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28/06/2016

PAYSAGES et VISAGES du MONOTHÉISME

PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME

 

Le Dieu de Bâle

 l’odyssée

 d’un couple missionnaire en Inde

 

Jean-Paul Haas

 

 sixième épisode

Indes anglaises.jpg

Les Indes anglaises au XIXe siècle (collection particulière)

 

 La piste des padris

 Droit devant nous : Bombay. Et puis, sous nos pieds, le sol indou ! Les surprises d’une métropole. Où l’on se demande comment le voyage va continuer. Mais M. Unterwalder fait le nécessaire. Où chacun s’en va de son côté, là où la Mission l’appelle. Douze chars à bœufs pour Hubli. Où la forêt tropicale se referme sur les voyageurs ébahis.

 

Jacques Welsch

journal de voyage

15 octobre 1871.

Le jour n’est pas levé, mais déjà notre vaisseau résonne du haut en bas d’un piétinement continu. L’équipage et le personnel, les officiers et les passagers de l’avant, mais nous aussi, les deuxièmes classes de l’arrière, tout le monde attend le jour avec impatience et avec lui le spectacle de la plus grande métropole des Indes qui s’éveille. Dans les cabines, la plupart des bagages sont bouclés.

Le navire ralentit, ralentit encore. Les matelots sont à leurs postes. Le pont est plein de monde. Gross me passe sa blague à tabac et dit :

— Tu devrais aussi t’en bourrer une… Ça calme les nerfs.

Ce que je fais, tandis qu’Eisele passe, une tasse de café chaud à la main, qu’il s’est procuré Dieu sait comment, sans doute chez M. Dépraz.

Devant nous, tout contre le bastingage, un couple se tient enlacé. C’est elle qui, soudain, s’écrie :

— Voilà, c’est Bombay !

Tout le monde regarde à l’est où le soleil s’est levé sans se montrer. Une brume laiteuse, accompagnée d’un vent chaud, barre tout l’horizon. Une immense presqu’île semble venir à notre rencontre. Vraiment, nous approchons de la terre ferme. La ville semble la couvrir sans fin, du nord au sud. Des milliers de lampes clignotent. Un petit phare marque sans doute l’entrée de la passe. Déjà le vent porte des bruits et des odeurs. Notre Helvetia ralentit encore, s’arrête presque. Par une échelle de corde, on voit le pilote grimper à bord. C’est aussi le premier qui s’approche vraiment de nous. D’ailleurs il se fait applaudir, tandis qu’il monte à la passerelle où le capitaine Krüger lui serre la main.

Le jour s’est complètement levé, le soleil est toujours absent. L’air est gris et lourd. Dans l’océan de maisons, grandes et petites, misérables et grandioses qu'on voit enfin distinctement, les lumières s’éteignent les unes après les autres.

Les machines rugissent et grincent. Un dernier mouvement latéral. Arrêt. Nous sommes à quai, nous sommes aux Indes. Mais on attend l’arrivée de la police et de la douane pour descendre les échelles de coupée. À notre grand étonnement, avec les premiers fonctionnaires en uniforme, on voit monter un gaillard en civil, bâti comme un lutteur. Nous apprenons très vite qu’il s’agit du délégué général de la Mission de Bâle à Bombay, Herr Uli Unterwalder. Il nous serre la main à nous écraser les phalanges. Son éclat de rire est formidable. Immédiatement et dans les heures qui suivent, nous apprenons que, grâce à lui, nous n’aurons quasi aucune formalité à remplir nous-mêmes. Herr Unterwalder va s’occuper de tout, mais vraiment de tout. Une fois à terre, Gross me montre le sol poisseux du quai et murmure :

— Tu vois, la Mission a pavé notre arrivée de bonnes intentions.

 16 octobre 1871.

Le siège de la Mission de Bâle à Bombay se trouve dans une rue perpendiculaire au « front de mer » où s’aligne interminablement un ensemble hétéroclite de bâtiments lépreux et de quelques palaces. À n’en pas douter, l’ouverture, il y a trois ans, du canal de Suez est en train de transformer ce quartier à proximité du port profond qui devient, grâce au canal, la véritable porte de l’Asie.

On nous a expliqué que la Mission a pu profiter de la conjoncture pour acheter ce gros immeuble — rez-de-chaussée en maçonnerie, deux étages en bois, peints en jaune clair — sur la façade duquel on a fixé récemment un gros placard où l’on peut lire en grosses lettres : « Basel Mission, Bord of Bombay, India ». En dessous, on arrive encore à distinguer sur le mur l’ancienne inscription : « British Trade Corp of oriental Indies ». Cette honorable société de commerce occupe maintenant, à un quart d’heure d’ici, un immeuble flambant neuf qui donne directement sur le port.

Tout le bas de notre « quartier général » a été transformé par M. Unterwalder en un immense dépôt. Un plancher en teck, huilé comme le pont d’un bateau, couvre toute la surface, murs et plafond sont blanchis à la chaux. Ici est rangé au sol ou sur de solides étagères murales un nombre considérable de colis, caisses, malles en osier, cantines en tôle, sacs marins et paquets en toile à voile solidement ficelés. Plus loin, des sacs petits et grands, des tonneaux, des paniers, des bonbonnes, d’autres caisses de toutes dimensions avec de grosses inscriptions « Basel Mission Switzerland ». Dès que l’Helvetia aura vidé ses cales, c’est ici que chacun de nous aura à reconnaître ses propres affaires et à prendre en charge le matériel qu’il aura à convoyer jusqu’à sa station missionnaire, point final de son voyage. Une grosse responsabilité. Au premier étage, on trouve l’ensemble des bureaux où travaillent une belle brochette d’indigènes, ferrés en comptabilité, secrétariat et gestion. M. Unterwalder et sa nombreuse famille logent au deuxième étage, occupé il y a encore peu de temps par un commerçant anglais.

Pendant notre séjour dans cette ville immense, grouillante de monde à vous donner le vertige, nous autres nouveaux arrivants, nous sommes en pension, logés et nourris, dans le grand bâtiment austère de la Mission de Londres. Les chambres sont confortables, mais la nourriture, très anglo-saxonne, nous fait regretter les bons petits menus qui nous étaient proposés à bord de l’Helvetia.

 Bombay, 20 octobre 1871.

Ça y est, ce matin, nos frères allemands sont partis vers le grand sud où se trouve leur champ d’activité, au pays du riz et des épices, alors que nous irons, Charles Gross et moi, vers les vieux volcans éteints où poussent le mil et le sorgho.

Eisele, Geng, Eberle et Waisling sont en route pour au moins trois semaines. Quinze voitures à bœufs précédées d’un chef guide à dos d’âne sont venues s’aligner au lever du jour devant le siège de la Mission. Une vingtaine de coolies (porteurs), noirs et maigres, ont chargé les bagages des missionnaires sortis de la cale de l’Helvetia, ainsi que de nombreux sacs et caisses destinés aux stations dont ils auront la charge dès leur arrivée. Waisling va renforcer la direction d’une station où se trouve déjà un couple de missionnaires européens. Eisele et les autres seront seuls avec un évangéliste, formé jadis à Hubli, le chef-lieu de la région pour laquelle nous partons demain, Gross et moi.

Uli Unterwalder nous a bien expliqué que les deux convois auraient pu, théoriquement, être chargés dans le train pour la première partie du trajet. Mais le transbordement qu’il eut fallu prévoir à mi-parcours eut signifié un risque énorme de pertes nombreuses, sans compter le prix important que demandent les chemins de fer pour tant de personnes et de marchandises. Notre administrateur a donc décidé une fois pour toutes de faire voyager dès le début tous les missionnaires ainsi que les marchandises par la piste.

— Sur des véhicules à traction animale, avec des conducteurs qui sont des gens de chez nous, c’est quand même plus rassurant ! fit-il avec un de ses rires énormes.

Il ne nous a pas caché que ce genre de voyage est fatigant et que l’on dort presque chaque nuit sous des moustiquaires que l’on installe sous les voitures tandis qu’un des conducteurs, chargé de veiller, entretient un ou deux grands feux pour chasser les insectes indésirables.

— … Et aussi les bêtes plus grosses qui peuvent être également mordantes, n’est-ce pas ? Ha, ha, ha !

Après Ayun qui nous a quittés à Alexandrie, après le départ des Allemands ce matin, nous restons, deux Alsaciens au milieu de cette métropole indoue de 250 000 habitants. C’est impressionnant quand même.

— Allons, dit Gross, ce soir nous irons tous les deux boire quelque chose dans un hôtel-restaurant français chic que j’ai repéré sur le front de mer. Histoire de dire adieu à la vieille Europe.

 20 octobre, 9 heures du soir.

Il y a longtemps que la nuit tropicale est tombée sur la ville. Nous sommes assis, Gross et moi, sur un banc en fonte, entre deux becs de gaz, dont la lumière blanche étonne. Il en est ainsi tout au long de Seaside road : quatre lanternes, un banc, quatre lanternes, un banc, avec de temps en temps un cocotier, la perspective se perdant au loin dans une courbe du grand port. Ce port de Bombay ! En plein travaux semble-t-il, ce qui ne gêne pas l’accostage des grands navires, tellement la surface est vaste et les eaux noires paisibles comme celles d’un grand lac.

