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04/08/2012

DES RELIQUES ET DES HOMMES/1

PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME


Des reliques et des hommes
 
objets de culte
ou
culte des objets ?


 
À LIRE EN PREMIER   
Il y a quelques jours, le curé d’une paroisse catholique parisienne nous confiait spontanément que le reliquaire installé dans son église ne contenait certainement pas les reliques du saint patron sous la protection duquel celle-ci était placée :
« Il s’agit d’une très ancienne tradition et si nous devions retrouver la véritable origine de ces reliques nous serions certainement obligés de débaptiser l’église. »

Les reliques du saint inconnu en somme ou peut-être pire…
Mais alors qu’en est-il du rôle des reliques dans la vénération des saints en 2008 ?
N’existerait-il pas un décalage entre la position de ce prêtre, voire de l’ensemble du clergé catholique, et la pratique encore ancrée dans une antique tradition d’un certain nombre de fidèles.

« Dans son acception religieuse chrétienne, le terme “ reliques ”
[latin : reliquiae = restes] a un double sens : il désigne principalement les restes corporels des saints, secondairement, les objets qui ont un rapport direct avec la vie du Christ (ainsi la croix) ou des saints. Ces restes ont été vénérés par les chrétiens dès les premiers siècles, d’une façon cohérente avec la foi en l’incarnation et en la résurrection corporelle, ainsi qu’avec le refus chrétien de l’incinération pratiquée dans le monde romain. » (Dictionnaire critique de théologie, sous la direction Jean-Yves Lacoste, éd. Presses universitaires de France, Paris, 1998, p. 988).

Liée à l’intercession des saints, la vénération des reliques, telle qu’elle est définie ci-dessus, appartient aux univers catholique et orthodoxe. Cette fois-ci, nous nous en tiendrons à l’univers catholique et déboucherons sur l’univers réformé totalement étranger à la vénération des saints et, par conséquent, des reliques.

DU CÔTÉ CATHOLIQUE
VÉNÉRATION DES SAINTS
Celle-ci s’appuie sur l’admiration que suscite la vie des apôtres, des martyrs et des saints, et la conviction que :
«
[] leurs mérites leur ont acquis de la part de Dieu un pouvoir d’intercession [] attaché à leurs ossements [], objets, tissus, liquides ou poussières mis à leur contact. » (Histoire du christianisme, sous la direction de Alain Corbin, éd. Du Seuil, Paris, 2007, p. 238).

INTERCESSION
Cette notion (latin : intercessio = entremise) signifie que l’on peut demander à un tiers d’intervenir auprès de Dieu en notre faveur. Elle est fondamentale dans le christianisme puisque le Christ y occupe la place d’intercesseur, unique selon l’apôtre Paul.
«
[…] il n’y a qu’un seul Dieu,
un seul médiateur aussi
entre Dieu et les hommes,
un homme : Christ Jésus
[…] » (La Bible, Première épître de Paul à Timothée, 2, 5-6)

Dans la foi catholique, le recours à l’intercession s’étend à la Vierge Marie, aux apôtres, aux martyrs et aux saints, s’appuyant en cela sur certains versets bibliques, dont celui où Simon le Magicien, qui a donné son nom à simonie, s’adresse aux apôtres :
« Et Simon répondit : “ Priez vous-mêmes le Seigneur en ma faveur, pour qu’il ne m’arrive rien de ce que vous avez dit. ” » (La Bible, Les actes des apôtres, 8, 24).

Pour les fidèles, les reliques représentent une aide bénéfique en matière de guérison, de fécondité, de vœu, de serment, d’engagement contractuel…

Dans l’un de ses ouvrages Mircea Eliade (1907-1986, philosophe et historien des religions) dégage la théologie du culte des reliques :
«
[…] le corps du martyr rapprochait de Dieu ceux qui lui rendaient un culte. Cette exaltation religieuse de la chair était en quelque sorte solidaire de la doctrine de l'incarnation. Puisque Dieu s'était incarné en Jésus-Christ, tout martyr, torturé et mis à mort pour le Seigneur, était sanctifié dans sa propre chair. La sainteté des reliques représentait un parallèle rudimentaire au mystère de l'eucharistie. Tout comme le pain et le vin étaient transsubstantiés [changement total d'une substance en une autre]  dans le corps et le sang du Christ, le corps du martyr était sanctifié par sa mort exemplaire, vraie imitatio Christi. [allusion à L'Imitation de Jésus-Christ, ouvrage attribué à Thomas A Kempis; 1380-1471] » (Histoire des croyances et des idées religieuses, éd. Payot, Paris, 1983, T. 3, p. 60).

