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04/08/2012

Le DIEU de BÂLE/1

 PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME

 

Dans la rubrique paysages et visages du monothéisme, nous présentons en plusieurs épisodes Le Dieu de Bâle, un texte de Jean-Paul Haas, publié en 2002.

Jean-Paul Haas (1930-2002). Pasteur protestant, journaliste international, écrivain, réalisateur d’émissions pour la radio et la télévision. Il effectua de nombreux séjours en Afrique occidentale et collabora au Groupe d’études et de recherches africaines à l’Université des Sciences humaines de Strasbourg.

 

Le Dieu de Bâle

 l’odyssée

 d’un couple missionnaire en Inde

 

 Jean-Paul Haas

                                                        

          À Sophie-Caroline et Jacques Welsch,

                                                     mes ancêtres, dont l’existence

                                                        a nourri ce livre.

                                                                                    Jean-Paul Haas 

Le Dieu, avec D majuscule, car il s’agit bien du Dieu des chrétiens, de Bâle, nommé ainsi par les Indous auprès desquels Jacques Welsch, jeune missionnaire protestant de la Mission de Bâle, et sa jeune épouse, institutrice, sont venus témoigner de leur foi et annoncer l’Évangile. Réalisée à partir des archives et de la tradition orale d’une famille, mais aussi des intuitions et de l’expérience existentielle de l’auteur, cette saga raconte leur histoire faite de bruit, de fureur, de deuils, mais aussi d’amour, d’un grand amour. On les suit à partir de la dernière bataille que se livrent Français et Allemands, près de la frontière suisse, à la fin de l’année 1870. Dans l’armée française, elle est infirmière, il est brancardier. Ils sont Alsaciens et ont 22 ans chacun. C’est à cette époque qu’ils se vouent l’un à l’autre et décident de vouer leur amour à une œuvre missionnaire. Ce qui les conduira de leur Alsace, devenue État de l’Empire fédéral allemand, aux Indes coloniales de la reine Victoria. Ils y connaîtront la période la plus exaltante de leur vie à travers la rencontre avec une civilisation difficilement déchiffrable par des Européens, chargés d’une intention missionnaire qui plus est. Aussi l’heure du questionnement viendra-t-elle pour le couple Welsch.

Lulle



premier épisode

 

 

Ambulance attelée.jpg

Ambulance attelée de la CR. française (collection particulière)


 La fin de l’ambulance IV-42

 

Où une bonne sœur protestante occupe des emplois peu catholiques et où un sculpteur connu joue au petit soldat, alors qu’il ne l’a pas cherché. Mais également une situation où un modeste brancardier du train des équipages révèle ses ambitions d’aller outre-mer, tandis qu’une institutrice va à confesse… Et où tout se termine avec des hommes verts venus d’ailleurs1.

 

journal de marche de sœur Irène de Bergheim

Directrice déléguée du Diaconat2 de Strasbourg

auprès de la Croix-Rouge internationale

 Moulin de Huttingue. Ambulance centrale de campagne N° IV-42.

16 septembre 1870. 9 h 30 du soir.

Comme hier, je profite de la garde que je monte au bout de la tente de chirurgie pour reprendre la plume. Journée relativement calme. Chacun panse ses plaies ou met de l’ordre dans le service débordé par notre manque d’effectifs. Pendant que j’écris, le canon se remet à tonner sourdement vers l’ouest. Des blessés isolés nous arrivent toujours, ils sont parfois deux ou trois, jamais plus. On peut difficilement se faire une idée où se trouvent les Allemands, tellement la situation est fluide.

Colmar est tombé, paraît-il. Neuf-Brisach et Belfort tiennent toujours, Strasbourg aussi, mais jusqu’à quand ? Ici, dans les campagnes du Sundgau, il est de plus en plus difficile de se ravitailler, tellement les paysans craignent l’avenir. Ils ont raison, sans doute.

Hier soir, il était passé onze heures, il s’est produit un petit incident amusant, du moins à mes yeux. À travers le ruissellement de la pluie, on devina un moment donné le pas d’un cheval qui s’approchait. On l’entendit s’arrêter sur le pavé de la cour du Moulin, au beau milieu de nos bâtiments et de nos installations. Quelqu’un s’est mis à parlementer avec la garde. Après quelques instants, une sentinelle vint me dire :

— Ma sœur, il y a là un brancardier, tout seul avec un mulet. Il souhaite vous voir, il paraît qu’il fait partie de la Centrale.

Je fis entrer l’intéressé. L’homme était encore jeune, pas très grand, l’uniforme sale et trempé et, effectivement, il portait le brassard de la Croix-Rouge au bras gauche. Ébloui par nos lampes, il mit deux secondes à réaliser où il était, puis il se jeta au garde-à-vous, salua et dit d’une voix rauque :

— Mes respects, ma sœur.

À l’heure et à l’endroit où nous étions, le petit homme et ses salutations respectueuses, cela faisait tellement comique que je ne pus m’empêcher de rire.

— Allons, caporal, venez vous asseoir en face de moi et dites-moi où vous en êtes.

C’est ainsi que j’appris qu’il était le seul survivant de la section volante IV-42-6. Nous savions que trois sections dépendaient de nous et devaient se replier sur nous en cas de besoin. Mais c’était bien la première fois que quelqu’un venait se présenter chez nous. D’après son ordre de mission, il avait effectivement pris part à l’engagement du pont de Horbourg qui devait couvrir Colmar au sud. Cinq mille Prussiens et Badois ont eu facilement raison des cinq cent soixante mobiles et francs-tireurs censés défendre la ville. Trois Français furent tués sur le pont, le dernier brancardier de la section 6, gravement blessé, mourut dans la nuit. Miraculeusement, le caporal s’en tira sans une égratignure alors qu’il s’était trouvé un moment donné à plat ventre sur le pont, en plein sous la mitraille. Le lendemain, il eut les félicitations du commandant qui avait mené la défense et qui fit sonner la retraite lorsqu’il se vit débordé de toutes parts et pris en écharpe par des fusiliers badois qui avaient pu passer au nord par le pont de Sundhoffen resté intact. Mon caporal me raconta tout cela très simplement, d’une voix agréable et sans effets inutiles. Pendant qu’il parlait, je relisais machinalement le papier qu’il m’avait remis et d’après lequel son officier l’autorisait à rejoindre l’ambulance de campagne dont il dépendait, mais qu’il n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer depuis le début des hostilités ! Machinalement, mes yeux s’arrêtèrent sur la signature du document : « Chef d’escadron Auguste Bartholdi3» !

S’agissait-il du célèbre sculpteur colmarien, connu dans toute l’Europe ? Mon petit caporal répondit :

— Oui, ma sœur, je crois bien que oui. Cette espèce de candeur était tellement drôle que je dus rire, une fois de plus.