Un moment donné, nous nous retournons pour observer la façade de l’Universal Palace, un hôtel-restaurant digne de Londres ou de Paris. On nous dit que c’est l’œuvre d’un architecte français qui y a risqué toute sa fortune depuis l’ouverture du Canal. Les voitures, les calèches, les tilburies vont et viennent, déposant sous l’imposante verrière du hall d’entrée des hommes en complet blanc, des femmes élégantes, des militaires. Tout à coup, une demi-douzaine de grooms en tenue safran et turbans écarlates, se précipitent et barrent momentanément la circulation. C’est alors que, sortant d’une rue latérale, apparaît un cortège d’éléphants, carapaçonnés de tentures vertes, rouges et oranges, rehaussées de broderies de fil d’or et de strass. Dans un silence impressionnant, les pachydermes s’alignent devant le palace. Le deuxième éléphant porte une sorte de kiosque. On y appose un escalier mobile, deux grooms y grimpent, écartent les rideaux. Un colosse en smoking, enturbanné de bleu marine, offre son bras à une femme en sari blanc, une immense fleur rose sur l’épaule gauche.

— Un maharadjah, me souffle Gross.

Les éléphants disparaissent dans l’ombre, tandis que le couple princier entre dans le hall de l’hôtel, entouré de gardes et de serviteurs. Presque immédiatement, une calèche découverte s’arrête devant le perron. À notre surprise, les portières sont frappées aux armes de la République française et à côté du cocher flotte un fanion tricolore.

L’ambassadeur de France, viens ! me glisse Charles Gross qui m’entraîne de l’autre côté de l’avenue. Un monsieur élégant, encore jeune, descend de voiture. Gross applaudit et crie :

— Bravo !

Un majordome veut le faire taire, mais déjà le monsieur se dirige vers nous. Il nous serre la main et questionne :

— Français ?

Je fais un gros effort pour dire :

— Alsaciens.

Le monsieur nous donne l’accolade et se présente :

— François de Courcel-Delaunay, premier consul.

Le diplomate français nous entraîne sans façon à l’intérieur du palace, à la grande surprise du portier chef qui n’a pas l’habitude de voir débarquer des clients de notre style, barbus et cols boutonnés. Cela amuse visiblement notre hôte qui nous fait prendre place au bar américain : fauteuils de cuir et guéridons de marbre vert. On place des flûtes de champagne devant nous et on nous offre des petits cigares mexicains très noirs. M. de Courcel-Delaunay a l’art de mettre son monde à l’aise. Sans avoir l’air d’y toucher, il nous fait raconter nos campagnes militaires, nos années au séminaire. Il connaît fort bien la Mission de Bâle et nous donne même quelques indications supplémentaires concernant nos futurs ports d’attache. Il a l’amabilité de nous promettre de nous inscrire au consulat sur la liste des « Français de l’étranger ».

— N’hésitez pas, messieurs, à nous envoyer une dépêche si le besoin s’en fait sentir, voici ma carte…

Sur le coup de 10 heures du soir, le diplomate en personne nous reconduit jusqu’au perron de l’hôtel.

— Promettez-moi de venir nous voir lorsque vous êtes de passage ici !

 Bombay, au foyer de la London mission. nuit du 20 au 21 octobre 1871.

Je profite de la relative fraîcheur de la nuit, ici dans ma chambrette de la Mission anglaise, pour répondre à tous ces télégrammes trouvés à mon arrivée. Les sœurs diaconesses de Strasbourg, maman et Catherine et toute ma famille, et même une dépêche d’encouragement spéciale du cousin Jean Welsch. Cela m’a beaucoup touché ! Mais il y a aussi un mot amusant de la tribu Stucki. Même le pasteur Büchsenschütz, l’inspecteur de notre ordination missionnaire, de Charles Gross et moi, s’est débrouillé pour se procurer notre adresse et nous envoyer ses vœux pour notre travail ici.

Comme toujours, ma chère Caro a su trouver les mots qui me prennent le cœur. Mais elle a l’air de s’inquiéter fort de n’avoir pas été convoquée jusqu’à présent par le comité de Bâle pour l’enquête prénuptiale, obligatoire pour toutes les femmes de missionnaires. Pourtant, mon cher inspecteur Josenhans nous avait promis de suivre notre dossier et nous lui avions laissé une lettre de confirmation dans ce sens. Moi non plus, je ne comprends pas très bien.

La nuit s’avance, il faut dormir un peu. Demain, c’est le grand départ en brousse, d’abord avec Charles, ensuite sans lui ! Les mystères des Indes se referment sur nous, et pour longtemps.

 Karabandjal, nuit du 21 au 22 octobre 1871.

Ce matin, avant l’aube, nos douze chars à bœufs étaient alignés devant le siège de la Mission de Bâle à Bombay. Munis de lanternes, Uli Unterwalder, notre guide Moïse Mushdonheri, Charles et moi avons une dernière fois répertorié et vérifié tous les colis, les nôtres et ceux de la Mission, deux fois plus nombreux que les bagages privés. Encore suis-je privilégié par rapport à mon ami Gross, car je transporte avec moi quelques caisses « supplémentaires », des dons de mes bons amis dont l’aide m’émeut beaucoup : la Croix-Rouge suisse, les diaconesses de Strasbourg, la maison de commerce « Kolonialwaren W. Stucki und Cie », l’association des Commerçants de Bâle-Ville.

Installés vaille que vaille à l’arrière du deuxième char sur des sacs de riz et à l’ombre de la bâche arquée par-dessus chacun de nos fourgons, nous quittons Bombay au moment même où la rumeur de la grande métropole s’éveille. Plus que jamais, nous sentons le côté définitif de ce départ.

Ce soir, à la tombée du jour, ce n’est pas encore le bivouac. Karabandjal, un village ami de la Mission de Londres, nous accueille pour la nuit. Charles et moi partageons une petite case en bambou, couverte de feuilles de palmier tressées, complètement noircies à l’intérieur par le feu que l’on y entretient sans doute les nuits de grande mousson. Étendu sur la natte, Charles grignote des galettes de mil et des figues. J’en ai fait autant et maintenant j’ai pris possession d’un hamac finement tressé. Au-dessus de ma tête, une lampe à pétrole — une rareté à la campagne — me permet d’écrire. Je tiens mon journal de bord et je commence une lettre pour Caro qui sera longue, puisque, à la fin de ce voyage, je compte la remettre à Mushdonheri qui pourra la poster à son retour à Bombay. Entre temps, mon ami Gross essaye de dormir. Mais cela ne lui réussit pas, malgré la fatigue. Il grogne :

— Ces chiens et ces coqs, ça commence à bien faire !

Je ne peux m’empêcher de rire.

— Mon pauvre ami, on voit que tu n’es pas de la campagne.

— Est-ce que dans ton patelin d’Alsace, les coqs chantent aussi la nuit ? Non évidemment… Tu vois Welsch, l’Inde est peut-être le pays des Bhagavad-Gîtâ (voir encadré p. 218), mais aussi celui où les animaux de basse-cour ont l’esprit mal tourné !

Là-dessus, nous avons quand même dormi paisiblement.

 Sur la piste, 22 octobre 1871.

Sous son chapeau de paille enfoncé jusqu’aux oreilles, Gross a l’air de somnoler. Mais de temps en temps sa pipe se met à nouveau à fumer. Quand on lui parle, il ne répond pas, il grogne. Pour passer le temps, je griffonne dans mon carnet une histoire coloniale entendue le lendemain de notre débarquement.

Depuis deux ou trois générations, peut-être davantage, une grande famille libanaise tient plusieurs commerces à Bombay. Peu avant l’ouverture du canal de Suez, le doyen, Théophile Djeliseh, a réuni tout le clan. Il leur dit « Mes fils, mes frères, nous allons construire une usine. » C’est ainsi que naquit Indian Food, une immense fabrique de boîtes de conserve, avec des centaines « d’intouchables » que l’on embauchait pour une bouchée de pain et à qui on apprenait le métier. Conserves de viande, de légumes, de confitures, de jus de fruits, le tout dûment préparé, mis en boîte selon la méthode la plus éprouvée de l’Allemand Liebig. L’honorable Djeliseh avait avant tout comme but de conquérir un très gros client : l’armée britannique ! Ce qui lui réussit assez bien. La police et quelques administrations suivirent. Une véritable mine d’or.

Et puis, un beau matin, ce fut la catastrophe. L’habituelle commission de contrôle anglaise découvrit que dans les boîtes de bœuf salé il manquait une demi-once de marchandises, le fond de la boîte en tôle étant plus légèrement épais que les parois, ce qui faisait le compte au point de vue poids. Mais pas au point de vue commerce. L’honorable Théophile Djeliseh eut beau protester de sa bonne foi, il fallut qu’il reprenne tout le lot de bœuf salé, qu’il paye une amende et qu’il fournisse au plus vite un lot de remplacement, conforme au devis cette fois-ci. Encore heureux qu’il ne perdit pas la clientèle de l’armée britannique, dont l’intendance était trop paresseuse pour chercher un autre fournisseur aussi commode que le Libanais qui fabriquait sur place.

Épilogue. Herr Uli Unterwalder, toujours à l’affût, en a profité pour racheter à un prix fort intéressant l’ensemble du lot refusé par les Britishs. Ce qui nous vaut, dans les caravanes missionnaires, d’être « indépendants du pays ». De toute façon, nous transportons des quintaux de riz. Nous mangeons désormais du bœuf en boîte… tous les jours. Mais voilà : M. Unterwalder nous a dit « Vous ne vivrez sur le pays qu’une fois arrivés sur votre station. Je ne veux pas de missionnaires malades avant même le début de leur travail. » Nous transportons même notre eau dans un grand caisson bien isolé. Seules les sources sûres servent à faire le plein.

 Au bivouac, 22 au 23 octobre 1871.

Première nuit de vrai bivouac. On a détaché les bœufs et tiré une corde entre quelques arbres pour leur faire un enclos, cela évite de les attacher pour la nuit. Nos chars sont formés en un demi-cercle qui est ouvert du côté de l’enclos à bœufs, ces animaux sont, paraît-il, de bons gardiens. De plus, les conducteurs de garde ont allumé deux grands feux qui vont brûler toute la nuit. Tous les autres, guide, conducteurs de char, missionnaires, chacun de nous s’est muni d’une moustiquaire qu’il a installée vaille que vaille sous un char à bœuf. C’est une habitude, il y a même des crochets prévus pour cela dans le plancher au-dessus de nos têtes. Les nattes ne sont pas bien épaisses, mais d’être étendu là, cela vaut cent fois les cahots de la route qui, à la longue, ont raison des meilleures bonnes volontés. Que Dieu nous garde pendant cette nuit.