Au long de sa longue histoire, l’Église sut composer avec la vox populi (le choix du peuple) en matière de culte des reliques et des saints.
Ce qui n’alla pas pas sans abus d’après : Les reliques des saints, traité écrit au XIIe s. par un moine, Guibert de Nogent, soit quatre siècles avant celui de Calvin consacré au même sujet et intitulé Traité des reliques, dont nous commençons dès aujourd’hui la publication intégrale sous forme feuilletonesque, tant cet ouvrage explique, de façon plaisante, la conception des réformés vis-à-vis du culte des saints et la vénération des reliques qui l’accompagne, mais aussi l’opinion actuelle de nombre de catholiques qui spiritualisent leur recours à l’intercession des saints en renonçant à s’appuyer sur ce support matériel incertain qu’est une relique.

Durant tout le Moyen Âge et encore au milieu du XVIe s., la pratique ecclésiastique des indulgences (latin : indulgere = être bienveillant) autorisait les fidèles, en réparation de leurs péchés, à compenser des exercices pénitentiels (nombreux et divers, parfois sévères) par des versements en argent.

Aux XXIe s. le canon (loi ecclésiastique) 1190, paragraphes 1 et 2 du Droit canonique atteste de la légitimité des reliques :
« § 1. Il est absolument interdit de vendre des saintes reliques.
§ 2. Les reliques insignes
[digne de s'imposer à l'attention] et celles qui sont honorées d’une grande vénération populaire ne peuvent en aucune manière être aliénées [cédées] validement ni transférées définitivement sans la permission du Siège Apostolique. » (éd. Wilson & Lafleur Itée, Québec, 1999, pp. 854-855).

Si, comme durant la période médiévale en particulier, l’Église catholique continue d’accorder une grande importance à la vénération des saints, le fait que celle-ci puisse passer par un support matériel, la relique, paraît avoir perdu de son crédit, aux yeux du magistère de l’Église ; ce que semble corroborer cet article 1190 où la légitimité du recours aux reliques apparaît en creux, pourrait-on dire, par son aspect de commandements uniquement négatifs.

DU CÔTÉ RÉFORMÉ   
La grande diversité des Églises protestantes dans le monde nous incite à nous limiter aux Églises directement issues de la Réforme initiée au XVIe s. par un moine augustin, Martin 
(1483-1546, monde germanophone) et un universitaire, Jean Calvin (1509-1564, monde francophone). Dès leur naissance, ces deux courants du protestantisme originel abandonnèrent complètement le culte des saints, la vénération des reliques qui l’accompagne et par conséquent la pratique des indulgences.

Le conflit de Luther avec l’Église éclata à l’occasion de l’indulgence que le pape Léon X avait décrétée en 1514 en faveur de la reconstruction de la basilique Saint-Pierre de Rome. Le 31 octobre 1517, Luther adressa à l’archevêque de Mayence 95 Thèses « sur la vertu des indulgences » en le priant de mettre fin à l’opération scandaleuse dont elles étaient l’objet et demanda l’organisation d’une disputation sur ces propositions.

Écrites d’abord en latin puis traduites en allemand, les thèses ne furent imprimées qu’à la fin de l’année1517. Deux d’entre elles (1 et 23) résument la position de Luther vis-à-vis de la pénitence et des indulgences :
« 1 — En disant “ faites pénitence ”, notre Seigneur et Maître Jésus-Christ a voulu que la vie entière des fidèles fût une pénitence.
32 — Ils seront éternellement damnés avec ceux qui les enseignent, ceux qui pensent que des lettres d’indulgence leur assurent le salut. » (Henri Strohl, Luther jusqu’en 1520, éd. Presses Universitaires de France, Paris, 1962, pp. 253, 259).

Ce faisant, Luther voulait seulement critiquer un abus existant dans l’Église. Mais comme il s’agissait d’une mesure ordonnée par le pape, la critiquer équivalait à remettre en question son autorité. Cependant Luther était loin de prévoir les rebondissements qu’allait connaître son initiative :
«
[…] dès que la discussion fût devenue publique, dévia-t-elle rapidement, au grand déplaisir de Luther et au lieu de se concentrer sur les questions strictement religieuses qui avaient inspiré à Luther son initiative, elle se porta sur les grands problèmes des pouvoirs de l’Église [du pape donc]. » (Même ouvrage, p. 244).

