entrevoir cette « mensa familiæ24 » hors du commun. Avant même le commencement du repas, je me rendis compte que Mlle Tschudi, malgré son âge tendre, savait manier la conversation avec les hommes avec presque autant de dextérité que sa mère. Les bavardages s’éteignaient. Herr Stucki fit résonner le cristal d’un des trois verres placés devant lui et dit :

 — En sa qualité de cadet des messieurs ici présents, Hannes nous fera l’honneur de nous communiquer le menu de ce réveillon de Noël 1870. Bénis, Seigneur, cette table, le pain que tu nous y fais partager et souviens-toi de ceux qui n’en ont pas, ici et aux extrémités du monde. Amen.

Hannes avait bien plus l’allure d’un élève du Conservatoire que d’un sénateur en herbe. Nonobstant ceci, il nous gratifia d’une lecture digne d’un chambellan à la cour d’Autriche.

 « Entrée

 Saumon du Rhin en gelée au Porto

 Pommes perlées à l’huile

 Plat

 Oie de Noël aux marrons, carottes Vichy,

 flageolets, choux rouge, girolles

 Dessert

 Meringue glacée café-vanille

 Riesling Holderbach de Zellenberg (Alsace)

 suivi d’un Gamey Mutschli de Nyons (canton de Vaud)

 Café, eaux-de-vie de la région et petits fours

 seront servis au salon »

 29 décembre 1870.

 Dans les jours qui suivirent cet étrange Noël, je me suis acharné au travail comme si un examen de fin d’études m’attendait de façon imminente. En prenant en particulier appui sur les textes du Pentateuque25, j’essayais de clarifier la notion d’élection d’Israël26 en tant que peuple de Dieu. On n’est pas élu sans être en même temps chargé de mission. Est-ce qu’il y a des interdits, est-ce qu’il y a des privilèges qui accompagnent obligatoirement le fait d’être porteur d’une mission ? Josué27 avait une mission inséparable du peuple et de la mission du peuple au milieu des nations. Dieu devient « visible » là où est le peuple qui pratique la Loi. Question : peut-on transposer sur le peuple des chrétiens — Églises ? — ce que l’Ancien Testament dit au peuple d’Israël ? Ne sommes-nous pas à la limite de l’escroquerie lorsque nous présentons de telles choses, chez nous au séminaire ? La venue du Christ, Jésus de Nazareth28, n’a-t-elle pas complètement changé les perspectives ? Autre question : Moïse29 avait-il la même mission que Josué ? Les prophètes ont-ils, oui ou non, tous la même mission ? Et Jean-Baptiste30 ? Et l’apôtre Paul31 ? Est-ce que le carcan ministériel « vous êtes missionnaire » qu’on nous impose à Bâle repose sur des bases bibliques et lesquelles ? Notre mode de vie est-il plus chrétien qu’un autre ? Qui a raison, mon directeur d’études, l’inspecteur Josenhans, avec son piétisme32  strict ou bien son ami Stucki, homme du monde dont les profits commerciaux permettent de faire vivre la Mission ?

J’arrive en fin de journée épuisé, je dévore mon repas du soir sans y faire attention, parfois je me jette tout habillé sur mon lit et je me réveille à trois heures du matin, couvert de sueur, l’esprit encore encombré de cauchemars absurdes. Maintenant, ce qui me pèse le plus dans mon enfermement doré dans cette charmante propriété, c’est mon isolement de tous ceux qui poursuivent une réflexion théologique sérieuse. J’ai besoin de faire le point et il m’est de plus en plus difficile de le faire seul. Je suis trop seul avec mes doutes. Et mes questions sans réponses ont au bout du compte trop souvent le visage de Liesel Gotthelf dans mon imagination surchauffée.

 30 décembre 1870, 11 heures du soir.

 Ce matin, à 7 h 30, avec le petit-déjeuner, mon voisin, le sieur Caruso, m’a apporté un gros paquet de journaux.

 — Ah, s’écriait le brave homme, regardez ça, lisez ça, monsieur, c’est affreux. Les pourparlers franco-prussiens sont interrompus. La guerre reprend. Tout le monde est scandalisé, même la presse d’opposition, même les titres d’habitude favorables aux Allemands. C’est la faute à ce M. de Bismarck. Figurez-vous : il était prêt à accepter l’armistice pour l’ensemble de la France, sauf Belfort, l’armée des Vosges et l’armée du Jura, tout l’Est, quoi ! Pourquoi ? Il l’a dit devant témoins : parce qu’il veut prendre Garibaldi vivant et le traîner comme un barbare vaincu à travers les rues de Berlin, voilà ce qu’il a dit ! Chez nous, en ville, au café Lilienfeld, les progermaniques fêtent déjà la victoire à coup de bocks de bière et de cris de tous genres.