À l’aube, pour éviter la plus grosse chaleur, nous repartons immédiatement au pas lent de nos animaux, après avoir ingurgité notre premier repas, arrosé heureusement de thé brûlant.

 Sur la piste, en fin d’après-midi, 23 octobre 1871.

Tout à l’heure, il vient de se produire un intermède assez inattendu. Depuis Bombay, Gross et moi occupons le fond du fourgon n° 2. Depuis ce matin, la bâche est brûlante au-dessus de nos têtes. Les conducteurs mouillent la toile, lorsqu’un point d’eau est accessible, ce qui est rare ; cela fait baisser la température pour un certain temps. Un moment donné la piste est tellement mauvaise qu’il devient impossible de lire ou d’écrire. Cela excite la mauvaise humeur de Gross qui râle à propos de tout et de rien. Il m’interpelle un moment donné pour critiquer les repas. Dieu sait que cela manque de variété : trois fois par jour, une pâte de riz arrosé de beurre fondu, accompagnée d’une boîte de bœuf salé, toujours et encore la même. Après trois jours de ce régime, mon collègue n’a plus envie de rire. Moi non plus, mais enfin ! J’essaye de lui rappeler que nous avons vécu pire que cela pendant la guerre. Il trouve que ce n’est pas un argument et commence à rêver de la cuisine indoue qui, d’après lui, est une des meilleures du monde et à laquelle nous n’avons pas accès. Il a lu ça dans un livre. Il finit par se taire et allumer encore une pipe. Derrière nous progresse le char n° 3. Juste devant les museaux de ses bœufs, marche leur conducteur, Bana, qui est aussi notre cuisinier à tous. Histoire de me dégourdir les jambes, je saute de mon perchoir et je me mets à marcher à côté de lui. Nous avançons en silence pendant un long moment. Puis Bana finit par m’aborder, un peu intimidé semble-t-il. En un anglais très doux, il murmure à côté de moi :

— Je suis au regret si les padris trouvent qu’ils ne mangent pas bien. Mais le patron suisse a donné des consignes sévères, alors je les applique… Seulement, sans désobéir, on peut quand même s’arranger. Par exemple, les deux padris me cèdent leur ration de riz de la journée. En contrepartie, je leur fais pour le matin ou le soir, des galettes de pain, à la farine de millet. Je peux aussi servir le bœuf chaud, parfumé au gingembre. Je ne propose pas de curry ni de garam masala, les padris n’ont pas l’habitude, surtout par cette chaleur.

Je suis sidéré. Je mets un moment à répondre :

— Ce sont là de bonnes propositions, Bana. Je pense que mon collègue sera d’accord autant que moi. Mais comment sais-tu… ?

Le sourire de Bana s’élargit.

— Vous avez parlé le français. C’est presque ma langue maternelle. Je suis de Mahé et j’ai été à l’école des Pères français. J’ai même été enfant de chœur. Mais maintenant, j’ai donné ma foi à notre Seigneur, le Dieu très aimant de Bâle. Seulement, quand j’entends parler le français, cela me réchauffe le cœur. Ma mère parlait souvent le français avec nous. Vous êtes Français et vous êtes missionnaires tous les deux de la Mission de Bâle. Je ne comprends pas très bien.

J’ai expliqué, comme j’ai pu, tout en marchant, notre situation d’Alsaciens. Bana a-t-il compris ? Il m’a en tout cas répondu :

— Je suis triste pour les padris, si leur province a été saccagée par la guerre. La guerre, c’est très mauvais, c’est pire qu’un cyclone. Maintenant que je sais, je vais prier pour vous et vos familles.

Je l’ai remercié chaleureusement.

 Au bivouac, 23 octobre 1871.

On imagine la tête de mon ami Charles, au bivouac, lorsque le repas du soir lui fut présenté. Alerté sans doute par le cuisinier, notre guide Mushdonheri est venu nous apporter un supplément : des melons d’eau sauvages qu’il avait cueillis pour nous. Il nous assure que nous pouvons les manger sans danger, à condition de ne pas mettre la pulpe en contact avec une eau douteuse. Nous avons remercié nos bienfaiteurs indous à la mesure de notre soulagement culinaire ! Mais notre guide reste à proximité. Il attend sagement la fin de notre repas pour me faire signe et me prendre à part :

— Sahib (marque de respect s’adressant particulièrement aux Européens), nous allons prendre des dispositions spéciales pour la nuit. Tu verras. J’ai cru me rendre compte que tu possédais des fusils. Peux-tu mettre l’un deux en état de tir pour cette nuit ? La panthère rode parfois par ici. Ce n’est pas certain, mais on ne sait jamais.

Je suis en effet « l’heureux » propriétaire de deux fusils. J’ai acheté moi-même le plus léger des deux, lorsque j’ai touché un pécule en rentrant de la guerre. Je ne voulais par partir outre-mer sans une arme de chasse. L’autre, plus lourd, un Smith & Wesson original, un somptueux cadeau du sénateur Stucki. En riant, il m’avait précisé :

— En souvenir d’une certaine fusillade depuis les fenêtres de la résidence !

Heureusement, j’avais, avant de partir, fait quelques essais de montage et de démontage. Mais je n’avais, faute d’un stand de tir adéquat, jamais essayé cette arme pour de bon avant mon départ. J’ai donc fait, le fusil une fois monté, quelques essais de chargement.

Pendant ce temps, Moïse Mushdonheri et ses hommes procèdent à un remue-ménage général. Quand je lève enfin les yeux, le camp a complètement changé d’aspect. Il forme maintenant une sorte de triangle, dont deux côtés sont constitués par les fourgons. Le troisième côté, parallèle à la forêt que nous avons longée toute l’après-midi, est marqué par une corde d’une trentaine de mètres, dont les extrémités sont fixées à des arbres de bonne taille. Tous nos bœufs sont alignés, le licou relié pour chacun à la corde par une assez longue chaîne, de façon qu’ils ne se gênent pas réciproquement et puissent éventuellement se coucher pendant la nuit.

Pour le moment, ces magnifiques animaux, blancs ou gris clair, sont tous debout, leurs cornes galbées se touchant presque. Une véritable ligne de défense devant notre camp de chariots, où, comme chaque soir, on allume des feux. Je ne résiste pas à l’envie de passer en revue la ligne impressionnante de nos défenseurs. Quand les conducteurs se rendent compte que je m’approche de leurs bêtes, ils se mettent à crier, comme pour m’avertir, sauf Bana qui fait signe à Mushdonheri qu’il n’y a pas de risque. En effet, je caresse le museau des bœufs en leur parlant doucement. Ils sont tous très calmes. Lorsque, le fusil à la bretelle, je reviens tranquillement vers nos feux, notre guide m’interroge.

— Comment fais-tu, sahib, pour que les bêtes soient aussi tranquilles à ton approche ? D’habitude, lorsqu’elles sont à l’attache comme maintenant, il ne vaut mieux pas les approcher quand on ne les connaît pas.

Bana, qui a tout compris, rit aux éclats. Sur un signe d’approbation de ma part, il donne l’explication :

— Toute l’après-midi le padri a marché avec moi près des bêtes. Il n’arrêtait pas de leur caresser les flancs mouillés de sueur. Alors ses mains, mes frères, ça doit drôlement sentir le bœuf !

Rire général et applaudissements.

Autour du feu, le repas s’organise. Ce soir, conducteurs et padris mangent tous la galette. Sauf que les Indous les trempent dans une sauce forte dont la seule odeur vous prend la gorge. Pour nous, Bana a confectionné des boulettes de viande, discrètement parfumées à la cannelle. Mon ami Gross est réconcilié avec le monde, mais regrette de ne pas être armé, lui aussi. Je lui propose mon autre fusil, il accepte volontiers. Moïse Mushdonheri vient s’asseoir près de nous. Très grand seigneur, il accepte le petit cigare que Gross lui offre. Il nous donne quelques instructions pour la nuit.

— Je vois que les padris sont prêts à la défense. Je les en remercie. Mais ce que nous faisons, ce ne sont que des mesures de précaution. Quand un convoi s’arrête ici, la panthère n’est pas toujours au rendez-vous. Mais il vaut mieux être prudent. D’ailleurs, il n’y a pas d’exemples que le fauve se soit jeté sur un groupe d’hommes ou d’animaux. Il faut éviter d’être isolé, voilà. C’est donc ma première consigne pour cette nuit. Que personne, même armé, ne s’éloigne du camp. Ma seconde : que mes amis les missionnaires ne tirent pas sans un signe de ma part. Un accident est vite arrivé.

Après ces fortes paroles, chacun est allé rejoindre le dessous de son char et y a arrangé sa moustiquaire. J’ai encore recommandé à Charles de contrôler que son fusil est bien déchargé et de le garder près de lui. Il a grogné que lui aussi avait fait la guerre, qu’il n’était pas un débutant ni un imprudent. Peu à peu, le silence s’est établi autour de nous. Le conducteur de garde fait le moins de bruit possible en entretenant le feu. Sous ma moustiquaire, au ras du sol, dans l’épais tapis de feuilles mortes en train de se décomposer, c’est toute une vie d’insectes, de lézards multicolores, des envols de papillons de nuit. Maintenant que tout est calme, les oiseaux nocturnes se font entendre. Plusieurs hiboux, et d’autres que je ne connais pas.

J’ai dû m’assoupir. Quelqu’un remue ma moustiquaire. C’est notre guide.