— Et vous, à la fin, qui êtes-vous ? Sans un mot, il me tendit son livret militaire.  Il s’appelait Welsch4, Jacques-Michaël Welsch, né à Bosselshausen (Bas-Rhin) le 22 août 1848. Réserviste. Je lui dis :

— Si je comprends bien, c’est à la veille des hostilités que l’on vous a mis pour la première fois un uniforme sur le dos. Comment se fait-il que vous soyez aujourd’hui, déjà, caporal ?

— Vous comprenez, ma sœur, quand on nous a fait faire des essais, j’étais le seul à savoir comment on nettoie une plaie et comment on applique un bandage.

Je fis donner des ordres aux cuisines, afin que l’on réchauffe la soupe du soir à ce garçon. Et j’ajoutais :

— Le planton vous conduira au deuxième étage du grand bâtiment du fond. C’est là que logent les sous-officiers. Vous y aurez une chambre. Dans cette guerre, quand on se conduit en héros sur les champs de bataille et qu’en plus on sait nettoyer les plaies et les panser, on mérite de passer sergent. Je m’en occuperai.

Le petit caporal Welsch Jacques ne sut comment me remercier, sinon en rectifiant la position une fois de plus et en saluant réglementairement.

Or, il se trouve que nous avons ici à l’ambulance centrale, en plus des militaires, d’un médecin de la Croix-Rouge et de trois diaconesses, deux jeunes filles aides infirmières envoyées à titre « volontaires de la Croix-Rouge » par le Diaconat de Strasbourg. Celle qui devait partager la garde de nuit avec moi entra à ce moment-là du dehors et s’avança vers moi sans d’abord faire attention aux autres personnes présentes : mon planton et le petit caporal. Il se trouvait que pour la nuit du 15 au 16, c’était celle que j’appelais « la grande demoiselle » qui était de service. Un léger mouvement vers la gauche fit qu’elle se trouva nez à nez avec le petit caporal infirmier. Je me trouvais placée moi-même de façon à voir les deux personnes de profil, à trois pas. Que Dieu me pardonne, c’est hier soir, sous cette tente d’ambulance, que je compris ce que signifie « être transfiguré ». Cet homme et cette femme, face à face, visages illuminés, absolument immobiles l’un comme l’autre, mais au tréfonds d’eux-mêmes en mouvement l’un vers l’autre. Et puis je vis leurs mains, leurs doigts s’approcher à s’effleurer, mais sans le faire. Pendant une seconde, une éternité ? Que sais-je ? Quelqu’un entra. Le charme était rompu. Le caporal se baissa pour ramasser son baluchon, esquissa un salut et sortit, à la suite du planton. Je fis semblant de lire le message que l’on venait de m’apporter. Lorsque j’eus posé le papier sur la table, « la grande demoiselle », Caroline Vonthron, était toujours là. Elle se cramponnait au bord de la table et son visage était plus pâle que la toile de tente qui nous cachait le ciel. Craignant une syncope toujours possible, je la pris par les épaules et je la fis asseoir quasiment de force. Elle vacillait et gardait les yeux fermés. Je lui dis :

— Allons Caroline, vous n’allez pas vous trouver mal parce qu’un homme vous a regardée dans les yeux.

J’allais derechef prendre dans l’armoire de service le bouteillon de cognac que je garde là pour les cas où il faut amputer. Il arrive que le médecin en ait besoin. J’en fis avaler un demi-verre à notre demoiselle et je m’assis auprès d’elle. Je lui dis :

— Bon, je vais essayer de répondre à quelques questions. Premièrement, ce petit monsieur et vous, vous ne vous voyez pas pour la première fois. Deuxièmement, ni lui ni vous ne pensiez vous retrouver ici. Troisièmement, je parie que vous avez déjà fait des projets ensemble. Qu’en dites-vous ?

Grâce à la grande maîtrise de soi que je lui connais depuis qu’elle est parmi nous, le verre de cognac aidant, Caroline Vonthron avait repris ses esprits. Elle se mit à me parler comme on parle à une maîtresse d’internat dans laquelle on a mis sa confiance d’élève sérieuse.

— Vous avez raison, ma sœur, sur toute la ligne. Nous nous connaissons, Jacques et moi, depuis un an. Il est séminariste. Je veux dire qu’il est élève de l’École protestante des Missions à Bâle. Il est presque en fin d’études. C’est pourquoi, avec un camarade, il nous a été envoyé à Stosswihr pour le dimanche des Missions. C’était le premier dimanche d’août 1869. J’avais presque 20 ans. Pour la première fois, le pasteur m’avait chargée de diriger la chorale des enfants. J’avais un de ces tracs ! Mais les petites ont été parfaites. Pendant que nous finissions de chanter la première strophe de « Mon Dieu que ta moisson est grande », le cortège est entré. Notre vénérable pasteur marchait en avant, suivi des deux Bâlois, tous trois en robe. Le plus petit avait un léger collier de barbe, mais le vêtement liturgique qu’il portait n’était pas tout à fait à sa taille. C’était un peu comique. Pendant le prélude de l’orgue, j’ai consulté le programme, j’ai vu qu’il s’appelait Welsch et devait assurer le sermon. Son camarade était en train de monter à l’autel5 pour le début de la liturgie6.

L’étudiant a prêché sur les derniers versets de l’Évangile de saint Matthieu7. Je vous avoue, ma sœur, que dès les premières phrases, sa voix m’a beaucoup impressionnée. Je suis rarement attentive d’un bout à l’autre pendant un sermon. Mais là ! Vers la fin, le jeune prédicateur a fait une grande pause. Puis, d’une voix un peu retenue, il dit : « Ne crois-tu pas, âme solitaire, que le Seigneur t’appelle, toi aussi, sur les chemins de sa moisson ? »

Ma sœur, je vous jure, j’avais l’impression que la tribune d’orgue me tombait sur la tête. J’étais persuadée que le jeune homme de Bâle avait regardé dans ma direction en prononçant cette phrase. À la sortie, j’avais à assurer la collecte. Je me sentais raide et j’avais des vertiges. Dès que j’ai pu, j’ai pris la fuite, j’ai traversé la petite place et je suis allée me réfugier chez moi, dans mon logement au-dessus de la salle d’école.

Caroline avait l’air d’hésiter à poursuivre. Je lui dis :

— Un sermon pour tomber amoureuse ?

Immédiatement, elle a répliqué :

— Ne vous moquez pas, ma sœur ! J’étais bouleversée. Je ne suis pas descendue de chez moi pour le repas en commun. Un peu plus tard, la femme8 du pasteur a insisté pour que je donne un coup de main au moment du goûter. On m’a collé un immense plateau couvert de tranches de kougelhopf9. J’allais de groupe en groupe. Et puis, j’ai aperçu ce petit Welsch qui me tournait à moitié le dos. J’ai été prise d’une colère soudaine. J’en ai profité pour lui présenter le gâteau et je lui ai dit à mi-voix : « Êtes-vous sûr des chemins que Dieu me destine ? » Il a pris une tranche de kougelhopf, mais sa main tremblait tellement qu’elle lui échappa et tomba dans l’herbe. Poussy, la chienne du notaire, n’en fit qu’une bouchée.