Quarante-cinq ans plus tard, la troisième et dernière session (1562-1563) du concile de Trente, sous le pontificat d’un Médicis, Pie IV, confirma la doctrine sur les indulgences, mais abolit les pratiques vénales auxquelles celles-ci avaient été assorties.

Le petit ouvrage de Calvin, plein de verve et d’humour, est au cœur de notre sujet. Traité des reliques, paru en 1543, est rédigé non pas en latin mais directement en français. S’adressant ainsi à un large public, cet écrit satirique représente à la fois un des chefs-d'œuvre de la langue française et un texte important sur la pensée réformée au sujet d’une pratique qui, à travers les indulgences qui lui sont liées, est, sur le plan religieux, à l’origine de la Réforme inaugurée en Allemagne, pour prendre son essor au royaume de France 20 ans plus tard.

Pour Calvin, l'argumentation la plus convaincante pour détourner le croyant des reliques consiste à faire appel à sa raison. Dans son traité, il énumère l’incroyable amoncellement de reliques offertes à la vénération de la chrétienté en ses sanctuaires, suffisant à lui seul à les dévaloriser. Mais qu’elles soient vraies ou fausses, là n’est pas la question pour le réformateur ; le culte des reliques est mauvais en soi, car il mène inexorablement à l’idolâtrie. Position inverse à celle de l’Église catholique selon laquelle les reliques doivent être vénérées non pas à cause d’elles-mêmes, mais à cause de Dieu.

Des auteurs, dont un catholique au XVIe s., ont confirmé l’exactitude des informations données par Calvin dans son traité sur l’existence de ces reliques « redoublées », donc nécessairement fausses ; celles que l’auteur fustige particulièrement.

 
Traité des reliques

Jean Calvin

(1e partie)
 

« SAINT Augustin    au livre qu'il a intitulé Du labeur des Moines, se complaignant d'aucuns porteurs de rogatons [reliques], qui déjà  de son temps exerçaient foire vilaine et déshonnête portant ça et là des reliques de martyrs, ajoute, “ voire si ce sont reliques de martyrs ”. Par lequel mot il signifie que dès lors il se commettait de l'abus et tromperie, en faisant accroire au simple peuple que des os recueillis ça et là étaient des os de saints. Puisque l'origine de cet abus est si ancienne, il ne faut douter qu'il n'ait été bien multiplié cependant par si long temps : même, vu que le monde s'est merveilleusement corrompu depuis ce temps-là, et qu'il est décliné toujours en empirant, jusqu'à ce qu'il est venu en l'extrémité où nous le voyons.

Or, le premier vice, et comme la racine du mal, a été qu'au lieu de chercher Jésus-Christ en sa parole, en ses sacrements [baptême et sainte Cène, les seuls pratiqués dans les Églises de la Réforme] et en ses grâces spirituelles, le monde, selon sa coutume, s'est amusé à ses robes, chemises et drapeaux [linges] ; et en ce faisant a laissé le principal, pour suivre l’accessoire. Semblablement a-t-il fait des apôtres, martyrs et autres saints. Car au lieu de méditer leur vie pour suivre leur exemple, il a mis toute son étude à contempler et tenir comme en trésor leurs os, chemises, ceintures, bonnets et semblables fatras.

Je sais bien que cela a quelque espèce et couleur de bonne dévotion et zèle, quand on allègue qu'on garde les reliques de Jésus-Christ pour l'honneur qu'on lui porte, et pour en avoir meilleure mémoire, et pareillement des saints ; mais il fallait considérer ce que dit saint Paul, que premier service de Dieu inventé en la tête de l'homme, quelque apparence de sagesse qu'il ait, n'est que vanité et folie, s'il n'a meilleur fondement et plus certain que notre semblant. Outre plus, il fallait contre-peser le profit qui en peut venir, avec le danger ; et, en ce faisant, il se fût trouvé que c'était une chose bien peu utile, ou du tout superflue et frivole, que d'avoir ainsi des reliquaires ; au contraire, qu'il est bien difficile, ou du tout impossible, que de là on ne décline petit à petit à idolâtrie. Car on ne peut se tenir de les regarder et manier sans les honorer ; et en les honorant il n'y a nulle mesure que incontinent on ne leur attribue l'honneur qui était dû à Jésus-Christ. Ainsi, pour dire en bref ce qui en est, la convoitise d'avoir des reliques n'est jamais sans superstition, et, qui pis est, elle est mère d'idolâtrie, laquelle est conjointe ordinairement avec.