Je me suis évidemment précipité sur les journaux que le sénateur m’avait fait porter exprès. Carouso avait raison, c’était affreux. Il y a longtemps que l’armée dite des Vosges avait fait sa jonction avec l’armée Bourbaki, du moins en partie. Les deux armées, ou ce qui en restait, étaient bloquées dans les ruines des villages le long de la frontière suisse, à peu près sans munitions, sans nourriture. Nos gens mourraient comme des mouches. D’après la plupart des articles on ne savait pas bien où se trouvaient Garibaldi et les siens. Bourbaki avait fait traîner les entretiens officieux avec les Suisses, qui proposaient de laisser entrer l’armée du Jura en territoire helvétique, de la désarmer et de l’interner en attendant la fin de la guerre. En effet, le général comptait sur un armistice qui lui aurait évité cette mesure infamante. Il ne savait pas, et nous à la base, dans notre pauvre ambulance isolée, nous le savions encore moins, que l’Est fût susceptible d’être exclu du cessez- le-feu. J’étais parti, parce que nous pensions l’internement en Suisse imminent. Et voilà qu’après des semaines, on en était toujours au même point, pire encore, les combats risquaient de reprendre avec plus d’intensité que jamais. Certains journaux écrivent que la Croix-Rouge avait fait passer pour Noël de la nourriture et des médicaments pour les blessés du côté de Pontarlier. L’ambassade d’Allemagne a immédiatement protesté et menacé la Confédération helvétique d’un blocus général en guise de représailles. Dans ces conditions, il était hors de question de poursuivre l’action charitable. Il paraît que dans les rues de Pontarlier, les scènes d’horreur se multiplient. À cause du typhus, il y a des mourants jusque dans les boutiques abandonnées qui leur servent d’abri. On enlève les morts dans les rues, quand la neige ne les a pas encore recouverts. Partout on découpe des cadavres de chevaux, c’est le seul ravitaillement qui reste.

À la lecture de ces récits, rapportés par quelques journalistes suisses courageux, je suis atterré. Mais surtout dévoré par la mauvaise conscience. J’ai pris la fuite, croyant que la fin du cauchemar était toute proche. Mais non, l’horreur continue. Moi, j’avais donné la priorité à mes décisions personnelles, rejoindre mon École des missions. Je suis encore vivant, mais je n’y suis même pas arrivé. Je suis prisonnier d’un régime de faveur, pendant que mes camarades meurent dans le froid, le ventre creux. J’ai honte. Je fais l’amère constatation que l’on peut prendre pour la volonté de Dieu ce qui n’est que la réalisation de nos vœux les plus égoïstes. Moi, brancardier, j’ai abandonné les malades, les blessés et les mourants. Avec bonne conscience.

Il ne neigeait plus. Dehors, Carouso dégageait les chemins à travers le parc. Un pâle soleil filtrait entre les branches nues des arbres. J’ai rechargé le feu. Ce bon feu protecteur et bienfaisant. De quel droit suis-je là ? J’ai craqué ; je me suis mis à pleurer comme un enfant abandonné, la tête entre les bras repliés sur la table de la cuisine.

J’ai dû cauchemarder pendant pas mal de temps. Je rêvais que je marchais dans une tempête de neige et que j’avais beau fouiller mes poches, je ne trouvais plus ma boussole. Très loin, à l’horizon, il y avait des bâtiments qui brûlaient. En m’approchant, j’ai reconnu le Moulin de Huttingue, nos installations. La peur me prenait à la gorge. Je n’arrivais plus à avancer dans la neige. Et cet incendie, là, devant moi. Où était Caroline ? Caroline !