Le lundi, la fête était finie et les Bâlois étaient rentrés chez eux. Dans les jours suivants, j’ai essayé de faire le point, de savoir où j’en étais. J’avais d’affreux remords aussi. Alors, sous prétexte de lui demander le texte de son sermon, j’ai écrit à cet étudiant : Nonnengasse 7 à Bâle et puis voilà, nous avons continué à nous écrire.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’ironiser :

— De vous écrire et de vous rencontrer aussi…

Caroline se raidit sur sa chaise :

— Parfaitement, ma sœur, et ce que vous disiez tout à l’heure est parfaitement exact, nous avons des projets.

J’osais quand même sourire en coin pour lui répliquer :

— Des projets ? Et peut-on demander, au milieu de cette guerre stupide, comment vous voyez l’avenir ?

— Nous avons l’intention de partir ensemble en mission, aux Indes, au Sud-Mharatta.`

Ce fut mon tour de prendre un coup de vertige. Vraiment, le petit caporal et « la grande demoiselle » chez les maharadjas ! Décidément tout est possible et les chemins du Seigneur sont insondables.

 

 Irène de Bergheim

à

mademoiselle Henriette Keck

Sœur supérieure des diaconesses

rue Sainte-Élisabeth. Strasbourg (Basse Alsace)

 Moulin de Huttingue, 30 septembre 1870. Lettre confidentielle.

Chère Henriette,

Malgré le deuil que nous portons maintenant au fond de nos cœurs, puis-je te dire mon soulagement de vous savoir enfin hors des bombardements odieux dont notre chère ville a tant souffert. Et vous, où en êtes-vous, les unes et les autres ? J’ai de la peine à imaginer les Allemands dans nos rues, la cathédrale touchée, notre cher Temple Neuf10 mis à bas par les obus !Dans ta dernière lettre arrivée jusqu’à nous, tu nous annonçais la destruction complète de la Maison des filles, leur sortie vers le Neuhof avec deux de nos sœurs ! Quelle misère ! Depuis, nous ne savons rien. Je profite du départ de nos deux volontaires pour leur confier cette lettre. Les enfants strasbourgeois quittent Illkirch11 où ils avaient trouvé refuge et nos demoiselles vont les accompagner ; après quoi, Lydia Braesch retourne à Colmar dans sa famille, tandis que Caroline Vonthron rejoint son poste d’institutrice à Stosswihr.Et voici la partie confidentielle de cette missive, ma chère Henriette. Figure-toi que, par le plus grand des hasards, mais est-ce que cela existe ? notre « grande demoiselle » a retrouvé ici, parmi les brancardiers, un garçon qu’elle fréquente depuis un an. Il s’agit d’un étudiant du séminaire de la Mission de Bâle, un petit homme très bien qui doit être à peine plus âgé qu’elle. Ils ont l’air très amoureux. Alors, explique-moi, moi je ne comprends pas. Pourquoi cette grande donzelle, malgré nos prières à toutes et à tous, nous quitte tout à l’heure, sous prétexte qu’elle a des devoirs envers deux douzaines de marmots d’une école de campagne ? Son amoureux est devenu muet et tire une tête comme le maréchal Mac-Mahon12 au soir de la bataille de Reichshoffen13. On le comprend, le pauvre !

Il faut que tu saches aussi que notre « père » à tous, le docteur A. Môny, Gal Bourbaki.jpg
délégué de la Croix-Rouge pour notre région, vient de nous avertir par lettre que notre ambulance centrale n° IV-42 est détachée de l’armée des Vosges et rattachée à l’armée Bourbaki14, appelée à se regrouper sérieusement, le dos à la frontière suisse. Cela veut dire que notre implantation reste pour le moment la même, mais que nous serons à nouveau entourés, dans les villages avoisinants, par de nombreux militaires recrutés à la va-vite et paraît-il plutôt remuants, d’après ce que disent les paysans qui ont déjà eu affaire à eux. Notre major va demander quelques gendarmes en renfort pour doubler nos sentinelles de nuit, notamment.

Il faut que je m’arrête là, nos demoiselles s’apprêtent à s’en aller. Dis-moi, ma chère sœur en Christ, où vous en êtes, par un courrier que nous espérons prochain !

Affectueusement. Irène de Bergheim.

 

 Irène de Bergheim

à

mademoiselle Henriette Keck

Sœur supérieure des diaconesses

rue Sainte-Élisabeth (Basse Alsace)

 Moulin de Huttingue, 17 octobre 1870. Lettre personnelle.

Chère Henriette,

C’est M. Stucki, de Bâle, qui emportera cette lettre et ira la poster personnellement du côté allemand, il a un laissez-passer. Ce représentant de la Croix-Rouge bâloise est venu nous rendre visite en compagnie du docteur Môny, « notre patron Croix-Rouge ». Ce dernier est, comme tu sais, maire de Serre et chirurgien du lieu ; il a très peur pour sa ville.En effet, ces messieurs sont venus nous annoncer que le filet s’est presque refermé autour de l’armée de Bourbaki. Les jolis plans d’évasion pour rejoindre la IIearmée de la Loire : du vent ! En réalité, le docteur nous dit que des pourparlers locaux sont déjà en cours. Ou bien l’armée avec Bourbaki va tenter une opération suicide en se jetant sur l’ennemi largement en surnombre, ou bien elle accepte l’offre de la Confédération helvétique : passer la frontière, se laisser désarmer et rester internée en Suisse jusqu’à la fin de la guerre.

Ce cher docteur Môny était venu avec l’intention de nous annoncer la dissolution de notre ambulance centrale. Les militaires partiraient sous le commandement du major pour tenter de rejoindre la garnison de Dôle. Notre bon docteur bénévole, Émile Coindet, de Lausanne, ainsi que nous, les femmes, nous pourrions nous faire accueillir par la Ville de Bâle. M. Stucki s’engageant personnellement « à faire le nécessaire ». J’avais fait réunir tous les cadres de l’ambulance afin d’écouter ces messieurs. À la fin de leurs petits discours, il y eut d’abord un silence de mort. Ensuite, je me suis mise à hurler :

— Excusez-moi, mais tout cela n’est pas sérieux. Les hommes partiraient pour Dôle, dans une armée en pleine dissolution, où les militaires commencent à dévorer les chevaux de leurs équipages et à piller les civils ? Et nous, nous irions à Bâle, tandis que les malades et les blessés seraient abandonnés à eux-mêmes… Nous avons quarante blessés et une dizaine de malades. Sachez, messieurs, que depuis hier j’ai fait réquisitionner le petit chalet de chasse de l’autre côté de l’Ill15. Il y a maintenant trois malades là-bas et une sentinelle devant la porte. Le docteur Coindet soupçonne que nous avons affaire au typhus16. Posez-lui la question. Parmi les blessés, il y a des mourants, vous le savez aussi bien que moi. Pour ma part, je refuse d’abandonner ces gens. Ni l’armée ni la Croix-Rouge ne peuvent nous demander cela.