— Entends-tu, sahib ?

En effet, il y a un appel lointain, là, devant nous dans la forêt. Silence. L’animal a dû se rapprocher, car maintenant on entend distinctement une sorte de ricanement auquel répond un autre, tout proche. Je souffle :

— Hyènes ?

Mushdonheri fait un signe négatif.

— Non, chacals. Ils suivent le grand fauve, en espérant profiter d’un festin de rapine, éventuellement.

Le guide va réveiller Gross et lui demande de se poster derrière nous, à la pointe du triangle formé par nos chariots. Il m’installe dans le tout premier, à gauche de la rangée des bœufs. Ces derniers commencent à se lever, les uns après les autres. Leurs longs museaux clairs hument fortement l’air en direction de la forêt. Quelques-uns mugissent sourdement. Les chacals semblent aller et venir le long de la lisière, sous les grands arbres couverts de lianes que nous voyons un peu grâce à la lueur de nos feux de garde. Tout à coup, une fuite éperdue, les chacals disparaissent dans l’obscurité totale du sous-bois. Nos bœufs secouent leurs chaînes. Notre guide me souffle :

— La voilà, surtout ne tirez pas !

En effet, de l’autre côté de la clairière, presque entièrement à l’ombre, on devine une panthère noire de bonne taille. Lentement, elle tourne la tête vers la rangée claire de nos bœufs. Ceux-ci mugissent maintenant tous sourdement, et de plus en plus fort. Le fauve répond par un feulement dédaigneux et disparaît, lui aussi, dans la profondeur de la forêt. Nous restons encore en place une demi-heure. Nos bovidés se calment les uns après les autres, certains sont couchés. Le danger semble bien passé. Tout le monde se retrouve près des feux, au centre du dispositif. Gross en veut un peu à Mushdonheri de n’avoir rien vu du tout. Mais comme personne n’a vu grand-chose… Nous buvons en silence le thé au jasmin brûlant que Bana nous sert dans nos gobelets individuels. Un magnifique hibou grand-duc blanc et fauve passe au-dessus de nos têtes et va se poser sans façon à faible distance, sur un viel eucalyptus qui a l’air d’être son perchoir habituel. Charles Gross et moi proposons à notre guide de veiller à tour de rôle avec le gardien du feu. Mushdonheri estime que le danger est définitivement passé, mais par prudence, accepte quand même notre offre. Nous tirons à la courte paille. Gross passe en premier. Je vais m’étendre avec un vrai plaisir sous ma moustiquaire. Mais le sommeil ne vient pas. Je pense à ma chère Caro qui, dans un an, devra faire le même voyage. J’en frémis, même si je la sais courageuse et résolue, surtout dans les moments difficiles. Le sommeil vient lorsque le jour n’est plus très loin. Allons, il faut relayer l’ami Gross.

 

En forêt, 25 octobre 1871, au bivouac de Maningué.

Voilà deux jours que la forêt tropicale s’est entièrement fermée sur notre convoi. Le soleil ne darde plus ses rayons sur nos bâches, il est loin, très loin au-dessus des cimes des arbres géants qui nous dominent sans discontinuer. Mais fait-il vraiment moins chaud ? Il fait moite, une humidité verte accompagne une pénombre ininterrompue. Un animal invisible, là-haut au-dessus de nos têtes, émet un bruit étrange, comme si l’on vidait constamment des paniers de noix sur le sol.

— C’est le toucan, le croqueur de poivre, me dit-on.

Je marche en tête avec Mushdonheri qui a attaché son âne derrière le premier fourgon où il trottine bravement, tandis qu’on lui charge sur le dos le bois mort que l’on trouve en passant, car c’est cela le contraste de cette forêt immense : il n’est pas toujours facile d’y trouver du bois suffisamment sec pour mettre en route nos feux du soir, alors on ramasse ce que l’on trouve le long de la piste. Un peu plus en arrière, on entend parler le français. C’est Charles Gross et Bana qui échangent des recettes de cuisine. Ils sont ravis autant l’un que l’autre. Nos conducteurs chantonnent des complaintes douces, au rythme lent de nos bœufs qui avancent avec peine, tant le sol est mou, par moment presque fangeux. Les larges roues de bois de nos lourds chariots s’enfoncent parfois dangereusement. Jusqu’à présent, aucun véhicule ne s’est encore enlisé, mais c’est un risque presque permanent. Une bande de perroquets jacassant nous accompagne pendant un moment, en faisant des acrobaties entre les plus hautes branches. C’est ce matin seulement que nous avons vu les premiers singes, des macaques horriblement bruyants qui ont l’air de sauter de cimes en cimes. Tout à coup, ils prennent la fuite en poussant des cris de terreur. En effet, d’autres singes, plus grands, au pelage sombre, ont pris la relève et nous gratifient de bouts de bois qui leur servent de projectiles.

Nous sommes arrivés ici, au lieu-dit Maningué. Tout à coup la forêt s’est ouverte sur une grande clairière, entrecoupée de curieux alignements de pierres. Nous sommes entourés par les ruines d’un grand domaine agricole établi ici par les Portugais au xvie siècle. On y cultivait le thé et les épices que l’on expédiait ensuite ssur la côte, vers les ports de Bassein et de Thana. Un certain temps, un petit groupe de pères jésuites était venu se joindre aux exploitants agricoles. Des restes assez bien conservés d’une chapelle témoignent de cette époque. Notre campement est établi là où se trouvait jadis une sorte de cour centrale et nos feux éclairent la façade d’une ancienne maison de maître qui, ce soir, nous sert de décor, avec comme arrière- fond les arbres immenses de la forêt. C’est assez impressionnant. Tout à l’heure une délégation de nos conducteurs est venue nous trouver.

— Padris, dans ce convoi tout le monde est chrétien, quoique venu de Missions différentes. Mais, Dieu soit loué, il n’y a qu’un seul Jésus dans les cieux et sur la terre. Comme nous avons la chance d’avoir avec nous des hommes de religion comme vous, nous vous demandons avec insistance d’organiser demain matin à l’aube des prières dans la chapelle. Nous en serions tous très heureux.

Nous avons évidemment accepté et avant de nous glisser sous nos moustiquaires, nous avons pris, Charles et moi, quelques dispositions pour ce moment de recueillement du lendemain.

 

À Maningué, à l’aube, 26 octobre 1871.

Nous sommes tous venus nous recueillir ici, entre les murs de cette chapelle à ciel ouvert, devant un petit autel tout écorné sur lequel l’un de nos hommes a dressé une croix pendant la nuit. On entend des chants d’oiseaux, bientôt relayé par un cantique en kannara repris en chœur sur l’invite de notre cuisinier Bana. Mushdonheri lit dans l’Évangile de Jean l’histoire de Jésus, le bon berger. Gross prêche brièvement sur ce même texte, en un anglais très simple que tout le monde comprend ici. J’invite à la prière du Notre Père, chacun dans sa langue. Ensuite, je bénis la petite assemblée en kannara, aussi bien que je le peux, j’en ai la sueur au front. Spontanément, nos Indous entonnent un dernier chant, très doux et très prenant.

Il nous reste à lever le camp, comme chaque matin. Dieu voulant, nous sommes dans deux jours à Hubli, chef-lieu régional de la Mission de Bâle. Nous y attendent le missionnaire suisse Ziegler et sa femme, ainsi que notre collègue Thumm. C’est ici aussi que nos chemins vont se séparer. Charles Gross ira à Tchorhalli et moi à Dharwar, nos stations respectives, pour quelques années sans doute.

 

 

Martin Luther

(1483-1546)

 

« Je ne puis ni ne veux rien rétracter, car il n’est ni sûr ni honnête d’aller contre sa conscience. » M.L.

 

Avec la Réforme luthérienne s’ouvre, dans la seconde moitié du XVIe siècle, une nouvelle ère religieuse et politique en Europe occidentale.

Naissance de Martin Luther dans une famille de la petite bourgeoisie, à Eisleben, ville de l’ancienne République démocratique allemande. En 1967, l’État communiste s’est associé de façon remarquée au 450e anniversaire de l’affichage par Luther, le 31 octobre 1517 à Wittenberg, de ses 95 thèses, acte fondateur de la Réforme, appelée aussi Réformation, qui, dès l’année suivante, en 1518, allait atteindre les milieux cultivés.

À 17 ans, M.L. entreprend des études de droit à Erfurt.

À 22 a., il devient moine augustin : « afin de devenir vraiment chrétien ».

À 24 a., il est ordonné prêtre.

À 27 a., il séjourne à Rome où il se trouve scandalisé par la vie mondaine de la curie romaine.

À 29 a., il est docteur en théologie et sous-prieur du couvent de Wittenberg.

À 34 a., il proclame ses 95 thèses dirigées contre la prédication des indulgences par les dominicains, mettant ainsi en cause l’autorité du pape et du concile.

À 38 a., il est excommunié à son corps défendant. Convoqué à la diète (assemblée politique) de Worms, il refuse de se rétracter. Suivent sa mise au ban de l’Empire, puis son entrée dans la clandestinité au château de la Wartburg, protégé par le prince électeur de Saxe.

À 42 a., ayant quitté l’habit monastique, il épouse une ancienne religieuse cistercienne, Katharina von Bora, dont il aura six enfants.

À 63 a., M.L. meurt, laissant derrière lui le souvenir d’un homme aux activités multiples : théologien, poète, musicien, et, selon des témoins, bon vivant.

À l’origine de la Réformation, il y a l’expérience spirituelle et singulière de Luther dans sa cellule monacale, cherchant une réponse à son angoisse existentielle, celle de se sentir, malgré une vie irréprochable, « pécheur devant Dieu », sans rémission possible. La réponse qu’il trouve, après une étude des Écritures, ds. le chapitre 1 de l’épître aux Romains de l’apôtre Paul, l’amène à la conclusion que : « C’est la foi seule, sans aucun concours des œuvres, qui confère la justice, la liberté », fondement théologique essentiel de la Réforme luthérienne aux conséquences théologiques et culturelles déterminantes.