Quelqu’un me caressait les cheveux. C’était bon et apaisant. Je n’ouvrais pas les yeux, je n’avais pas envie que cela s’arrête. Une main de femme dans mes cheveux. Une odeur dans l’air. Ce parfum de patchouli qui remontait de loin. C’était il y a longtemps, dans l’appartement de Frau Vreni Hager. Mais ce n’était pas son parfum à elle, ce petit parfum de violette qui la suivait partout, au long des couloirs du séminaire, partout où ses fonctions d’économe la faisaient passer et faisait battre un peu plus fort nos cœurs d’étudiants. Frau Hager m’avait fait appeler quelques heures avant le grand Bal des Pauvres de la Ville de Bâle. Il s’agissait de venir en aide à une de ses amies dont le tailleur avait mal fixé sous la crinoline cet accessoire qui faisait fureur à l’époque, qui uniformisait la silhouette des élégantes et que l’on appelait « faux cul », on se demande bien pourquoi ! Les retouches n’étaient pas bien difficiles à faire. Et quand la belle amie de Frau Hager eut, sans façon devant moi, remis sa crinoline par-dessus des dessous somptueux, je procédais aux dernières vérifications. C’est là que, tournant autour de ma cliente, cette odeur de patchouli m’a enveloppé comme un nuage invisible. Le visage de ma cliente, je croyais l’avoir oublié depuis longtemps, mais pas ce parfum entêtant. En cette fin décembre 1870, où pourtant j’étais malheureux comme les pierres, ce parfum est revenu m’entourer, tandis qu’une main de femme était posée sur ma tête. J’avoue ne pas avoir été étonné du tout d’entendre la voix de Frau Liesel Stucki me dire en allemand, avec son petit accent autrichien inimitable :

 — Ah, mon cher petit Welsch, vous les hommes, vous êtes tous pareils. Si l’on veut connaître vos vrais secrets, pas ceux dont on se vante auprès des copains au bistrot, il faut que ce soit une femme qui écoute les mots que vous dites en rêvant.

 Du coup, je me suis mis assis tout droit sur la banquette. De l’autre côté de la table de la cuisine, il y avait, sur un tabouret, Frau Stucki qui me souriait. Autour de nous, des journaux traînaient dans tous les sens. Mon petit-déjeuner, auquel je n’avais pas touché, était toujours là. Je suis un peu confus, mais moins malheureux que tout à l’heure. Finalement, c’est Frau Stucki qui se verse une tasse de café au lait, tandis que je ramasse les journaux en m’excusant du désordre. La situation, il faut le dire, devient cocasse. Liesel Stucki me fait d’autorité rasseoir en face d’elle, se débrouille pour trouver une autre tasse et me verse un café noir. Avec beaucoup de simplicité, elle fait le point de la situation. Elle continue à parler autrichien, cela la met visiblement à l’aise.

 — Il faut vous dire d’abord que vous m’avez fait peur. Aldo arrive en courant pour m’annoncer : « Le monsieur français qui habite le pavillon est écroulé sur la table de la cuisine. Il y a des journaux partout et il n’a pas touché à son petit-déjeuner, ce qui d’habitude n’arrive jamais ». J’ai enfilé un manteau et je suis venue. Tout était fermé, mais à travers la fenêtre de la cuisine, j’ai vu la situation telle que le concierge me l’avait décrite. Il avait une clé, je suis entrée. Vous dormiez comme un intoxiqué. Avec des soupirs, des gémissements, bref, je me suis assise en face de vous et j’ai attendu. Après un moment, je n’ai pas pu m’empêcher de vous caresser les cheveux. Vous avez murmuré : « Il ne fallait pas quitter le Moulin. » Et encore : « Où sont-ils, le major et les autres ? » Et puis, toujours à nouveau : « Caroline, Caroline, où es-tu ? ». J’étais à la fois très émue et très soulagée… Non, vraiment, c’était bien mieux ainsi. Il faut que je vous fasse un aveu. J’ai cru un moment donné que votre retenue, votre timidité, surtout vis-à-vis des dames, tenaient à l’éducation prodiguée par les « Vénérés Pères » du séminaire. À d’autres moments, je me disais : non, ce n’est pas possible, ce Jacques Welsch ne ressemble pas à ces garçons qu’on oblige au célibat pendant deux ans et auxquels on expédie ensuite outre-mer une fille qu’ils ne connaissent pas pour un mariage légitime, pourvu que tout se fasse dans l’obéissance à Bâle et qu’ils aient beaucoup d’enfants. Témoin involontaire de votre rêve, j’ai, entendu un nom de femme qui revenait sans cesse. Il y a donc quelque part une Caroline à laquelle Jacques Welsch tient beaucoup. Cela me rassure.

J’étais effaré par la perspicacité de mon interlocutrice. Quand elle parlait ainsi sérieusement, Liesel Gotthelf n’avait rien d’un petit oiseau folâtre. J’avalais ma salive et je dis tout d’un coup :

 — Madame a bien deviné. Caroline Vothron, une institutrice alsacienne et moi, nous avons échangé devant Dieu des promesses qui n’attendent que d’être confirmées devant les hommes. Nous avons tenu le secret à cause du règlement inhumain de l’École, à cause de la guerre ensuite qui freine nos projets. Mais nous partirons ensemble, aux Indes, avant deux ans.