Il y eut un brouhaha terrible, tout le monde m’approuvait, même les militaires et spécialement notre major, un excellent homme. La délégation officielle ne savait plus où donner de la tête. Finalement, le docteur Môny a obtenu un peu de silence dont il a profité pour calmer les esprits en disant que les choses n’étaient pas encore faites, qu’on avait le temps, n’est-ce pas, à cause des pourparlers. On en est resté là.

Je termine cette lettre afin qu’elle puisse partir avec le tilbury de M. Stucki. Conseille-moi, ma chère Henriette, avec l’aide de Dieu. En hâte, ta dévouée.

Irène de Bergheim.

 

 journal de marche de sœur Irène de Bergheim

Directrice déléguée du Diaconat de Strasbourg

auprès de la Croix-Rouge internationale

 Moulin de Huttingue. Ambulance centrale de campagne n°IV-42.

Octobre 1870. 9 heures du soir.

La visite, lundi dernier, de nos messieurs de la Croix-Rouge produit à la longue l’effet que l’on pouvait supposer. Les gens sont nerveux, irritables pour un rien. 

Pour tout arranger, on a vu à la nuit tombante une bande de uhlans17 Uhlan en reconnaissance PROPRE.jpg
prussiens, traverser au galop Bendorf, pousser une pointe vers Ferrette, faire demi-tour et disparaître vers Winkel. Et avec ça, plus une seule troupe combattante française à l’horizon. Ironie du sort, notre ambulance reste le seul « client » de dépôt d’Intendance à Altkirch. Par eux, nous continuons à toucher régulièrement notre paie, le tabac et le savon. Mais les malheureux tringlots18 n’osent plus sortir. Alors nous voilà bien obligés d’y aller. Nous envoyons un fourgon, avec à chaque coin un drapeau de la Croix-Rouge flottant au vent, le cocher et un assistant sont à l’avant et deux hommes à l’arrière. Un sous-officier à cheval ouvre la route. En réalité, il s’agit presque toujours du petit Welsch. Ce paysan monte comme un cosaque et il aime ça. Il a réussi à se faire attribuer plus ou moins la monture du docteur Coindet qui ne s’en sert jamais. Il faut voir ce qu’il arrive à tirer de cette jument grise qui pourtant n’est plus de la première jeunesse. Ah, si Caroline le voyait comme ça ! Pour la nourriture des malades, nous dépendons entièrement de la population. Les gens sont très gentils, très charitables, mais ils ont de moins en moins confiance en nos bons de réquisition. On les comprend. Je ne trouve plus autre chose que du pain de seigle et du lait. Nous faisons nous-mêmes de la soupe avec des déchets de légumes qu’autrefois les ruraux jetaient ou destinaient aux cochons. Il y a belle lurette que les blessés et les malades ne touchent plus leur solde, ils sont tous complètement coupés de leurs unités et ça n’arrange pas le moral. Nous ne savons toujours pas si nous hébergeons ou non le typhus. Welsch nous est bien précieux dans la situation difficile qui est la nôtre. Maintenant, il connaît la campagne alentour comme sa poche. Avec son mulet ou avec la jument du docteur, il parcourt la région. Il visite une bonne douzaine de villages ou des fermes isolées. C’est là qu’il fait ce qu’il appelle son « trafic » : nous lui confions du tabac et du savon qu’il troque chez les paysans contre du saucisson sec et du fromage du Jura, parfois un peu d’eau-de-vie. Cette dernière denrée est réquisitionnée pour les soins infirmiers, il y a déjà assez d’alcool qui circule, on se demande comment les garçons arrivent à s’en procurer. Évidemment, les sentinelles ne sont pas innocentes !
On entend jour et nuit tonner le canon, mais très loin, près de Belfort sans doute. Les Allemands sont-ils à Montbéliard, comme on le dit ? Welsch est allé discuter à la frontière avec les miliciens suisses. Ces derniers rapportent des scènes horribles : tout au long du territoire helvétique, les villages français sont en ruine. Des régiments entiers se blottissent dans les maisons éventrées pour survivre au froid de la nuit. Il n’y a plus de ravitaillement et les munitions manquent de plus en plus. Bourbaki va-t-il passer en Suisse ?

1er novembre 1870.

Ce jour de la Toussaint19 est sinistre. Il ne pleut pas et il ne neige pas encore. Le gel tombe littéralement des nuages bas qui s’accrochent dans les forêts.

Histoire de faire quelque chose, j’ai annoncé un moment de recueillement interconfessionnel. J’ai eu peur d’avoir fait une gaffe. Mais non. Les hommes sont venus assez nombreux sous la grande tente, du moins ceux qui peuvent se déplacer. J’ai lu quelques textes bibliques de circonstance, Jacques Welsch a prêché brièvement sur le texte de l’Évangile selon saint Luc20 : « Quiconque me confessera devant les hommes, le fils de l’homme le confessera aussi devant les anges de Dieu. » Était-ce le bon choix ? Le docteur Coindet a terminé en chantant de sa belle voix de ténor deux psaumes de Goudimel21.

Le soir nous avons servi à tous un liquide qui avait la prétention de ressembler à un grog : eau, eau-de-vie, infusion de mélisse et de citronnelle, miel. De l’avis général, nous avions tous besoin de quelque chose de ce genre.

Nous avons installé des braseros dans la grande tente, grâce à ce brave homme de meunier et son gendre, un Suisse. Ils nous ont fourni le matériel. Cela nous oblige à placer un planton supplémentaire, car la moindre imprudence risquerait de mettre le feu à la paille sur laquelle les blessés sont couchés. À cause du froid, j’ai moi aussi changé de quartier. J’ai pris possession de l’ancienne salle d’auberge au rez-de-chaussée du vieux relais de poste qui ressemble à une forteresse et date du xviie siècle. Au-dessus de la porte, ce millésime : 1632. Il occupe le côté droit de la cour, juste en face des écuries. C’est ce que nous appelons « la maison des filles ». Nos deux demoiselles, nous autres, trois diaconesses, ainsi que la veilleuse de nuit embauchée à Raedersdorf22, une ancienne bonne de curé, nous avons toutes logé dès le début dans cette bâtisse. À l’époque, j’avais trouvé que le rez-de-chaussée était bien sombre et rébarbatif. Mais voilà, c’était l’été. Maintenant le planton me fait un feu d’enfer dans le grand poêle de faïence vert. Du coup, je me suis fait transférer mon lit de camp ici, derrière un paravent près du poêle. C’est bien pratique pour les gardes de nuit. Mais surtout, surtout, je dispose d’une grande table où j’ai pu étaler tout mon bazar administratif, le courrier etc. Quel soulagement ! Nos réunions de cadres se font aussi ici, il y a assez de chaises et de bancs dans les coins.