La Confession d’Augsbourg, rédigée par Philipp Melanchton et remise à Charles Quint en 1530, constitue la confession de foi servant de référence aux Églises luthériennes.

 

22/05/2015

PAYSAGES ET VISAGES DU MONOTHÉISME

le blasphème, la profanation et le sacrilège

 Foi sans raison n’est que ruine de l’âme 

PREMIÈRE PARTIE

 Le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRS) définit le blasphème comme « Parole, discours outrageant à l'égard de la divinité, de la religion, de tout ce qui est considéré comme sacré. », la profanation comme une « atteinte à une chose, ou plus rarement à une personne revêtue d'un caractère sacré, par un acte d'irrévérence ou un acte impie. », le sacrilège comme « Profanation de ce qui est sacré ; action impie envers les lieux, les choses revêtues d'un caractère sacré ; fait de porter atteinte à une personne revêtue d'un caractère sacré, de l'outrager gravement. »

Ces définitions marquent des nuances significatives entre ces trois expressions qui appartiennent au vocabulaire des trois monothéismes. Le blasphème est d’ordre purement oratoire ; la profanation franchit un pas puisqu’elle se traduit par un acte, mais celui-ci ne porte atteinte qu’à une chose ; le sacrilège franchit un pas plus conséquent puisqu’il recouvre un acte portant atteinte à une personne cette fois.

Ainsi, selon ce classement, les caricatures de Mahomet relèvent du sacrilège.

Normalement, le blasphème, la profanation et le sacrilège devraient laisser le chrétien indifférent, car le véritable, unique et ultime sacrilège fut commis il y a plus de 2000 ans lorsqu’un homme nommé Jésus qu’il reconnaît comme le fils de Dieu fut crucifié. Depuis lors, aucun sacrilège ne peut se mesurer à l’aune de cet événement qui a changé la relation entre les hommes et Dieu.

« Vous pourriez lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’importe ? Cela est déjà fait. » (Georges Bernanos, Le Journal d’un curé de campagne)

Par son incarnation parmi les hommes qui ont pu pendant un temps historique le voir, le toucher ; par sa résurrection qui le rend éternellement présent en esprit, le Christ a aboli le sacré et, ce faisant, relégué blasphème, profanation et sacrilège au rang des accessoires religieux archaïques. En cela, le protestantisme de mouvance calviniste représente certainement la version la plus désacralisée du christianisme. Ne lui reproche-t-on pas d’avoir ainsi désenchanté le monde ? Dès l’instant que le sacré investit une religion, il lui confère un parfum de mystère enchanteur et l’expose simultanément à la trilogie décrite, génératrice de violences à double versant : celui des victimes, celui des fauteurs.

À sa sortie, le film de Martin Scorsese, La Dernière tentation du Christ,  fut violemment critiqué par des groupes de mouvance protestante aux États-Unis, de mouvance catholique en France. Le journal de l'AGRIF (Alliance générale contre le Racisme et pour le Respect de l'Identité Française), avait lancé un avertissement :

« Les salles de cinéma qui se prêteront au blasphème public doivent savoir à quelles réprobations actives elles s'exposent. »

L’avertissement fut suivi de plusieurs attentats dont celui à la bombe commis en 1988 dans le cinéma Espace Saint-Michel à Paris, qui projetait le film. Démonstration significative de cette violence à double versant : d’un côté il y eut des victimes au premier degré (les blessés), de l’autre des victimes au second degré (les fauteurs). Malgré notre répulsion bien naturelle et les apparences, il serait pertinent de reconnaître que ces derniers sont également victimes. Victimes de cette disjonction entre religion(s) et culture(s) constatée à l’échelle de la planète déjà depuis plusieurs décennies et particulièrement flagrante à l’égard de la modernité en marche. Nuisible devient toute religion glissant vers l’idéologie et toute idéologie glissant vers une religion. Au cours des siècles précédant le XXe siècle, le christianisme a connu le premier cas de figure ; au XXe siècle, le communisme a connu le second cas de figure.

Les adeptes des religions devraient avoir en permanence à l’esprit que le mot viendrait des verbes latins rélígàre : relier ; rĕlĕgĕre : relire. Relier les hommes à Dieu et les hommes entre eux ; relire les textes fondateurs. Deux verbes définissant parfaitement les trois versants du monothéisme (judaïsme, christianisme, islam) sinon dans leurs réalités respectives du moins dans l’idéal que chacun devrait atteindre.

Pour nous en tenir à ces trois monothéismes, nombreuses sont les aberrations commises depuis longtemps en leur nom par leurs adeptes. Par deux fois l’Europe  s’illustra dans ce sens de façon magistrale. Nous nous en tiendrons à la première illustration, la seconde étant connu sous le nom de guerres de Religion qui, de 1559 à 1598, opposèrent des Français contre des Français : d’abord des catholiques contre des protestants puis, à la fin, surtout des catholiques entre eux.

La première illustration donc tint en haleine l’Europe et le bassin méditerranéen pendant 195 ans, de 1096 à 1291. On aura reconnu l’épopée malheureuse des neuf Croisades qui se succédèrent, initiées par la chrétienté occidentale dans l’intention de libérer l’accès pour les pèlerins au tombeau du Christ, accès entravé depuis la prise de Damas par les musulmans turcs en 1076. Se souvient-on que sur environ 200.000 croisés 50.000 seulement parvinrent en Palestine ; que des enfants partis d’Allemagne et de France pour la croisade finirent comme esclaves.

Il est  vrai qu’une partie importante de la chrétienté a toujours  entretenu et continue d’entretenir une relation quasi charnelle avec la Jérusalem terrestre.

C’est ici que l’aberration commence, une aberration d’ordre théologique. En effet, quel sens peut avoir pour un chrétien l’acte de se recueillir sur un tombeau vide puisque Christ est ressuscité selon la profession de foi fondamentale de toutes les confessions chrétiennes. Sans la Résurrection point de christianisme. Christ est vivant. Tout est dit à ce sujet au chapitre XX de l’Évangile de Jean, un véritable reportage journalistique dont la teneur permet de considérer les pèlerinages au saint sépulcre comme un contresens. Le christianisme est fondamentalement une religion de la VIE. C’est ce dont les chrétiens orthodoxes témoignent merveilleusement lorsque, à Pâque, ils proclament « Christ est ressuscité ! »

Il est vrai qu’au Moyen âge les chrétiens ne lisaient pas les évangiles par analphabétisme mais quand bien même ils auraient su lire, ils n’auraient pas disposé de Bibles avant l’invention de l’imprimerie, en 1450. Passé cette date, voici ce qu’ils auraient pu lire :

 « Les disciples au tombeau

Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : “ On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis.” 

Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas. Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit. C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut. En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. Après quoi, les disciples s’en retournèrent chez eux.

 Marie de Magdala voit le Seigneur

Marie était restée dehors, près du tombeau, et elle pleurait. Tout en pleurant elle se penche vers le tombeau et elle voit deux anges vêtus de blanc, assis à l’endroit même où le corps de Jésus avait été déposé, l’un à la tête et l’autre aux pieds. “ Femme, lui dirent-ils, pourquoi pleures-tu ? ”  Elle leur répondit : “ On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais où on l’a mis. ” Tout en parlant, elle se retourne et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était lui. Jésus lui dit : “ Femme, pourquoi pleures-tu ? qui cherches-tu ? ”  Mais elle, croyant qu’elle avait affaire au gardien du jardin, lui dit : “  Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis, et j’irai le prendre. ”Jésus lui dit : “ Marie. ” Elle se retourna et lui dit en hébreu : “ Rabbouni ”,  ce qui signifie maître. Jésus lui dit : “ Ne me retiens pas ! car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. ” Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples : “ J’ai vu le Seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit. ”

 Les disciples voient le Seigneur

Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des autorités juives, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et il leur dit : “  La paix soit avec vous. ” Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. Alors, à nouveau, Jésus leur dit : “  La paix soit avec vous. Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie. ”  Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : “ Recevez l’Esprit Saint ; ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. ”

 Le témoignage des disciples et la foi

Cependant Thomas, l’un des Douze, celui qu’on appelle Didyme, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : “ Nous avons vu le Seigneur ! ”  Mais il leur répondit : “ Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas ! ” Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d’eux et leur dit : “  La paix soit avec vous. ” Ensuite il dit à Thomas : “ Avance ton doigt ici et regarde mes mains ; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi. ” Thomas lui répondit : “ Mon Seigneur et mon Dieu. ” Jésus lui dit : “  Parce que tu m’as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru. ”  »(Traduction œcuménique de la Bible).

 Comment après une telle lecture édifiante, les croisés auraient-ils pu trouver une justification à leurs Croisades ? De même, si les communistes avaient relu ou simplement lu Marx comment auraient-ils pu déifier Staline et Mao ? Souvenons-nous :

« Staline meurt le 5 mars 1953. Louis Aragon demande à Pablo Picasso un portrait du grand homme, qui est publié le 12 mars à la une des Lettres françaises, hebdomadaire intellectuel du Parti communiste français. Désastre. Picasso a dessiné une sorte de Staline jeune, la chevelure en forme de couronne, le regard un peu vague. Ce n'est pas le Staline des photographies officielles et des affiches, plus âgé, plus carré, plus souriant aussi. Ni les militants ni les cadres du parti n'acceptent ce dessin. Aragon se livre à un exercice d'autocritique en souplesse et désavoue Picasso qu'il avait lui-même sollicité. “ On peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes, mais notre Staline, on ne peut pas l'inventer. Parce que, pour Staline, l'invention même si Picasso est l'inventeur, est forcément inférieure à la réalité. Incomplète, et par conséquent, infidèle.” » (Philippe Dagen, Le Monde, culture, en ligne, 26.12.2012).