 — Voyez-vous ça !

Frau Stucki eut à nouveau ce rire cristallin, si séduisant et si gentiment autrichien à la fois.

 — Voyez-vous ça ! Le révérend Welsch et madame vont s’embarquer pour porter la bonne parole aux enturbannés du Sud-Mharatta ? Car c’est là que vous irez, n’est-ce pas ?

 — Oui, madame, bien sûr.

 — Vous verrez cela, pour les Bâlois, les Indes se résument à la région de Bombay et au Sud-Mharatta. Écoutez, Welsch, vous avez réussi à tirer votre révérence à l’armée française, tant mieux. Mais vous devriez quand même vous rendre compte que vous n’irez pas loin dans vos projets sans la bénédiction morale et religieuse des « Vénérés Pères » de Bâle. Et ceux-là ont leurs exigences !

Soudain, je me suis mis à dire à cette femme ce que je n’aurais pas eu le courage de révéler à aucun homme : l’impression d’avoir été dupé par les « Vénérés Pères » qui m’avaient fait croire que l’École de Bâle était le souverain bien, ce qui m’avait incité à déserter pour y retourner. Ce n’est qu’aujourd’hui, à la lecture des journaux, que j’avais réalisé cette vérité brutale : j’avais pris les principes de quelques-uns pour la volonté de Dieu. En moins d’une heure, Liesel Stucki sut me calmer et me faire voir en face les choses et les humains plus tranquillement. Elle me fit comprendre que ce n’était pas mon départ qui avait changé quoi que ce soit. C’est la folie des gouvernants qui a jeté des dizaines de milliers d’hommes dans l’enfer d’une guerre qu’on avait imprudemment commencée et que l’on ne savait plus arrêter aujourd’hui. Frau Stucki me fit saisir que j’avais agi du côté de la paix, non de la violence et que c’était bien là l’essentiel. Elle dit encore :

 — Il me reste à mettre mon Waldi dans le coup. Je vous assure qu’il sait garder un secret, même vis-à-vis de son ami Josenhans. Ce sera à vous de parler, le moment venu, de Caroline, à votre inspecteur. Le temps que vous passez ici est un temps de préparation à la grande aventure que vous aller tenter à deux. J’admire votre courage, Welsch, et j’envie un peu cette Caroline que je ne connais pas, mais dont je n’en doute pas qu’elle est de votre trempe.

Liesel Gotthelf était non seulement une artiste lyrique remarquable, mais aussi une artiste dans la manière de remonter le moral. Quand ce jour-là elle quitta le pavillon, j’avais retrouvé mon sang-froid et même l’envie de me remettre au travail.

À midi, je mangeais à nouveau de bon appétit et après le repas je fis une petite promenade dans le parc en lisant L’Illiade, une de mes dernières découvertes sur les étagères du petit salon. Vers quatre heures de l’après-midi, une surprise. Je vis apparaître le sénateur accompagné pour la première fois par ses deux bouviers. J’étais tellement surpris que je sortis immédiatement sur le perron. J’ai failli me faire agresser par ces deux gardiens zélés.

 — Attention ! me cria Herr Stucki, mon cocher et maître chien a sollicité quelques jours de congé que je lui accorde volontiers. Alors, il faut bien que je sorte ces deux dames. Elles ne sont pas toujours commodes.

J’appris qu’elles s’appelaient Krimhilde et Brunhilde. J’ai offert de les promener un peu dans le parc. Herr Stucki me demanda en riant si j’avais envie de me faire manger. Je lui fis la proposition suivante :

 — Laissez-moi le temps d’aller prendre quelque chose à l’intérieur. Puis vous me lâcherez Krimhilde, mais seulement à mon signal. Si l’expérience réussit, vous la reprendrez et vous lâcherez Brunhilde. Qu’en pensez-vous ? Mon hôte hésita un moment, mais finit par accepter. J’entrai dans le pavillon et je revins aussitôt. Sans jamais la regarder en face, je me suis mis à parler à Krimhilde en bâlois, très doucement. Je lui tendis quelque chose au creux de ma main. Elle la mangea sans grogner, je fis signe à Herr Stucki de la lâcher. Elle s’approcha de moi à trois mètres. Je la fis asseoir, se lever, coucher. Elle eut sa  deuxième friandise. Elle n’hésita pas un instant pour rapporter un bâton que je lui jetai au loin. Et ce fut la troisième friandise. Quand ce fut le tour de Brunhilde, cette dernière se prêta de bonne grâce à toutes sortes d’exercices. Seule difficulté : Krimhilde, de nouveau à la laisse, grognait de jalousie quand la friandise n’était pas pour elle. À la suite de quoi, je renonçai à faire manœuvrer les deux chiennes en même temps.