C’est là, sous la lanterne qui éclaire mal l’entrée de la maison, que j’ai trouvé l’autre soir Jacques Welsch qui m’attendait. Débordant sur son pantalon rouge, il portait un chandail civil de grosse laine. Je le fis entrer. Tandis que j’allumais l’imposante lampe à pétrole à abat-jour en opaline, suspendue au milieu de la pièce, je vis que notre Jacques posait un petit paquet sur la table. Je le plaisantai :

— Encore du trafic, caporal ?

— C’est pour vous…

J’enlevai le papier. Je ne pus m’empêcher de m’écrier :

— Des égyptiennes, deux paquets ! Qu’est-ce que cela veut dire, Welsch ?

Il articula d’une petite voix :

— J’espère que cela vous fera plaisir. C’est sœur Madeleine qui m’a dit que vous en fumiez avant la guerre.

— Vous faites des cadeaux aux bonnes sœurs, maintenant ?

— C’est simplement pour vous remercier.

— Me remercier, et pourquoi ?

— Pour tout, ma sœur. Pour ce que vous avez fait pour Caroline, pour moi. Vous savez, ma sœur, je vais partir un de ces jours…

— Partir, cela veut dire quoi ? Je m’effondrai sur une chaise. Alors Welsch me dit d’une voix tranquille :

— Je m’en vais, je retourne à Bâle, à l’École…

Le pauvre était obsédé par l’idée de finir la guerre comme prisonnier en Suisse. J’eus beau discuter, raisonner, supplier, rien n’y fit. Jacques tenant à son idée fixe : « plutôt prendre le risque de se faire tuer en désertant que de se faire interner pour des mois, voire des années en territoire helvétique. » Il ne cessait de dire :

— Si je retourne en Suisse, c’est pour terminer mon École. Caroline, elle, termine son contrat dans un an. Nous partirons ensemble pour les Indes pour la rentrée 1872, ou début 1873 au plus tard.

Il avait tout manigancé. Un paysan suisse de Biel-Benken allait prochainement transférer chez lui un chargement de foin qu’il avait encore dans une grange lui appartenant à Ottingue. Il avait une autorisation pour cela. Contre récompense ? Il était prêt à faire passer la frontière au fuyard en le cachant dans la charrette. Ce soir-là, il partit en soupirant.

— Ne vous en faites pas trop, sœur Irène. Ce n’est pas encore pour demain. Nous avons encore quelques jours devant nous, on me préviendra à l’avance. Pardonnez-moi, je vous laisse avec beaucoup de travail, comprenez-moi.

Il sortit sans bruit. Après une journée harassante, j’étais seule pour la première fois. J’ai tiré les rideaux de grosse toile écrue. J’ai donné un tour de clé. J’ai accroché ma coiffe et mon tablier d’hôpital au lourd portemanteau derrière la porte. Dans l’armoire j’ai trouvé une couverture supplémentaire, une belle, vieille couverture brune qui sentait la naphtaline. Je me suis blottie, tout emmitouflée, sur la banquette du poêle de faïence. Je me suis octroyé une égyptienne, une seule. Je viens d’en fumer deux depuis ce matin.

 3 novembre 1870.

Welsch est toujours là, il fait son service comme à l’habitude. De temps en temps, en passant il me sourit d’un air complice. C’est presque insoutenable. J’ai envie de lui crier de ne pas se jeter dans la gueule du loup. Mais ai-je le droit de le faire ? Si, au lieu de se rendre, Bourbaki tente une opération suicide contre les Prussiens, cinq fois plus nombreux que lui ? Et si Jacques ne revient pas de ce qui sera un massacre, pourrais-je encore vivre, après lui avoir déconseillé de fuir ? Si, au contraire, il subit l’internement et s’il meurt du typhus dans un des camps de prisonniers en Suisse ? Et cette grande idiote de Caroline qui ne rêve pas d’autre chose que de partir aux Indes avec son amoureux, au lieu de se demander ce qui va se passer dans les jours qui viennent avec l’armée Bourbaki dont nous sommes maintenant solidaires, que nous le voulions ou non.

Mon Dieu, je suis injuste, mais je suis malheureuse.

 5 novembre 1870, au soir.

4 h 30. On vient de m’appeler dans la cour. La mule de Welsch est revenue, seule. Son bât et les poches de selle sont vides. J’ai fait mettre la bête à l’écurie et je suis allée immédiatement voir le major pour un entretien en tête à tête. Le major est un homme de cœur. Je lui ai dit ce que je pensais devoir lui dire. Il a simplement murmuré :

— Je comprends, je comprends cela.

Et après un moment :

— Je ne peux faire qu’une chose, puisque la mule est revenue seule. C’est déclarer Welsch absent à l’appel. S’il ne se passe rien pendant la journée de demain, je rédige un rapport que j’irai faire contresigner par les gendarmes, c’est plus sûr. On se connaît assez. Ce rapport dira que Welsch a été envoyé par moi au ravitaillement, tel jour, telle heure. Et j’ajouterai : vraisemblablement tombé dans une embuscade, tué ou fait prisonnier par la section de uhlans que l’on aperçoit régulièrement du côté de Pfetterhouse. Ces cavaliers font sans doute partie de ceux chargés d’éclairer les assiégeants de la forteresse de Belfort. Est-ce que cela ira comme ça ?

J’ai remercié le major avec effusion. Il a simplement grogné :

— Pourvu que le petit s’en tire, il l’a bien mérité.

Il est presque 8 heures J’ai tout juste avalé une assiette de soupe aux choux. J’ai demandé à Coindet de me remplacer cette nuit, ce qu’il fait volontiers. Je vais faire ce que je n’ai jamais fait, je vais prendre un somnifère pour avoir récupéré d’ici demain matin. La journée sera dure. Nous y sommes : il y a maintenant sept cas de typhus. Le major a doublé la sentinelle. Quel bon type ce major !

 8 novembre 1870. 9 heures du soir.

Sœur Madeleine, sœur Ida et moi, avons longuement prié et intercédé. Le docteur était venu se joindre à nous.

Nous sommes maintenant comme des naufragés sur une île. L’antenne d’intendance d’Altkirch a disparu. Pourquoi ? Comment ? Mystère. Je crains qu’il y ait eu des gens pour négocier le stock de ravitaillement. Et les caisses n’étaient pas vides. Pauvre France ! Il n’y a plus un soldat français à l’horizon. L’armée Bourbaki est un peu plus au sud, aplatie contre la frontière suisse. Belfort est une autre île coupée de tout. Mais sa taille fait qu’elle compte toujours sérieusement face aux Prussiens !