Picasso, qui disait lui-même qu’on allait au parti communiste comme on va à la fontaine, venait de commettre un sacrilège.

André Malraux aurait prophétisé que le XXIe s. serait religieux. Rien de plus naturel après ce que l’on appelé la mort des idéologies, devenues des religions, nous l’avons vu. Il y avait de quoi se réjouir. Mais voilà, on n’avait naïvement pas pensé que ce retour du religieux serait accompagné de son attribut le plus néfaste : le sacré et son corollaire, le sacrilège. Lequel sacrilège génère la violence, voire la guerre. La solution serait-elle de demander aux religions d’éradiquer le sacré de leur sein ?

20/08/2012

UN ISLAM D'UNE TRÈS GRANDE DOUCEUR

 

PAYSAGES et VISAGES

du

MONOTHÉISME

 

Un islam d’une très grande douceur

 

Jacques André

 

En aucune façon ce titre du récit de Jacques André ne peut être lu comme un pléonasme. Il en serait de même si nous avions titré : Un christianisme d’une très grande douceur, tant ces deux univers monothéistes ont suscité de paysages ravagés, de visages frénétiques au cours de leurs histoires respectives. Que l’on songe aux guerres de religion du XVIe siècle européen, aux guerres de religion ou à résonance religieuse de ce XXIe siècle dans diverses régions du globe. Néanmoins, ces grands mouvements se réclamant du Dieu unique ont aussi offert au monde des paysages sublimes à travers l’art, des visages magnifiques à travers un Hillel en judaïsme, un François d’Assise en christianisme, un Ibn Arabien islam. Jacques André a rencontré l’islam dans les années cinquante-soixante en Afrique subsaharienne puis au Maghreb où il a été enseignant.

 

Aux confins du Sénégal, du Mali et de la Mauritanie, dans cette région du Sahel qui a subi  de front la grande sécheresse des annnées soixante-dix,  une communauté de quinze mille  âmes en dix villages, tout au long des rives du  Fleuve et de son affluent la Falémé : bel exemple africain d'un tuilage où s'entremêlent dans la fusion et les tensions, société soninké et peule, agriculteurs et pasteurs, chefferie traditionnelle et administration contemporaine, culture de l'oralité et maîtrise de l'écrit.

Les bribes de ce journal tentent de retracer les impressions d'un voyageur qui, ni ethnologue, ni spécialiste des religions, mais  simple passant, issu de la chrétienté occidentale, depuis quelques années séjourne dans ce pays du Sénégal oriental.

Les séjours  de ces quatre dernières années s'inscrivent dans le cadre d'une coopération décentralisée tripartite entre une communauté rurale sénégalaise et deux collectivités européennes, allemande et française ; l'intérêt de ce jumelage réside dans les relations directes et durables qui existent entre ces trois communautés humaines de, chacune, quinze mille âmes, pour mener ensemble des actions de coopération  dans les domaines de la santé, de l'éducation, de l'économie et de la culture.

Aux bords de trois fleuves, le Sénégal, le Rhin et la Loire, échange,  réciprocité, reconnaissance : voilà ce que souhaitent  vivre ces trois communautés.

C'est donc, petit à petit, dans un compagnonnage épisodique  que se sont dévoilés les entrelacs culturels, religieux d'une communauté  africaine riche de pratiques métissées dans le domaine quotidien de la culture, de la langue et de la religion.

Petit pays du Haut-Sénégal actuel où s'implanta l’Islam entre  XIe et XIIe siècle, à la faveur des relations marchandes entre les nobles soninkés de l’Empire du  Ghâna1 et les caravanes berbères des Almoravides2, le Gadiaga (ou Galam) se réfère au courant des confréries de la Qâdiriyyaa3fortement influencées par le soufisme4. Depuis le début du XIXe siècle, c'est l'influence  réformiste  des confréries de la Tijaniyyah5, issues du Maghreb, qui prédomine et c'est  à cette Tijaniyyah  que nos amis affirment se rattacher. Des tensions sociales et politiques, dues sans doute à des appréciations divergentes dans le rapport à la colonisation française, provoquèrent, dans certains villages, l'adhésion de  quelques clans minoritaires, aux confréries wahhabites6.

Mais aussi le Gadiaga a gardé traces de son passé anté-islamique et de son appartenance à l’Empire du Ghana (ou Wagadu), à travers les récits des voyageurs arabes et  dans les dits épiques de ses griots, un passé agité, complexe, objet de controverses quant aux lieux d’origine — delta central du Niger, le Macina, ou plus au nord, les régions du Sahara méridional, le Tagant, l’Adrar, l’Awkar —  et  quant à l’implantation de la capitale de l’empire. La légende du Wagadu, la dispersion qui fit suite à sa destruction, est encore vivante dans les villages du Gadiaga. Se dit encore le mythe  fondateur de l’empire et de sa disparition à travers  l’histoire du serpent Biida, symbole de la fertilité dans l’univers culturel saharien, des rois de Kumbi, de Sya Yatabéré, la fille de Magan dernier roi de Kumbi, qui vainquit le serpent, mais provoqua ainsi  la grande sécheresse, la perte de l’or et la grande diaspora soninké aux quatre coins du Sahel.

L’adhésion à l’islam n’a point gommé la mémoire de cette geste  fondatrice. Les Soninkés sont encore très imprégnés des valeurs culturelles liées à ce passé : organisation sociale, rapports économiques, chants et danses y font souvent référence.

Ainsi s’est maintenue l’identité soninké.

Village après village, il s'agit donc ici de la notation brève, quotidienne et impressive, de moments, de rencontres, de paroles, qui ont trait à la manière de vivre l'islam.

 

dans les ruelles de Kounghani. mai 1993.

 Venant de Dakar, après avoir suivi pendant plus de onze heures la route du Fleuve, c’est ici, plus encore qu’à Bakel, que se fait l’entrée dans « mon » Afrique. Le taxi-brousse se glisse entre les collines de pierres  aiguës et noires qui dominent une étendue grisâtre d’arbustes épineux et de champs de manioc en jachère. Kounghani se devine bientôt dans le nord-est à ses palissades de bois qui ceinturent les enclos de troupeaux et à cette fracture d’horizon que l’on pressent comme l’annonce du Fleuve proche.

Kounghani, j'en ai toujours entendu parler comme de la « Ville Sainte » du Gadiaga. Y réside le clan des Tandjigora, nobles religieux soninkés dont l'influence est reconnue dans toute cette région du Sahel.

Un soir de saison sèche, après une lourde journée de palabres : nous descendons par la ruelle principale vers le Fleuve en quête d'un peu de douceur humide. Nous visitons la mosquée7  sertie dans un enclos de fraîcheur végétale, architecture qui s'inspire trop du roccoco maghrébin, oublieuse du style soudanais, pourtant proche, Djenné, Mopti… Nous allons jusqu'au Fleuve ; les femmes s'affairent dans les petits périmètres maraîchers, une noria continuelle de larges cuvettes émaillées ; l'eau est jetée sur les carrés de légumes !  Quand nous remontons, trois majestueux boubous, de parme, de vert et d'or, descendent à  notre rencontre. Salutations et présentations en soninké et en français :  le personnage central vêtu de l'or, c'est Ali Tandjigora l'imam8 de Khounghani, il a reçu visite d'allégeance de deux  autres imams voisins, le parme, du Mali, le vert de Mauritanie. II les raccompagne jusqu'aux pirogues et revient s'entretenir de notre voyage, de ce qui nous lie à sa communauté. Il nous invite à prendre le thé rituel dans sa concession. Nous parlerons longuement de Tierno Bokar9, il souligne qu'il est toujours bon de converser avec les gens d'une autre religion et que ceci ne peut qu'affermir sa propre foi. « Dès lors qu'un homme croit en Dieu, il est mon frère ! »

 

sur les bords du fleuve, à Golmy. avril 1994.

 Ce jour-là, la chaleur a été étouffante… Un mur épais. Au plein midi, il faut marcher très lentement dans ce feu mélangé de ciel et de terre. Sous les épineux, l'air est comme immobile et dur.

Au soir, j’ai proposé à mes compagnons de descendre au Fleuve, autant pour la brise légère qui court à sa surface que pour le plongeon dans l'eau tiède. Nous croisons de jeunes hommes qui remontent. « Salam ou Aleikoum  ! — Ou Aleikoum Salam ! » [Que la paix soit avec vous. Correspond au shalom alekhem hébreu]. Salutation qui m’est bien familière depuis mon long séjour maghrébin : j’explique à Hermann, mon compagnon de voyage, le sens de ce salut, en insistant sur le fait qu’il s’agit d’une salutation en langue arabe. Cheikhna, un ami émigré qui s'est joint à notre délégation, me reprend doucement sur ce dernier point en nous expliquant, que pour eux, Soninkés, ce salut n’a aucune connotation étrangère, contrairement au bonjour français qui leur rappelle l’occupation coloniale, mais qu’il s’agit d’une salutation religieuse qui pour eux n’a « rien à voir avec les arabes ».

Sa remarque me fait sourire et provoque un léger agacement ; je songe à l’aliénation, à la religion, « opium du peuple10 », qui fait accepter à cet homme que j’estime ouvert, les séquelles d’une occupation coloniale antérieure à la nôtre. J'en suis encore à penser que l’islamisation de ce pays s’est faite de façon conquérante : pour l'écolier que je fus, les Arabes à Poitiers [les combattants musulmans étaient en grande majorité des Berbères] ne sont pas loin… Je me promets de réviser mes leçons d'histoire !

 

la nuit du destin à Yaféra. février 1995.