 — Cela suffit comme ça me dit le sénateur. Où avez-vous appris à faire ça, Welsch ?

 — Chez les Bohémiens de mon village, monsieur. Ils m’ont aussi appris à faire des paniers, à monter à cheval et à aiguiser des couteaux.

 — Herr Stucki murmura :

 — Voyez-vous, Welsch, je ne me suis pas trompé, vous êtes un homme de ressources. Confidences pour confidences, comment avez-vous apprivoisé mes chiennes ? Pas avec du sucre, j’espère !

 — Vous pensez bien que non, Herr Stucki ! Tous les matins, sur le plateau du petit déjeuner, il y a un carreau de chocolat à côté de ma tasse. Comme je ne mange jamais…

 — Croyez-moi, Welsch, vous serez un jour inspecteur missionnaire ! Je ramène ces bêtes au chenil et je reviens.

 À son retour, il avait dans une mallette une flasque de fine Napoléon et des verres.

 — Ce n’est peut-être pas l’époque choisie pour sortir cette marque, tant pis, nous sommes au-dessus de ces choses, nous autres républicains, n’est-ce pas Welsch !

Et il nous versa généreusement à boire. Le sénateur qui avait de toute évidence eu un entretien avec sa femme, me fit un long discours :

 — Nous avons eu raison, vous de déserter, moi de vous y aider, car votre présence dans une armée en déroute n’aurait rien changé à la situation de vos camarades. Dans une armée comme ailleurs, même les meilleurs spécialistes ne peuvent agir utilement que s’ils disposent d’un minimum de moyens. Croyez-moi Welsch, il vaut quand même mieux que vous puissiez partir un jour aux Indes pour prêcher l’Évangile plutôt que d’être mort au champ d’honneur entre Pontarlier et Belfort !

Je ne demandais pas mieux que de le croire. Ceci dit, j’ai admiré le geste des Stucki : pour marquer leur tristesse de la reprise des combats, ils avaient fait savoir à leurs amis qu’ils renonçaient cette année au banquet de la saint Sylvestre qu’ils organisaient d’habitude.

 — En tant que président de la Croix-Rouge de la ville de Bâle, je me dois bien cela. Il y a des coups qu’il faut marquer. Vous Welsch, vous viendrez quand même. Si si ! Nous aurons un petit buffet froid auquel nous avons convié quelques personnes d’une totale discrétion, qui ne sont que de passage et qui tiennent absolument à vous avoir salué avant de prendre le train le jour de l’an. Ne protestez pas, mon cher Welsch, cela fait partie de votre service ici !

J’étais perplexe, mais il me fallut bien obtempérer et, le lendemain soir, remettre sur le dos le smoking du sieur Carouso.

Le buffet était dressé au fond et à gauche de la grande salle à manger. J’étais un peu en avance, ce dont les jumelles Stucki profitèrent pour m’assaillir de question.

 — C’est quoi un missionnaire ? Est-ce qu’il y a des femmes missionnaires ? Ils parlent quelles langue aux Indes ?

       Un brouhaha dans le hall. On entre, ma surprise est totale : sœur Irène, sœur Madeleine, sœur Ida sont bien là devant moi. Émotion et embrassades. Et voici également notre docteur Coindet, un peu pâli, et un peu amaigri, mais visiblement heureux.

La clochette de Frau Stucki se fait entendre.

 — Chers amis, nous sommes ravis de vous donner l’occasion de vous retrouver et nous comprenons que les questions soient nombreuses. La maîtresse de maison vous demande néanmoins de vous approcher du buffet. Auparavant, nous demanderons au candidat Jacques Welsch de nous dire les grâces.

        Pour rester dans la sobriété, j’ai dit la prière du père de famille juif, celle que Jésus devait dire avec les siens : « Nous te louons, Seigneur, notre Dieu, Roi de l’Univers, Toi qui répands le pain sur la terre. »

Les canapés de saumon, de rillettes, de viande séchée des Grisons sont excellents. Herr Stucki va d’un groupe à l’autre et veille à ce qu’il y ait du champagne dans tous les verres. N’en pouvant plus d’impatience, je m’adresse à Irène de Bergheim :

 — Ma sœur, racontez-moi, comment avez vous fait pour être ici ?

Sœur Irène ne se fait pas prier. Elle en profite pour dire, au nom de tous les anciens de l’ambulance IV-42 du Moulin de Huttinge, notre reconnaissance au sénateur Stucki. Ce dernier fait un geste de la main.