Ici, nous sommes maintenant loin des préoccupations militaires. Il ne nous vient plus aucun blessé du dehors. Mais il va être de plus en plus difficile de cacher l’épidémie de typhus. Les villages voudront-ils continuer à nous ravitailler ? Le meunier n’a pas peur. Il veut rester ici, dans tous les cas. Nous venons de lui racheter, au prix fort, le reste de son stock de farine. Au moins aurons-nous du pain pour les jours qui viennent.

 9 novembre 1870 au matin.

À la pause de 10 heures cette nuit, une dizaine de blessés légers ont disparu. Ils avaient caché un de nos fourgons en forêt, depuis quelques jours sans doute, et ont réussi cette nuit à sortir un bon cheval des écuries, juste en face de chez moi. Je n’ai rien entendu. Mais j’ai cauchemardé affreusement, il est vrai. Dans la rue principale d’un village, j’ai vu en rêve une immense charrette de foin avec un attelage de bœufs. Des uhlans à cheval tournaient autour de la voiture et ne cessaient de donner des coups de lance dans le chargement de foin. Du sang coulait entre les roues, mais les uhlans ne voyaient rien. Un petit paysan suisse à tête de gnome ne cessait de dire :

— S’esch’es nüd. S’esch nur a Schwyyn23.

Je me suis réveillée, tremblante de peur. Ce n’est pas le pire, pourtant. Tout à l’heure, on m’appelle en face, au corps de garde. Le chef de poste me dit :

— Il y a là un civil, un Suisse je crois, qui veut voir sœur Irène.

En entrant dans le local, je me suis trouvée immédiatement face à face avec un petit bonhomme à grosse tête qui me regardait intensément. C’était le gnome de mon rêve. J’en restais muette. Le bonhomme, sur un ton plutôt ironique, me dit en dialecte bâlois :

— C’est vous la patronne ici ? J’ai trouvé « ça » dans la campagne, un truc qui doit appartenir à l’un de vos types.

Et il jeta sur la table du corps de garde un shako24 noir, de ceux que portent les hommes du train des équipages dans l’armée française. À n’en pas douter, c’était celui de Jacques Welsch. Nous avons eu, le chef de poste et moi, de la peine à flanquer le citoyen helvétique à la porte. J’ai dû me délester d’une appréciable « récompense » que le paysan réclamait avec insistance, en argent liquide. Il finit par s’en aller, en grommelant qu’il aurait pu aussi bien déposer « ce truc » chez les gendarmes, « et alors, c’était encore aut’chose. » Soulagés de voir partir ce personnage douteux, nous avons quand même examiné de près le couvre-chef. Tout à coup, le sergent chef de poste me montra quelque chose :

— Regardez, ma sœur, ce qu’il y a d’écrit à l’intérieur.

Sur le cuir du tour de tête, écrit certainement depuis peu au crayon, on pouvait déchiffrer : « JAC. IV, 3-15 ». J’ai glissé la pièce au sergent en le remerciant de son aide précieuse et je suis partie chez moi, le shako du petit caporal sous le bras.

Arrivée chez moi, j’ai immédiatement ouvert la Bible au bon endroit : Épître de saint Jacques, chapitre IV, verset 13 à 15. On peut y lire ceci :

« Vous dites : nous irons dans telle ou telle ville, nous y resterons une année, nous ferons du commerce et nous ferons des bénéfices. Vous qui ne savez pas ce qui arrivera demain ! Votre vie ? une vapeur qui apparaît pour peu de temps et qui ensuite disparaît ! Vous devriez dire, au contraire : si Dieu le veut, nous vivrons et nous pourrons faire telle chose ou telle autre. »

Je me suis mise à pleurer : de nervosité, de soulagement, d’espérance retrouvée. Il y avait là un message de notre Jacques Welsch, un message positif, mais que voulait-il dire exactement ? Le mystère restait entier. Oubliant un peu le typhus, la disette et nos autres soucis, je vais dormir quelques heures avant de reprendre le collier. Sœur Madeleine me remplace.

11 novembre 1870.

Nous en sommes arrivés à un tel stade de fatigue, d’énervement et d’ignorance de ce que demain sera, que nous ne savons plus s’il faut rire, se fâcher ou être pris de panique quant aux incidents grands ou petits que nous apporte le quotidien.

Nous terminons une folle journée, véritablement. Dès l’aube, le canon s’est remis à tonner. Il nous semble qu’une tentative de percée est en cours côté allemand. Mais, à notre grande surprise, la place de Belfort semble encore avoir de quoi répondre aux obus ennemis. Jusque dans le milieu de l’après-midi, nous avons au sud-ouest, entendu les échos d’un véritable duel d’artillerie. Et dire que l’on tire ainsi, délibérément, sur des êtres vivants !

Tandis que cet orage déchaîné par les hommes continuait à rouler à l’horizon, le galop d’un gros cheval nous a tous fait sursauter. Plusieurs disaient : « C’est un cheval militaire qui a rompu ses traits. » Puis le galop s’est arrêté net devant le portail de notre cour. Nous avons couru. Il y avait là un tout jeune paysan en blouse et bonnet, juché sur un énorme percheron. Il y a longtemps que nous n’avions plus vu homme et cheval aussi bien nourris. Dans l’air froid du matin, le beau percheron bai fumait comme un sénateur romain sorti du bain. Le gamin, lui, il pouvait avoir 14 ans, était aussi essoufflé que s’il avait couru. Il a crié :

— C’est ici l’ambulance des « Frainçais » où qu’il y a une maladie ? Bon, ben, si c’est chez vous, M. le maire vous fait dire de faire attention, les Suisses sont en train d’arriver, ils sont en carré sur la place du village chez nous. Leur chef demande le chemin pour venir chez vous.

Le major essaya de savoir de quel village il venait, mais il n’a rien voulu dire. Il a tourné bride et est reparti au grand galop comme il était venu. Visiblement, on lui avait interdit de trop nous approcher, de nous serrer la main ou d’accepter nourriture ou boisson de notre part. Mais que voulait dire ce message spontané autant que bizarre ? Des troupes suisses en territoire français ? à la recherche d’une ambulance française ? La plupart d’entre nous pensait qu’il s’agissait de soldats allemands, peut-être des Bavarois… Seul notre docteur Coindet, Lausannois, osa proposer :

— Ce sont peut-être des Suisses avec un mandat de la Croix-Rouge.