 Les derniers jours du Ramadam11 furent passés à Yaféra ; à une certaine fébrilité dans les rues du village s’annonçait la préparation de la Korité12. Mais quelle en serait la date ? La nouvelle lune13 était prévue, par les calculs astronomiques pour la nuit du 1er mars au 2 mars, nuit encore totalement obscure. Mais, en islam, ce qui compte avant toute certitude scientifique, fut-elle tirée des tables astronomiques, c’est l’œil du croyant qui, le premier, verra apparaître — mais où, dans le ciel saharien  ? — la première lueur du mince croissant. En Égypte ? Au Niger ? Plus au nord, dans le Maghreb ? Chez le voisin malien ? L'écoute de tous les transistors de Yaféra est attentive.

Cette nuit-là, Gabriel14, l’Archange, révéla pour la première fois à Mohamed, la parole divine. Cette nuit-là, nuit fondatrice de la foi musulmane dans tous les pays d’islam, cette nuit-là est une longue nuit de prière : la communauté entière se rassemble dans et alentours de la mosquée. Au cœur de la nuit et jusqu’à l’aube, la psalmodie s’élève, humble et grave, plus riche que mille suppliques.

La célébration de la nuit du Destin15, la Layla-Al-Qadr, fut décidée par les anciens pour le 28 février. Ibrahima m’y invita. Je pris place tout au fond de la mosquée, au-delà du groupe des femmes.

Quand s'acheva la nuit, au sortir de la mosquée, beaucoup de gens vinrent m'étreindre les mains à l'africaine, la main gauche saississant l'avant-bras de la personne que l'on salue.

Le lendemain, dans la matinée, la radio sénégalaise nous apprenait que les gens de Yaféra avaient jeûné une journée de plus : la nuit du Destin étant le 27. La rupture du jeûne qui devait se fêter le soir, se fit à l'annonce même de la nouvelle, dans les rires et les plaisanteries à l'égard des anciens qui, une fois c'est excusable, n'avaient pas eu la vue très perçante.

Tard dans la nuit, tam-tam et danses : les danseuses soninkés, coiffées comme des reines, vinrent me toucher la main, façon de dédier à l'étranger la danse à venir. Au matin, c'était la Korité. Le pays entier bruissait du rire des enfants engoncés dans leurs vêtements neufs et chamarrés.

 

dans la mosquée de Baalu. mars 1995.

 Dans ce pays, si vous souhaitez quelques moments de solitude, il faut précéder le coq et le muezzin16. Mais, si, la veille, vous avez été invité au tam-tam, s'accumulent alors très vite courtes nuits et manque de sommeil.

J'allais demander à l'iman de Baalu, l'autorisation d'aller me « retirer » dans la mosquée. J'aime, à l'instar de nos églises, ces lieux de recueillement et de fraîcheur, meublés des seuls tapis qui couvrent toute la surface du sol ; on y entre pieds nus. Tout aussi roccoco que celle de Koughani, la mosquée de Baalu est au cœur du villag, mais son enceinte est plantée d'un épais rideau de nîmms, espèce d'accacia à l'ombre dense et fraîche. Le martèlement des pilons, le rire des enfants du village parviennent assourdis. Nous eûmes une longue conversation qui porta, comme à Kounghani, sur la fraternité que développait le jumelage entre nos trois communautés, sur les fils d'Abraham17 ; mais l'entretien s'imagea d'un arc-en-ciel qui ne doit sa beauté qu'aux nuances de ses couleurs : ainsi les voix des croyants qui, des quatre coins du monde, s'élèvent pour la louange de Dieu l'Unique18.

 La création des cieux et de la terre, la diversité de vos langues et de vos couleurs sont autant de Merveilles pour ceux qui pensent19.

En le quittant et pour le remercier, je demandai que la bénédiction de Dieu descende sur nous, l'imam inclina son front jusqu'à terre en murmurant

« Amin20 ! »

 

sur les terrasses de Djimbé. mars 1995.

 Ce n'est que dans l'instant qui précède le lever du soleil que ce pays est beau. Plus tard, l'incendie et la cendre !

Aux terrasses de Djimbé, l’aube y fut un instant de la naissance du monde. Splendeur de la lueur qui ocrait le vaste paysage de la savane jusqu'aux lointaines collines bleutées du Mali et dans les méandres verts de la Falémé. Nous dominions un monde d'une paix silencieuse et inouïe.

Les amis africains sortaient du sommeil abandonnant les nattes de la nuit pour les premières ablutions21 du matin. Ombres dans l'aurore, les mouvements des orants s'accordaient à la lente montée des lueurs surgies de l'est.

Assis sur la murette de terre, j'écoutais, pour la première fois depuis mon arrivée en ce pays, l'Officium defunctorum de Cristóbal de Morales22, curieusement soutenu par l'improvisation poignante d'un saxophone contemporain.

Le chant reprenait les paroles du prophète Isaïe [VIIIe s. av. è.c. Dans la Bible/Thorah, le prophète le plus proche de ce que pourrait devenir l’humanité dans une perspective messianique.]

 « Populus genuit qui ambulabat in tenebris,

vidit lucem magnam :

habitantibus in regione umbræ mortis

et lux orta est eis.

Multiplicasti gentem et magnifiscasti laetitiam23.  »

 

Sur la psalmodie funèbre, s'élevait la gloire de la lumière et nous sortions  des contrées de ténèbres.

 

funérailles à Sinthiou Djébékhoulé. Juillet 1995.

 Nous sommes à Amadji quand un messager de Djébékhoulé vient annoncer la mort soudaine de Samba Jallo, le conseiller rural du village. Il sera décidé dès que nous aurons achevé nos rencontres avec les groupements d’Amadji, d’aller présenter nos condoléances au village...

Ici, l'adage du Christ « Laissez les morts enterrer leurs morts »24 est pris à son opposé. Toutes affaires cessantes,  hommes et femmes, proches ou amis, prennent la route pour se rendre au village du défûnt. Les frontières n'existent plus quand la renommée du mort les a franchies de son vivant. On voit ainsi, entre Mali, Mauritanie et Sénégal, de longues cohortes chargées de baluchons se hâter à grands pas le long des pistes, et, s'il ne s'agit point d'aller à un mariage, c'est  bien pour aller porter ses condoléances au clan du défûnt que l'on chemine ainsi. Les funérailles durent entre trois et cinq jours, alternances de longues déplorations et de ripailles, la famille du mort se faisant un honneur de nourrir à satiété tous les visiteurs. Et quand un village triple sa population pour de telles occasions, on peut imaginer l'affairement des cuisinières et la collecte des offrandes.

C'est ainsi qu'un matin, toutes affaires… de coopération cessantes, je me suis retrouvé, mi-accroupi, mi à genoux, dans la poussière du cimetière de Sinthiou-Djébékhoulé, mes compagnes de délégation ayant été invitées à rejoindre les femmes dans la cour de la concession du mort. Nous étions bien quinze cents je fus invité à m'approcher de l'imam,, des mains amies dénouèrent mes bras croisés, m'invitant à me joindre à ce très beau geste d'imploration, paumes ouvertes vers le ciel. J'étais, pour un instant, admis dans la communauté, fils d'Abraham comme ce millier d'hommes qui m'entourait.

Quelques mois plus tard, en France, lors de la mort d'un jeune, emporté par le sida, Lassana Diarra, l'animateur de la campagne d'alphabétisation que nous soutenons dans la Communauté rurale, témoignant de l'amitié de sa communauté africaine pour le deuil des amis de France, psamoldira, dans l'indicible silence d'une église comble, cette même Fatiha [arabe : l’ouverture], prière quotidienne et ultime du croyant en terre d'islam :

 « Au nom de Dieu, le Bienfaiteur miséricordieux

Louange à Dieu, Seigneur des Mondes

Souverain du Jour du Jugement…» (Le Coran, 1, 1-4)

 

en allant à Kidira. Juillet 1995.

 Le Dakar-Niger, rame malienne, est prévu à 23 h 30, j’ai toute la journée pour atteindre Kidira, la gare frontalière. Partis de Bakel le matin avec la peugeot brinquebalante du boulanger, Ibrahima Timéra et moi, nous nous arrêterons dans quelques-uns des villages de la Communauté : derniers dossiers à règler, dernières salutations aux amis.

À Kounghani, pour la ènième fois, je rate mon rendez-vous avec Adrian Adams, cette ethnologue britannique qui, devenue « femme soninké », s'est établie depuis des années, aux bords du Fleuve; nos lettres et nos fax se croisent avec plus de bonheur ; je lui laisse cinq cents exemplaires d'une brochure sur la prévention contre le sida, qu'elle a traduite en soninké et que j'ai mise en page et fait imprimer ; elle est devenue, pour moi, « l'Invisible de Kounghani » — ce qui n'étonnera guère ceux qui connaissent ses réticences extrêmes à recevoir voyageurs, coopérants, agents de développement, étudiants qui, depuis quinze ans tentent le pèlerinage de Kounghani. Ce sera quelques mois plus tard et… sur les rives de la Loire que se fera la rencontre avec ce petit bout de femme au flegme et à l'humour plus britanniques que nature.

Mais, j'aurais pu échanger encore avec Jabé So, son mari, petit homme noueux et tout parcheminé, vieux militant paysan qui s'opposa dans les années soixante aux délirants projets gouvernementaux qui risquaient d'asservir ces fiers paysans et pasteurs en ouvriers agricoles à la merci de nouvelles grandes compagnies céréalières et cotonnières. Il créa la Fédération des Paysans Organisés qui me fait songer de façon émouvante aux Paysans-travailleurs de nos pays d'Ouest.

À Yaféra,  la matinée s'avance et monte la chaleur. Le verre d'eau tiré du canari que m'offre, plus rieur que jamais, l'ami Demba Tall, est la plus belle fraîcheur du monde.