 — Chers amis, n’exagérons rien. Je vous ai rendu service, et maintenant c’est vous qui rendez service à la Croix-Rouge. J’apprends donc ceci, à ma plus grande stupéfaction. Depuis des semaines, l’armée suisse avait prêté à la Croix-Rouge les installations d’un grand hôpital de campagne entièrement vide, près de Liesthal. Sage mesure, en attendant l’internement probable de l’armée Bourbaki et d’un afflux de blessés et de malades, notamment du typhus. Mais il fallait « réanimer » toute cette installation avant l’arrivée de la troupe que l’on savait en mauvais état. Or, à part pour le maintien de l’ordre, l’autorité suisse refuse d’intervenir. Où trouver le personnel d’urgence ? C’est alors que le sénareur, président de la Croix-Rouge de Bâle, se souvient de l’ambulance centrale du Moulin de Huttinge. Une partie du personnel, là bas, dépend déjà de la Croix-Rouge. Les autres, les militaires, ne se font pas prier. Plutôt que de devoir se constituer prisonniers, ils signent, chacun individuellement, un engagement à la Croix-Rouge internationale « pour la durée des hostilités ». Ce n’est sans doute pas très légal, mais le désordre est actuellement tel sur la frontière franco-suisse, que personne n’y fait attention. Dans la nuit du 6 au 7 décembre, avec l’aide discrète de l’armée suisse, toute l’ambulance de Huttinge, avec ses malades et ses blessés, est transférée à Liesthal, de l’autre côté de la frontière. Irène de Bergheim ajoute :

 — Nous trois, les diaconesses, nous avions envie  de rester, de signer  comme les autres. Mais nous sommes comme vous, mon cher Welsch. Nous avons une maison mère qui nous rappelle. On a absolument besoin de nous à Strasbourg où les destructions et la misère sont considérables. Le faubourg des Pierres, le faubourg de Saverne, tout le quartier de la porte de Cronenbourg, tout cela est en ruines. Les petites gens ont souvent tout perdu et presque chaque famille compte un ou plusieurs malades. La Mission intérieure33 et le Diaconat continuent, après trois mois, à distribuer la soupe midi et soir. Voilà pourquoi nous rentrons. Nous prenons le train demain. Vous savez, Welsch, j’emporte volontiers du courrier.

J’avais envie de lui sauter au cou. Quelqu’un dit :

 — Il va être minuit !

On ouvrit les portes vitrées de la terrasse. Les églises du quartier, puis la cathédrale se mirent lentement , majestueusement, à égrener les douze coups. Puis on a entendu deux petites explosions. Herr Stucki a grogné :

 — Pourtant, j’ai fait interdire par le Sénat tous les feux d’artifice.

 Venant de très loin, un lourd grondement a fait trembler les vitres. Le docteur Coindet a murmuré :

 — Les Allemands ont fait venir par fer des pièces lourdes dont ils n’ont plus besoin à la périphérie de Paris. Ce doit être cela.

Encore et encore. Puis, d’autres coups, plus sonores et plus rapprochés, semble-t-il.

 — Voilà Belfort qui répond , dis-je.

 La guerre, aux portes mêmes de la Suisse, venait de reprendre.

 ___________

1. Hébreu : pessah = saut, passage, en référence à l’ange destructeur épargnant les enfants d’Israël en passant au-dessus de leurs maisons durant la nuit où il eut pour mission d’infliger à l’Égypte la dixième et dernière plaie : la mort des premiers-nés (Exode 12, 1-34). L’histoire plusieurs fois millénaire de ce mot est représentative de l’évolution du sens des mots empruntés par la théologie et la liturgie chrétiennes à la pensée et à la liturgie juives, sans parler de leur évolution à l’intérieur de chacune des deux traditions. Fête religieuse et agricole, ds. le judaïsme contemporain la Pâque commémore la sortie des Hébreux d’Égypte et la fin de leur esclavage, soit l’événement fondateur du peuple juif. La fête dure 7 ou 8 jours et donne lieu à un cérémonial chargé de symboles, particulièrement en famille, et à la synagogue. Ds. le ch., Pâque a pris un sens nouveau. On y célèbre la résurrection du Christ, soit le passage de la mort à la vie. Dépendant de l’année lunaire, la date de la fête varie d’une année à l’autre. D’autre part, l’utilisation, par les Égl. orthodoxes du calendrier julien — institué par Jules César en 45 av. l’è.c. —, par les Églises catholique et protestante du calendrier grégorien  — institué en 1582 par le pape Grégoire XIII — explique que Pâques ne soit pas célébré au même moment par l’ensemble des Églises chrétiennes, le calendrier grégorien ayant 13 jours d’avance sur le julien.