Nous avons posté une vigie sur le toit du moulin et envoyé un cavalier sur la colline. Un convalescent, un brigadier du 3e hussard a été volontaire pour faire ce travail. Il a choisi, lui aussi, la jument du docteur. Nous n’avons pas pu l’empêcher de mettre deux pistolets chargés dans les fontes de la selle. Il est parti au galop. Avec les jumelles du major, nous avons pu le suivre tout le temps, depuis la terrasse du moulin. Le brigadier est revenu ventre à terre, par la route de Wolschwiller25. Il nous a fait son rapport :

— Ils sont derrière moi. Ce sont vraiment des Suisses. Ils portent devant eux un drapeau suisse et un drapeau de la Croix-Rouge. Il y a trois sections et quelques gradés à cheval. Ils seront là au milieu de l’après-midi, ils marchent au pas comme des automates. À 3 heures exactement, nous les avons vus, débouchant du virage, précédés par deux énormes tambours dont les caisses profondes, flammées de noir, faisaient penser au carnaval de Bâle. Venaient ensuite les porte-drapeaux et leur garde, un officier à cheval, trois sections fusils à l’épaule, chacune avec un sous-officier « sabre au clair », enfin deux hommes à cheval, poussant devant eux des mules chargées. Toute cette troupe était habillée de vert, de larges ceinturons à cartouchières par-dessus des grands manteaux d’hiver que l’on pouvait leur envier. Les képis faisaient penser un peu à ceux de l’armée française, en plus haut et en plus raide. Les tambours, les chevaux, les hommes au pas, tout cela faisait un vacarme rythmé qui avait quelque chose d’inquiétant. La troupe s’est arrêtée devant le pont de l’Ill, à bonne distance de notre portail. L’officier, un capitaine me semblait-il, fit mettre l’arme au pied et descendit de cheval. Le silence qui s’en suivit avait quelque chose d’incongru. En face, un peu en avant de la grille, le major s’était posté avec deux sentinelles à gauche, tandis que, brassards de la Croix-Rouge au bras, sœur Madeleine, sœur Ida et moi nous entourions le docteur Coindet, à droite du portail. Curieusement, nous avions l’impression que le Hauptmann26était plus impressionné que nous. Il s’arrêta à trois pas et dit :

— An wen soll man sich da wenden27 ?

Étant donné son injonction en allemand, je pris sur moi de répondre dans la même langue en expliquant brièvement notre situation ces dernières semaines, depuis la mort de notre médecin chef près de Brisach. Le brave capitaine semblait écœuré en découvrant la vérité : un hôpital militaire de campagne sous la direction collégiale d’un sous-officier, d’un médecin bénévole suisse et d’une diaconesse représentant la Croix-Rouge internationale, cela le dépassait. Il a soupiré et a continué en allemand :

— Pouvons-nous avoir un dialogue chez vous, quelque part dans un endroit non pollué ?

J’ai failli lui rire au nez. J’avais enfin compris la raison de la présence de ces hommes verts venus d’ailleurs. On en voulait à notre quarantaine28de typhus.

Nous avons tenu nos pourparlers chez moi, dans l’ancienne salle d’auberge. Il y faisait chaud et il y avait assez de sièges. Le capitaine donna des ordres à un jeune aspirant qui se mit immédiatement à faire du zèle auprès des hommes. L’officier, lui, se fit accompagner d’un caporal ancien, sorte de secrétaire ou d’interprète. De notre côté, il y avait évidemment notre trio, auquel se joignit à ma demande sœur Ida qui dirigeait la quarantaine. Elle a expliqué en toute simplicité comment fonctionnait notre système : désinfection des personnes de service, des vêtements, de la vaisselle, du linge. Dans un allemand hésitant, mais très précis, le docteur Coindet parla de la médication « avec les moyens du bord, n’est-ce pas… » Enfin, après nous avoir écoutés en silence, le capitaine « laissa sortir le grand loup du bois ». En fait, nous étions surveillés depuis un moment, depuis qu’un civil (?) avait trahi la présence de malades contagieux chez nous. Or, nous explique le capitaine, nous avions gravement enfreint le règlement de la Croix-Rouge internationale en omettant de piqueter le terrain autour de la quarantaine de panneaux jaunes et noirs et d’entourer l’ensemble de notre ambulance centrale de campagne de panneaux jaunes. J’eus beau insister :

   Nous ne voulions pas affoler les populations.

Rien n’y fit. Il fallait s’exécuter, sinon notre hôpital de campagne allait être pris en charge par l’armée suisse, immédiatement dissous et le personnel interné dans un camp militaire. Nous avons accepté, bien sûr ! Le secrétaire est allé transmettre des ordres. À travers les petites fenêtres de notre salle d’auberge, nous avons vu les hommes verts se déployer autour de notre terrain et poser « les panneaux internationaux réglementaires jaunes, respectivement noirs/jaunes » tout autour de la propriété. Notre meunier n’en revenait pas, nos hommes pouffaient de rire dans les coins. Le major avait quelque peine à maintenir le calme. Le docteur accompagnait le capitaine suisse dans une tournée d’inspection qui ne comprenait pas la quarantaine, de l’autre côté de l’Ill, bien sûr !

Tandis que sœur Ida retournait auprès de ses malades, je me dis tout à coup : pourquoi ne pas aller voir cette soldatesque helvétique de plus près ? Me voici donc dehors, sur l’esplanade devant notre portail. La neige menace, mais n’est toujours pas tombée. Les hommes ont formé les faisceaux avec leurs grands fusils automatiques tandis que deux sentinelles montent la garde, baïonnette au canon. Les mines sont dures. Sous la surveillance de l’aspirant et des sous-officiers qu’encombrent leurs sabres, les soldats enfoncent consciencieusement des piquets de bois auxquels ils fixent les fameux panneaux « prévus par les accords sanitaires ». Ordre et discipline ; en trois quarts d’heure, tout est en place.

Un trompette donne un signal. Tout le monde se précipite aux faisceaux, l’aspirant, un brin nerveux, fait mettre en rang. J’ai la surprise de voir leur « Hauptmann » venir vers moi, bien plus affable que tout à l’heure :

— Félicitations, ma sœur, vous semblez bien connaître les choses militaires. Vous savez, dans le civil, je ne suis qu’un modeste orthopédiste… Alors…

Incapable de me retenir, je lui dis à mi-voix :

— Mon capitaine, mon père est colonel de cavalerie et commande en ce moment un régiment de dragons quelque part au sud de la Loire.

Mon vis-à-vis a, me semble-t-il, un petit sourire admiratif. Il enlève son beau képi galonné, me serre la main et ajoute, presque en aparté :

— J’ai fait décharger les mulets et j’ai fait mettre les caisses chez vous dans la cour. Ce sont des nouveaux médicaments et de la nourriture pour la quarantaine. Je suis sûr que le docteur et vous ferez au mieux.

Tandis qu’on s’affaire autour du harnachement des mulets, un sous-officier passe à côté de moi et, à mon étonnement, laisse tomber quelque chose dans la poche de mon tablier.