Chacun confesse que ce qui a ému notre Seigneur à cacher le corps de Moïse [Deutéronome, 34, 6] a été de peur que le peuple d'Israël n'en abusât en l'adorant. Or, il convient étendre ce qui a été fait en un saint à tous les autres, vu que c'est une même raison. Mais encore que nous laissions là les saints, avisons que dit saint Paul de Jésus-Christ même. Car il proteste de ne le connaître plus selon la chair, après sa résurrection, admonestant [exhortant] par ces mots que tout ce qui est charnel en Jésus-Christ se doit oublier et mettre en arrière, afin d'employer et mettre toute notre affection à le chercher et posséder selon l'esprit.

Maintenant donc, de prétendre que c'est une belle chose d'avoir quelque mémorial, tant de lui que des saints, pour nous inciter à dévotion, qu'est-ce sinon qu'une fausse couverture pour farder notre folle cupidité, qui n'est fondée en nulle raison ? Et même quand il semblerait avis que cette raison fût suffisante, puisqu’elle répugne apertement [clairement] à ce que le Saint-Esprit a prononcé par la bouche de Paul, que voulons-nous de plus ?

Combien qu'il n'est jà [déjà] métier de faire longue dispute sur ce point, à savoir s'il est bon ou mauvais d'avoir des reliques, pour les garder seulement comme choses précieuses, sans les adorer. Car ainsi que nous avons dit, l'expérience montre que l'un n'est presque jamais sans l'autre. Il est bien vrai que saint Ambroise [339-397, évêque de Milan et docteur de l'Église], parlant d'Hélène, mère de Constantin, empereur [romain, v. 280-337.Son Édit de Milan de 313 garantissant aux chrétiens une tolérance instaura en fait le christianisme comme religion d'État], laquelle avec grand’peine et gros dépens chercha la croix de notre Seigneur, dit qu'elle n'adora sinon le Sauveur qui y avait pendu, et non pas le bois ; mais c'est une chose bien rare d'avoir le cœur adonné à quelques reliques que ce soit, qu'on ne se contamine et pollue quand et quand de quelque superstition. Je confesse qu'on ne vient pas du premier coup à l'idolâtrie manifeste ; mais petit à petit on vient d'un abus à l'autre, jusqu'à ce qu'on trébuche en l'extrémité. Tant y a que le peuple qui se dit chrétien en est venu jusque-là, qu'il a pleinement idolâtré en cet endroit, autant que firent jamais païens. Car on s'est prosterné et agenouillé devant les reliques, tout ainsi que devant Dieu ; on leur a allumé torches et chandelles en signe d'hommage ; on y a mis sa fiance [confiance] ; on a là eu son recours, comme si la vertu et la grâce de Dieu y eût été enclose. Si l'idolâtrie n'est sinon que transférer l'honneur de Dieu ailleurs, nierons-nous que cela ne soit idolâtrie ? Et ne faut excuser que ce a été un zèle désordonné de quelques rudes et idiots, ou de simples femmes.  Car ce a été un désordre général, approuvé de ceux qui avaient le gouvernement et conduite de l'Église. ; et même on a colloqué [disposé] les os des morts et toutes autres reliques sur le grand autel, lieu le plus haut et le plus éminent, pour faire adorer plus authentiquement. Voilà donc comme la folle curiosité qu'on a eue du commencement à faire trésor de reliques est venue en cette abomination toute ouverte, que non seulement on s'est détourné du tout de Dieu, pour s'amuser à choses corruptibles et vaines, mais que, par sacrilège exécrable, on a adoré les créatures mortes st insensibles, au lieu du seul Dieu vivant.

Or, comme un mal n'est jamais seul qu'il n'en attire un autre, cette malheurté [malheur] est survenue. depuis qu'on a reçu pour reliques, tant de Jésus-Christ que de ses saints, je ne sais quelles ordures où il n'y a ni raison ni propos ; et que le monde a été si aveuglé que, quelque titre qu'on imposât à chacun fatras qu'on lui présentait, il l'a reçu sans jugement ni inquisition aucune. Ainsi, quelques os d'âne ou de chien, que le premier moqueur ait voulu mettre en avant pour os de martyr, on n'a point fait difficulté de les recevoir bien dévotement.