2. Nom ironique donné aux Alsaciens, en dialecte bâlois.

3. Un des 5 ponts sur le Rhin, reliant la vieille ville de Bâle à son faubourg ancien appelé « Petit Bâle ».

4. Lieu-dit dans un quartier cossu de Bâle. Littéralement : « Au verger à cerises ».

5. Suisse romand = cuisinière à bois.

6. Suisse allemand = poêlée de pommes de terre grillées, très populaire.

7. Latin : Natalis dies = Jour de naissance. Fête commémorant la naissance de Jésus, fixée au 25 décembre dès 353 dans. le but de christianiser la fête païenne de la naissance du soleil au solstice de l’hiver. Selon les Évangiles, Jésus serait né entre 6 et 4 av. l’è.c.

8. « Sirène, homme sauvage, danse des sorcières, oiseau rapace mythologique ».

9. Prendre un bain dans une cuvette large.

10. Index alphabétique systématique des mots employés dans les livres bibliques, avec l'indication des passages où ils se trouvent. Une concordance parue en 1564 est attribuée à Calvin.

11. Évêque de Myre, Turquie (début du IVe s.). L’un des saints les plus populaires d’Orient et d’Occident à la réputation de thaumaturge. Patron de la Russie, mais aussi des bouchers, des fabricants de pain d’épice et des enfants. Fête le 6 décembre.

12. Canton suisse, en majorité de langue italienne et de confession catholique.

13. Grec : exêgêsis = Explication. Étude scientifique des textes de la Bible afin d’en dégager le sens. L’exégèse s’enrichit au fur et à mesure du développement et des progrès des sciences humaines.

14. « Comment aller à ta rencontre et comment te recevoir ? » Cantique très populairede l’Avent, du lat. : advenire = advenir. Attente des chrétiens durant les quatre semaines précédant la venue du Messie à Noël.

15. Les Défensifs : mouvement d’extrême droite.

16. (Louis Adolphe… 1797-1877). Politicien français, avocat, historien et journaliste. Il occupa différents portefeuilles ministériels sous Louis-Philippe et la présidence du Conseil. Hostile au coup d’État du 2 décembre 1851 qui porta Napoléon III au pouvoir, il se tint à l’écart de la politique pendant plusieurs années. Revenu sur la scène en 1863, il prit la tête de l’opposition libérale au Second Empire. Très critique à l’égard de sa politique étrangère, il essaya d’empêcher la guerre de 1870. Après la capitulation de Napoléon iii devant l’Allemagne, à Sedan le 2 septembre 1870, il fut chargé par Jules Favre, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de la Défense nationale de la République proclamée, à titre provisoire, le 4 septembre 1870, d’ouvrir les négociations avec Bismarck. Nommé chef du pouvoir exécutif de la République, fonction qu’il occupera jusqu’en 1873, Thiers obtint de Bismarck une réduction des indemnités de guerre et le maintien du territoire de Belfort dans l’espace français, mais dut céder l’Alsace et une partie de la Lorraine, la Moselle,  à l’Allemagne.  Néanmoins, ces conditions, ratifiées par le traité de Francfort, le 10 mai 1871, reconnaissaient aux Alsaciens et aux Lorrains le droit d’opter individuellement pour la nationalité française à condition de quitter les territoires annexés. Ces derniers serons réintégrés à la France 47 ans plus tard, après la première guerre mondiale, conformément au traité de Versailles signé le 28 juin 1919.

17. (Jules… 1809-1880). Politicien français, avocat. Adversaire, du Second Empire. Malgré ses efforts auprès de Bismarck, il dut consentir à l’armistice signé à Versailles le 28 janvier 1870. Ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Thiers, il négocia le traité de Francfort. (voir la note sur Thiers).