Sera-t-elle moins douce l'eau offerte par Djibi Sow, l'infirmier, au plus fort de midi, au seuil du dispensaire de Baalu : il nous confie l'une de ses patientes qui est venue, la veille, de Kidira pour le consulter ! Djibi, plus  médecin aux pieds nus qu'infirmier de brousse, alliance de douceur peule et de compétence, de piété musulmane et de dévouement professionnel, à te revoir bientôt ! Salue tes filles : elles sont parmi les plus belles du monde.

Au plus aride de l'après-midi, Djimbé, dernière halte avant Kidira. Nous déposons cartons de bouquins et machine à écrire chez Demba Niang. Demba est là ; le matin, il a pêché sur la Falémé, il attend la tombée de la chaleur pour rejoindre son maraîchage. À peine descendus de voiture, déjà, nous sommes invités à nous étendre sur les matelas couverts de pagnes blancs brodés, dans l'ombre de la véranda. Le repas arrivera très vite : riz et petits poissons de la rivière délicieusement frits et croustillants. Aurions-nous été attendus que l'accueil n'aurait pas été plus chaleureux et attentif ! Trois années que j'attends de pouvoir m'entretenir avec cet homme Demba Niang, ancien travailleur émigré, revenu au pays depuis dix ans. Nous parlerons quatre heures durant de notre jumelage, de nos échanges, de ces rapports nouveaux qui s'ébauchent par delà la colonisation et les avatars des indépendances. Demba, paysan colossal au propre et au figuré, homme d'eau et de terre, homme du végétal et de la pierre, débordant d'idées et d'actes : irriguer, planter, pêcher, lutter contre l'érosion, comptabiliser, conseiller. La pensée qui laboure, plante et engrange !

Ce qui lie ces hommes, que j'ai côtoyés quelques heures, quelques jours, c'est certes la passion pour l'amélioration des conditions de vie de leurs communautés villageoises. C'est aussi, mais le mot peut paraître désuet, leur piété d'hommes, qui témoignent, sans ostentation, ni prosélytisme d'un attachement aux pratiques religieuses de leurs ancêtres. J'ai toujours admiré le fait qu'ils n'aient jamais interrompu un entretien, une séance de travail pour raison de « prière », qu'ils n'aient jamais eu parole de mépris ou de remontrances pour des jeunes qui abandonnent les rites qui ponctuent la vie d'un pieux musulman : la prière, le jeûne.

Voici quelques-uns de ces hommes qui vous réconcilient avec une Afrique qui s'annoncerait enfin bienheureuse !

Arrivés à Kidira, nous n'étions plus que des asséchés, poussiéreux et rompus. Je pensais être à Dakar à 15 h, le lendemain. Le Dakar-Niger, rame malienne, n'entrera en gare de Kidira qu'à 2 h du matin, pour en repartir à cinq, voie unique et croisement de la rame sénégalaise vers Bamako obligent ! Les fraîcheurs océanes de Dakar auront quelque retard.

 Si pressé que tu sois, tu ne peux dire à ton cul de te précéder

dit le Mandingue.

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Note. Les traductions du Coran, de l’arabe en français sont de Denise Masson. Les interventions placées entre crochets […] dans le texte de J. André sont de la rédaction du blogue ainsi que l’appareil de notes.

1. Situé au sud de la Mauritanie, cet ancien État ne correspond donc pas au Ghâna actuel. Avant son annexion à l’Empire du Mali au XIIIe s., il fut en relation commerciale du XIe au XIIe siècles avec les Berbères Almoravides qui exercèrent un rôle déterminant dans la propagation de l’islam dans la région.

2. Dynastie berbère musulmane, d’origine saharienne, dont la domination s’étendit de 1056 à 1147, sur l’Afrique du Nord, d’Alger à l’Atlantique, et sur le sud de l’Espagne. Marrakech est une  fondation almoravide.

3. Première confrérie soufie (tariqah) fondée par l’Iranien Abd al-Qâdir al-Jîlâni (1077-1166) à Bagdad. Celui-ci inaugura la tradition des confréries soufies de suivre l’enseignement d’un maître particulier tirant son autorité de son rattachement à une « chaîne de transmission » remontant au Prophète Mahomet lui-même.

4. Apparu au VIIIe s. le terme désigne la mystique de l’islam, une tradition spirituelle très riche et diverse propre au sunnisme, néanmoins marquée par des influences shiites. Ibn Arabi était soufi.

5. Fondées par Ahmad at-Tijâni (1737-1815). Les tijanis se distinguent des autres confréries en ce qu’ils déclarent que leur fondateur fut initié directement par le Prophète au cours d’une vision sans passer par la « chaîne de transmission » des maîtres de génération en génération, et que seule sa tariqah est authentique.

6. Fondé en Arabie par Abd al-Wahhab (1703-1787), le wahhabisme est une interprétation fondamentaliste de l’islam rejetant énergiquement le shiisme, le soufisme, le culte des saints. Son histoire est liée à celle de la dynastie saoudienne d’Arabie.

7. De l’arabe masjid,  lieu de prosternation.

8. Le mot ne recouvre pas le même sens s’il s’agit de l’islam shiite ou de l’islam sunnite, seul présent en Afrique noire. Dans ce dernier cas dont il est question ici, l’imam est celui qui conduit la prière commune en se tenant devant la rangée des croyants, face à la niche (mihrab) qui indique la direction de La Mecque. L’islam sunnite ne connaissant pas de clergé, cette fonction peut être en principe tenue de façon permanente ou occasionnelle par tout musulman.

9. 1875-1939. Fondateur d’une école coranique (zaouïa) au Mali, sous l’influence de la confrérie soufi Tidjaniya (voir note 5).

10. « La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. » (Karl Marx, Friedrich Engels, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel).

11. Arabe : grande chaleur. 9e mois du calendrier arabe et islamique consacré au jeûne diurne pour les personnes ayant atteint la puberté, sauf exceptions liées à certaines circonstances objectives (maladie, allaitement, voyage etc.). D’institution Coranique (2, 181), le Jeûne, constitue l’un des Cinq Piliers de l’islam. Il consiste à s’abstenir de tout plaisir des sens du lever au coucher du soleil afin de favoriser le contrôle de soi. Le Coran fut révélé pendant l’une des dernières nuits du Ramadan, nuit la plus sacrée du calendrier islamique .

12. L’Aït al-Fitr en arabe, fête qui marque la fin du jeûne musulman du mois de Ramadan,

13. Le calendrier musulman et basé sur le cycle lunaire d’où l’emblème du croissant.

14. Jibrîl en arabe. Les anges ont une place importante dans l’islam.  Ils sont messagers et  médiateurs entre Dieu et les hommes, car ces derniers ne peuvent voir directement Dieu. Ils peuvent apparaître sous des formes différentes. Jibrîl joue un rôle prépondérant auprès de Mahomet. Il l’assiste dès la première révélation, lui disant : « Lis (ou récite) au Nom de ton Seigneur qui a créé ! » (Coran 96, 1). La Tradition musulmane (Hadith et Sira) décrit Jibrîl comme celui qui a accompagné Mahomet toute sa vie.

15. Nuit survenue en 610 de l’ère commune, au cours de laquelle, selon la sourate 97, le Coran a été révélé dans sa totalité à Mahomet (voir note 11).

16. Celui qui est chargé d’appeler à la prière selon un rituel très précis.

17. Expression médiatique liée au mouvement apparu au XXe s. en faveur du dialogue entre les 3 religions monothéistes : judaïsme, christianisme, islam. Il s’agit bien en effet du prophète Abraham figurant à la fois dans le Coran et au chapitre de la Genèse de la Thora juive et de la Bible chrétienne, avec certaines différences d’interprétation. En Islam, un verset en particulier, institue Abraham, Ibrâhîm en arabe, comme modèle de la foi monothéiste originelle que Mahomet a pour mission de restaurer : « […] Dieu dit [à Abraham] : Je vais faire de toi un guide pour les hommes […] (Le Coran, 2, 124). Foi originelle, car, selon la chronologie présentée dans la Bible/Thorah, Abraham étant né en 1812 av. l’è.c., soit bien avant Moïse qui reçut la Thorah de Dieu et Jésus qui, selon l’expression en vigueur en Islam, reçut l’Evangile, ni juif ni chrétien donc, Abraham représente la religion de Dieu à l’état pur. Ce qui fait de Mahomet et des musulmans des adeptes de la foi d’Abraham (milla Ibrâhîm) antérieure aux révélations intervenues après lui.

18. Le verset 70 de la sourate 28 du Coran définit l’unicité de Dieu, Allâh en islam : « Il est Dieu ! Il n’y a de Dieu que lui ! […] » En langage philosophique, « Il est l’Être en soi, qui n’a besoin que de soi-même pour exister . »

19. Référence coranique : 30, 22

20. Ainsi soi-il !

21. Lavement corporel ayant un sens de purification spirituelle devant précéder la prière.

22. Vers 1500-1553 : compositeur espagnol de musique sacrée.

23. « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu briller une grande lumière ; et la lumière a resplendi sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre de la mort. » (Isaïe 9, 2. Traduction :  Louis Segond).

24. La Bible,Matthieu 8, 20-22

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 bibliographie sommaire

ADAMS Adrian. Le long voyage des gens du fleuve. (Paris, François Maspéro, 1977).

ADAMS Adrian. La terre et les gens du fleuve. (Paris, l'Harmattan, 1985).

BATHILY Abdoulaye. Les portes de l'or. (Coll. Racines du présent. Paris, L'Harmattan, 1989).

HAMPÂTÉ BÂ Amadou — Vie et enseignement de Tierno Bokar, le Sage de Biandagara. Coll.  Points Sagesses. Paris, Le Seuil , 1980.