Autant en a-t-il été de tout le reste, comme il sera traité ci-après. De ma part, je ne doute pas que ce n'ait été une juste punition de Dieu. Car puisque le monde était enragé après les reliques, pour en abuser en superstition perverse, c'était bien raison que Dieu permît que après un mensonge un autre survînt. C'est ainsi qu'il a accoutumé de se venger du déshonneur qui est fait à son nom, quand on transporte sa gloire ailleurs. Pourtant, ce qu'il y a tant de fausses reliques et controuvées [inventées] partout, cela n'est venu d'autre cause, sinon que Dieu a permis que le monde fût doublement trompé et déçu, puisqu'il aimait tromperie et mensonge. C'était l'office des chrétiens de laisser les corps des saints en leur sépulcre, pour obéir à cette sentence universelle que tout homme est poudre et retournera en poudre [Genèse, 3, 19] : non pas de les élever en pompe et somptuosité, pour faire une résurrection devant le temps. Cela n'a pas été entendu, mais au contraire, contre l'ordonnance de Dieu, on a déterré les corps des fidèles pour les magnifier en gloire, au lieu qu'ils devraient être en leur couche et lieu de repos, en attendant le dernier jour. On a appété [désiré] de les avoir, et a-t-on là mis sa fiance [confiance] ; on les a adorés, on leur a fait tous signes de révérence. Et qu'en est-il advenu ? Le diable, voyant telle stupidité, ne s'est point tenu content d'avoir déçu le monde en une sorte, mais a mis en avant cette autre déception de donner titre de reliques de saints à ce qui était du tout profane. Et Dieu, par sa vengeance, a ôté sens et esprit aux incrédules, tellement que, sans enquérir plus outre, ils ont accepté tout ce qu'on leur présentait, sans distinguer entre le blanc ou le noir.


Or, pour le présent, mon intention n'est pas de traiter quelle abomination c'est d'abuser reliques, tant de notre Seigneur Jésus que des saints en telle sorte qu'on a fait jusqu'à cette heure comme on fait en la plupart de la chrétienté, il faudrait un livre propre pour déduire cette matière. Mais pource que c'est une chose notoire que la plupart des reliques qu'on montre partout sont fausses, et ont été mises en avant par moqueurs, qui ont impudemment abusé le pauvre monde, je me suis avisé d'en dire quelque chose, afin de donner occasion à un chacun d'y penser et d'y prendre garde. Car, quelquefois nous approuvons une chose à l'étourdie, d'autant que notre esprit est préoccupé, tellement que nous ne prenons de loisir d'examiner ce qui en est, pour asseoir bon et droit jugement, et ainsi nous faillons par faute d'avis. Mais quand on nous avertit, nous commençons à y penser et sommes tout ébahis comme nous avons été si faciles et si légers à croire ce qui n'était nullement probable. Ainsi en est-il advenu en cet endroit ; car, par faute d'avertissement, chacun était préoccupé de ce qu'il oit [entendait] dire “ voilà le corps d'un tel saint, voilà ses souliers, voilà ses chausses ”, se laisse persuader qu'ainsi est. Mais quand j'aurai remontré [démontré] évidemment la fraude qui s'y commet, quiconque aura un petit de prudence et raison ouvrira lors les yeux, et se mettra à consédérer ce que jamais ne lui était venu en pensée. » (À suivre).
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SAINT AUGUSTIN (354-430)
Citoyen romain d’origine berbère (Algérie actuelle). Évêque, docteur de l’Église et l’un des plus importants Pères latins. Sa pensée a profondément influencé le christianisme occidental tant catholique que réformé.
Après s'être opposé pendant longtemps au culte des saints (synonymes de martyrs à son époque), car il ne croyait pas à leurs miracles et stygmatisait le commerce de leurs reliques déjà florissant, Augustin finit par expliquer et justifier la vénération de celles-ci et enregistrer leurs prodiges.
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• Les citations bibliques sont tirées de la Traduction œcuménique de la Bible [TOB], éd. Les Éditions du Cerf, Société biblique française, 1991.

• Les numéros des chapitres sont en caractères gras, ceux des versets en caractères normaux.

• Certains mots en usage au XVIe s sont transcrits en français contemporain à partir du Dictionnaire du moyen français, Algirdas Julien Greimas, Teresa Mary Keane, éd. Larousse, Paris, 1992.

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