18. (Otto von… 1815-1898). Politicien allemand, d’une famille prussienne luthérienne. Artisan, avec Guillaume Ier roi de Prusse, de l’unité allemande sous hégémonie prussienne. Après la défaite de la France en 1870, il devient chancelier de l’Empire fédéral allemand proclamé le 18 janvier 1871, à Versailles dans la galerie des Glaces. Bismarck avait été ambassadeur de la Prusse à Paris en 1862, au moment de l’apogée du règne de Napoléon III. Il était à la fois conscient de la faiblesse de la France et convaincu que l’unité des États allemands ne pourrait se faire sans une guerre contre elle. L’appartenance confessionnelle de Bismarck expliquerait-elle, pour une part, la politique  très défavorable qu’il mena, de 1871 à 1878, à l’égard de l’Église catholique romaine ? Par ses lois à l’encontre du clergé et de l’enseignement catholiques, cette politique, connue sous le nom de Kulturkampf (combat pour la civilisation), fait penser à celle que mènera en France, à l’aube du xxe siècle, Émile Combes, président du Conseil. La loi de séparation de l’Église et de l’État, adoptée sous le gouvernement de son successeur le 9 décembre 1905, et le principe de la « laïcité à la française » en sont l’aboutissement.

19. Corps militaire français, créé sous Louis-Philippe en 1831 en Algérie, composé de volontaires étrangers. En 1962, son quartier général à Sidi-Bel-Abbès fut transféré en France.

20. « Ô nuit bienveillante. Ô nuit rassurante. Douce nuit du premier Noël. » (cantique de Noël).

21. Luc, 2, 1-14.

22. « Je prie les forces de la vie… »

23. Révérence des femmes autrichiennes, à la scène comme à la ville.

24. Latin = table familiale. Expression estudiantine pour désigner la table où l’on prend ses repas.

25. Grec : Pentateuchos = cinq étuis. Les cinq premiers livres de ce qui constitue la Torah dans le judaïsme, une partie de la Bible dans le christianisme. Le Pentateuque contient l’histoire d’Israël des origines à la mort de Moïse. En plus de la Thora, le Premier Testament comprend les Prophètes et les Écrits, dont les Psaumes font partie.

26. Hébreu = lutter ou fort contre Dieu. Nom donné à Jacob, le patriarche, après sa lutte nocturne avec l’ange jusqu’à l’aube (Genèse 32, 29). La notion de peuple élu est présente  dans. la Bible (Deutéronome 14, 2 ) et dans. la culture juive en général.

27. Vers 1190 av. l’è.c. Second, puis successeur de Moïse, il fut à la tête des tribus israélites durant la conquête de Canaan, terre aux contours imprécis promise par Dieu à Abraham.

28. Bourgade de Galilée, mentionnée uniquement dans les Évangiles où Jésus vécut jusqu’au début de. sa vie publique.

29. Vers 1250 av. l’è.c. Moïse apparaît ds. la Bible comme prophète, guide, législateur et intercesseur entre Dieu et le peuple d’Israël dont il formula la religion, et auquel il donna le statut de nation. Juifs, chrétiens et musulmans le reconnaissent comme le premier des prophètes.

30. Vers 4 av. l’è.c. 30 de l’è.c. Contemporain de Jésus dont il en est le précurseur d’après les Évangiles. C’est à ce titre que l’ensemble des Églises reconnaît l’importance de ce prophète de la loi mosaïque.

31. Vers 5-67. Juif et citoyen romain. De culture grecque et juive, il fut, à Jérusalem, l’élève de l’un des grands maîtres du judaïsme pharisien, Gamaliel ier dont parlent Les Actes des Apôtres (5, 34) à cause de son attitude tolérante à l’égard des juifs convertis au christianisme naissant. Après avoir été un zélé persécuteur de ce dernier, Paul en devint l’apôtre auprès des populations non juives. Certains historiens, de la mouvance juive en particulier, le considèrent comme le véritable fondateur du christianisme.

32. Mouvement de renouveau à l’intérieur du protestantisme, en réaction contre le rationalisme et le dogmatisme des Églises officielles, connu sous le nom de puritanisme ds. les pays anglo-saxons,de piétisme ds. les pays de langue allemande et luthériens. Le piétisme apparaît ds. la seconde moitié du XVIIe s., avec la fondation à Francfort par un pasteur alsacien, Philippe Jacques Spener (1635-1705), des « collegia pietatis », d’où il tire son nom, cercles destinés à la prière et à l’étude des Écritures. Le piétisme met l’accent sur l’expérience religieuse personnelle, l’édification mutuelle, le sacerdoce universel, la charité, la réforme des mœurs. Le mouvement a contribué à promouvoir la Bible ds. de nombreuses langues, l’étude critique des textes et, très en avance sur son temps, une attitude positive vis-à-vis du judaïsme. On reproche aux piétistes de vivre le christianisme sur un plan émotionnel excessif. Ordet, le film de Karl Dreyer, montre bien à travers le personnage du tailleur le côté critiquable d’un comportement piétiste, tel du moins qu’il se présentait au XIXe s.

33. Œuvre sociale des Églises protestantes.

 

  

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