Maintenant, le crépuscule tombe. De gros nuages montent à l’ouest. Devant moi, les hommes verts repartent comme ils sont venus, tambours et drapeaux en tête, au pas cadencé, en direction de Roggenburg probablement. Chaque section porte, à l’avant et à l’arrière, une lanterne de signalisation. J’attends que la dernière lanterne ait disparu dans le virage. C’est alors seulement que je plonge ma main dans la poche de mon tablier. J’y trouve ce qu’en Alsace on appelle un « Bierfilz », un de ces « ronds de bière » en carton mou que l’on glisse sous les verres dans les brasseries. Il y a des deux côtés une publicité pour Warteck, la bière de Bâle. On peut lire distinctement une inscription au crayon : « Urbs basilensis. jac. iv, 13-15. »

Pourquoi nous fais-tu ces mystères, mon pauvre Jacques ? Ceci dit, ce message a été le dernier que nous ayons reçu de lui, avant la dissolution de l’ambulance centrale iv-42. Ensuite…

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1. Naturellement, ici l’auteur s’amuse, car chacun sait qu’il n’existe ni « bonne sœur » ni confession auriculaire dans le protestantisme.

 2. Institution communautaire de sœurs protestantes, fondée en 1842. Les diaconesses (gr. : diakonissa = servante) ont pour objectif de soigner les malades et d’éduquer les femmes et les jeunes filles. Elles ne prononcent pas de vœux perpétuels. Elles élisent l’une d’entre elles à la fonction de supérieure. Diverses communautés de sœurs protestantes existent en France. Si leurs règles diffèrent, elles ont en commun de faire une grande place à la vie communautaire, à la prière et à l’accueil.

3. Sculpteur français (1834-1904). Auteur, entre autres, de la statue de la Liberté à New-York et du Lion de Belfort dont une réduction se trouve à Paris.

4. Patronyme germanique. Littéralement : étranger d’origine latine.

5. Latin. : altus = élevé. Meuble cultuel d’origine sémitique. (Exode 27, 1-8) destiné aux offrandes à Dieu. Dans le christianisme on y célèbre l’Eucharistie.

6. Grec. : leitourgia = service public. Ensemble de rites cultuels en usage dans une confession.

7. L’un des douze apôtres du Christ auquel la tradition chrétienne attribue la rédaction de l’Évangile portant son nom, transmis ds. une version grecque et figurant en tête du Second Testament.

8. Depuis le début de la Réforme au XVIe s., les pasteurs des Églises protestantes peuvent se marier et le sont en général. D’autre part, en France, en 1999, environ un tiers du corps pastoral était féminin.

9. Pâte levée garnie de raisins secs et d’amandes.

10. Ancienne église de dominicains, un des lieux de culte protestant important de Strasbourg.

11. Faubourg sud de Strasbourg.

12. Maréchal de France (1808-1893). Gouverneur général en Algérie de 1864 à 1870, année où Napoléon III lui confie le commandement du 1er corps d’armée. Battu par les Prussiens, il réussit à sauver une partie de celui-ci. L’empereur lui donne alors un nouveau commandement. Battu une seconde fois devant Sedan, il est fait prisonnier. Il assumera la présidence de la République de 1873 à 1879.

13. Ville d’Alsace du Nord où eut lieu, le 6 août 1870, la célèbre charge, héroïque mais vaine, des cuirassiers français contre les Allemands.

14. Général français, d’origine grecque (1816-1897). Commandant de la Garde impériale au début de la guerre, commandant de l’armée de l’Est à la fin. Voir le portrait à la hauteur de la note de renvoi (collection particulière).

15. Affluent du Rhin traversant plusieurs villes d’Alsace, dont Strasbourg.

16.Grec : tuphos = stupeur. Maladie épidémique, transmise par les poux, se manifestant par une très forte fièvre et un état de prostration pouvant aboutir à un coma.

17. Lanciers prussiens (collection particulière). Voir la gravure à la hauteur de la note de renvoi.

18. Soldat du train des équipages.

19. Fête de tous les saints ds. l’Égl. catholique romaine, fixée au 1er novembre depuis le IXe s. Elle est souvent confondue avec le jour des morts qui a lieu le 2 novembre.

20. (- 17 av. è.c. + 67 ?). Médecin, compagnon de l’apôtre Paul dans.certains de ses voyages missionnaires. On lui, attribue la rédaction, en grec, du IIIe Évangile et des Actes des apôtres.

21. Compositeur français (1505-1572). Converti à la Réforme, il mit en musique les psaumes, rimés par Clément Marot et Théodore de Bèze, dans. un style sobre, à la portée des fidèles, selon les conceptions des réformateurs.

22. Village alsacien du Haut-Rhin.

23. « Ce n’est rien. C’est un cochon, simplement ».

24. Coiffure militaire d’origine hongroise, adoptée par les armées européennes au XIXe s. Les saint-cyriens de l’armée française portent le shako.

25. Village du Haut-Rhin, près de près de Ferrette.

26. « Capitaine ».

27. « À qui dois-je m’adresser ? »

28. Lieu d’isolement pour une troupe risquant de propager une épidémie.

 

 


 

APERÇU CHRONOLOGIQUE de la GUERRE FRANCO-ALLEMANDE 

 

1870-1871

 

 1870

 

19 juillet : la France déclare la guerre à l’Allemagne, une guerre dont les origines semblent complexes, comme dans beaucoup de guerres.

 

août l’armée française connaît une série de défaites à l’issue de plusieurs batailles le long de la frontière nord avec l’Allemagne, dont la plus célèbre, car inscrite dans l’imaginaire des Français, est la bataille de Reichshoffen.

 

1er septembre : encerclé dans Sedan (Ardennes françaises), Napoléon III se rend au roi de Prusse et signe la capitulation. Le dernier Empereur des Français aura régné 18 ans.

 

septembre : proclamation de la IIIe République — qui durera jusqu’à sa chute, le 13 juillet 1940, après la défaite de la France devant l'Allemagne  — formation d’un gouvernement de la Défense nationale chargé de continuer la guerre.

 

octobre 1870janvier 1871 : malgré quelques succès sous la conduite du nouveau gouvernement républicain et sous l’impulsion de Gambetta, la résistance française cède.

 

1871

 

18 janvier : proclamation, à Versailles investie par les Allemands, de l’Empire fédéral allemand en présence de Guillaume Ier, roi de Prusse, et du chancelier Bismarck,

 

28 janvier : signature de l’armistice entre la France ,et l’Allemagne.

 

1er février : après sa défaite, passage en Suisse de l’armée française de l’Est commandée par le général Bourbaki.

 

10 mai : traité de Francfort par lequel la France cède à l’Allemagne l’Alsace (Bas-Rhin, Haut-Rhin) et une partie de la Lorraine (Moselle).


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